‹ Le travail obligatoire dans les Colonies africainesChapitre 20 sur 45 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Organisation du travail

obligatoire d'intérêt général

La décision une fois prise par les autorités compétentes de recourir au travail obligatoire d'intérêt général, s'ouvre la phase de réalisation pratique de cette formule de travail. C’est spécialement de l’organisation des chantiers de travaux publics importants dont nous voulons nous occuper, car c’est à son endroit que se posent les problèmes les plus graves touchant la mise en œuvre du travail obligatoire. Comme la limitation des cas de recours au travail obligatoire, cette organisation doit s'inspirer encore de cette idée : ménager les disponibilités en main-d'œuvre des territoires coloniaux L’administration doit en user avec les indigènes recrutés de telle sorte « qu’ils trouvent là où ils viennent travailler pour l’avenir de leur propre pays des conditions matérielles supérieures à celles qu’ils ont dans leur village, qu'ils y prennent le goût de l'hygiène, de la propreté, de l’effort rémunérateur et rentrent dans leur foyer plus armés pour la vie qu’ils n’en sont partis (40) ». Tel est l'idéal à poursuivre.

Nous souvenant des répercussions, tant individuelles que collectives, qu'est capable d’entraîner le travail obligatoire, aussi bien dans l’ordre économique que dans l'ordre social ou moral, nous allons étudier successive-

EN

. (40) Gouverneur Général CARDE. — Discours à l'ouverture du Conseil de Gouvernement de l'A.O.F. 1928.

ment les mesures qu’elles nous suggèrent — d’une part, pour protéger l’indigène réquisitionné dans sa santé physique et morale, et pour obtenir de son travail le meilleur rendement — d'autre part, pour sauvegarder la vie locale des communautés indigènes.

$ 1. — Protection de l'indigène réquisitionné.

Tout revient à parer aux conséquences néfastes d’une transplantation brutale, c'est-à-dire à protéger à la fois la santé de l’indigène et sa vie morale contre les atteintes du changement de climat.

4° Protection de la santé physique du travailleur indigène. — Comme c'est la santé des travailleurs qui est d’abord menacée, le premier acte qui s'impose à l’administration est d'établir un plan de protection sanitaire ne négligeant aucun détail. Ce plan devra se proposer, d'assurer le transport des travailleurs réquisitionnés jusqu'au lieu du travail dans les meilleures conditions (41), de faciliter leur adaptation à la vie nouvelle qui les attend, sous un climat souvent différent du leur, enfin d'organiser des camps de travailleurs répondant aux exigences de l'hygiène, assurés en tout temps d’un ravitaillement suffisant et dotés de formations sanitaires susceptibles d’hospitaliser rapidement les malades.

La protection des travailleurs doit s’exercer tour à tour aux diverses étapes de la vie des réquisitionnés, c’est-àdire au moment de la réquisition, au cours du trajet pour se rendre aux chantiers et, enfin, durant la vie de travail sur les chantiers.

a/ Au moment de la réquisition. — Avant d’être dirigés vers les chantiers, les indigènes désignés par le fonction-

(41) Il va sans dire que la meilleure politique consisterait à éviter toute transplantation et à recruter la main-d'œuvre sur place. Mais bien souvent, nous l'avons constaté à plusieurs reprises, il est impossible d'épargner de longs déplacements aux travailleurs réquisitionnés : la route en construction, le chemin de fer projeté traversent fréquemment des régions inhabitées ou insuffisamment peuplées et force est d'étendre la zone de recrutement.

naire compétent, comme susceptibles d’être réquisitionnés, subiront obligatoirement un examen médical. Il est clair que plus la zone de recrutement s’éloignera au point de vue climat de la région des chantiers, plus un contrôle médical sévère s’imposera, pour la désignation des indigènes aptes à affronter les fatigues d'un long trajet à travers brousse et forêt et à supporter le changement de climat correspondant. Dans quelles conditions sera æffectuée cette visite médicale ? Cela pourra varier.

Citons, à titre d'exemple, les dispositions d’un ordre de service de l'Union Minière du Haut-Katanga (42) ; elles sont relatives à une main-d'œuvre engagée librement sous contrat, mais nous avons déjà eu l’occasion de dire que toutes les questions de protection sanitaire et d'organisation des chantiers se posent dans des termes à peu près identiques et peuvent recevoir les mêmes solutions, qu'il s'agisse de main-d'œuvre volontaire ou de maind'œuvre « obligatoire ». Cet ordre de service prévoit la création de camps médicaux : ils sont déterminés et aménagés par les soins des autorités médicales en des endroits particulièrement sains ou assainis, facilement accessibles, d'autre part, pour les indigènes appartenant à la zone de recrutement .

Dans chaque zone de recrutement, un camp médical de ce genre pourrait être organisé. C’est là que les recrues subiraient la visite médicale, seraient vaccinées et recevraient une nourriture fortifiante, en attendant le jour où le médecin les reconnaîtrait aptes, soit à subir l’entraînement progressif au travail dans des équipes spécialement constituées dans ce but (au cas où les chantiers sont à

(42) Cet ordre de service a été publié par les Informations Sociales du B. I. T- du 14-11-1927, pp. 243 et s

Comme autres dispositions protecirices de la santé des travailleurs indigènes, voir notamment :

Instructions du Gouverneur général Carde sur la HE UE sanitaire des travailleurs en A-O.F. du 1-8-1930.

Instructions du Gouverneur général de l'A. E. F. sur la protection sanitaire des travailleurs du chemin de fer du 31-3- 1928 (Insérées dans le Livre Bleu du travail forcé, pp. 72 et s.).

proximité), soit à prendre le départ vers la région lointaine des travaux.

b/ Au cours du transport. — Avec ce qui a trait au transport des travailleurs, nous abordons l’un des points les plus délicats peut-être de la politique de la maind'œuvre aux colonies, tant l’administration doit s'entourer ici de précautions. Un gouverneur de la Rhodésie Septentrionale faisait remarquer (43), avec juste raison, que les principales difficultés soulevées par les questions de travail aux colonies tenaient au problème même du transport des travailleurs, qui entraîne des pertes de temps et de forces considérables : il suffit de rappeler que le trajet exige parfois plusieurs semaines de marche:

Aussi pour que les indigènes ne parviennent pas au but dans un état de demi-misère physiologique et à bout de forces, est-il nécessaire que, durant le parcours, ils reçoivent à chaque étape une nourriture abondante et régulière, et puissent, de temps en temps, reprendre haleine dans des camps de repos aménagés à cet effet. Un très gros travail d'organisation, préalable à la mise en route des colonnes, est nécessaire. En certaines régions, le ravitaillement peut devenir problématique et la caravane sera contrainte de se munir d'importantes provisions de vivre. Il faut éviter avec soin de faire parcourir aux travailleurs les zones contaminées par des épidémies, prévoir aussi la possibilité d’hospitaliser les malades incapables pour l'instant de continuer la route. Enfin, chaque fois que cela sera possible et même au prix d'un détour, il faudra recourir à des moyens de transport mécaniques, de façon à économiser les forces des recrues : transports ferroviaires, fluviaux ou automobiles. L'expérience a montré l’importance à attacher aux moindres détails dans l'organisation du transport; toute négligence peut être chèrement payée : si l'on n’y prend garde, à chaque étape on verra fondre la caravane.

(43) Rapport du directeur du B:I.T. à la 12° Conf. Intern. du Truvail, 1929, pp. 236 et 8.

c/ Sur les chantiers. — Au terme du voyage, les détachements de travailleurs, qu’il y aura eu intérêt à grouper par race, seront mis au repos pendant le temps jugé nécessaire par le médecin pour réaliser un acclimatement suffisant, et soumis à un régime alimentaire adapté à leur nouvelle condition de travailleurs réguliers (44). Puis les indigènes seront incorporés dans des équipes d'entraînement au travail où ils se plieront progressivement à la discipline des chantiers, au régime du travail (en particulier au travail en équipe auquel répugne instinctivement leur naturel indépendant) et se familiariseront avec le maniement des outils ou même des machines. Cette sorte de stage précédera immédiatement l'entrée effective sur les chantiers; l’Union Minière du Haut-Katanga, dans son ordre de service déjà cité, accorde à cette période préparatoire une durée minima de 5 mois. |

Suivant une sage politique, la répartition des travailleurs sur les chantiers et dans les camps sera effectuée par unités de même race. L'organisation de ces camps, appelés souvent à contenir de gros rassemblements de travailleurs, va appeler encore tous les soins de l’administration. Il importe d’abord que leur aménagement soit terminé avant l’arrivée des premiers contingents d’indigènes. Les camps devront être prévus au fur et à mesure de. l'avancement des travaux, leur emplacement étant choisi avec le concours du Service de Santé à proximité des chantiers. Dimensions et caractéristiques des cases destinées aux travailleurs, désignation des installations sanitaires, énumération des mesures capables d’assurer le ravitaillement en eau potable et en vivres, tout cela sera minutieusement détaillé dans les circulaires ou ins-

(44) « On n'insistera jamais trop sur la différence entre le régime alimentaire suffisant à un indigène qui vit de sa vie normale et celui qui lui est nécessaire lorsqu'il doit accomplir un travail manuel soutenu... » (Rapport de 1926 sur le recensement au Nyassaland, cité. par le Livre Gris du travail forcé,

page 280).

tructions des autorités compétentes (45); nous n’insisterons pas sur ce point. L'essentiel est d'assurer aux travailleurs, compte tenu de leurs besoins, de leurs habitudes, de leur psychologie (46) et des exigences du climat, des conditions de vie et de travail aussi parfaites que possible. Sur des chantiers bien organisés, dans des camps parfaitement aménagés et surveillés, l’état sanitaire doit être meilleur que dans les villages indigènes.

Ici encore, le médecin joue un rôle capital ; son autorité gagnera à être fortement assise et ses avis, à être considérés comme des ordres; sa mission est particulièrement lourde de responsabilité; prompt à saisir les moindres fléchissements de l’état sanitaire, il devra veiller avec une grande fermeté à l’observance rigoureuse des prescriptions concernant l'hygiène (d'autant plus qu'il s'adresse à des individus imprudents et imprévoyants) et déceler rapidement les travailleurs déprimés ou atteints de quelque maladie, afin de les isoler sur le

champ.

2° Protection de la santé morale du travailleur indigène. — Au moins autant que de l’état physique, il fau-

dra prendre soin de l’état moral des travailleurs, compromis, lui aussi, par la transplantation. L'entretien d’un moral excellent, en colonne, dans les camps, sur les chantiers, est chose capitale. La principale cause du dépaysement de l’indigène, de la nostalgie qui l’atteint parfois, de la démoralisation qui s'ensuit, proviennent de l'arrachement au milieu familial et social. Ses conséquences

(45) Voir Les Instructions des Gouverneurs généraux de V'A.E.F. et de l'A.O.F. déjà citées.

(46) Aïnsi, la connaissance de l'indigène sera des plus utiles pour régler les détails de la vie journalière des travailleurs elle fera, par exemple, que les aliments (dont la préparation est laissée le plus souvent à l’indigène) ne seront jamais distribués à l'avance, mais au jour le jour et même repas par repas, sous peine d'être gaspillés ou absorbés immédiatement. De plus, l'opération de distribution elle-même devra être étroitement, surveillée, afin que les plus forts de s’attribuent pas deux rations, tandis que les plus faibles mourront d'inanilion.

seraient en partie écartées, si l’indigène pouvait se retrouver sur les chantiers comme « chez lui ». Il serait donc souhaitable qu’il puisse se faire accompagner de sa famille, qui bénéficierait des mêmes avantages que lui au point de vue transport et alimentation : on verrait les camps de travailleurs prendre figure de véritables villages indigènes. Malheureusement, il n’est pas toujours possible d'agir ainsi ; une telle politique, en effet, ne se comprend que si, d’une part, le voyage et le changement de climat apparaissent sans danger pour les femmes et les enfants et que si, d'autre part, le séjour des travailleurs sur les chantiers est suffisamment prolongé pour justifier leur déplacement. Seules des formules de travail obligatoire comme celles du SMOTIG malgache, qui retiennent les indigènes un an ou plus sur les chantiers, nous semblent réaliser la condition de durée. D'une façon générale, la pratique du transport simultané de l’indigène et de sa famille n’est guère possible que pour la main-d'œuvre volontaire engagée par contrat à long terme.

Si, pour l’une des raisons indiquées, le travailleur réquisitionné n’est pas autorisé à se faire accompagner de sa famille, tous les efforts devront tendre à lui enlever la sensation de son isolement. Comment y parvenir ? Nous mettrions volontiers à la base l'obligation pour les Européens, en contact avec les indigènes et chargés de les commander, de connaître leur langue. L'application de cette exigence, assez simple dans les colonies où existe une langue dominante, comme à Madagascar, se heurte à de grosses difficultés dans des régions comme celles du Centre-Africain où les idiomes sont très nombreux et varient parfois d'un village à l’autre. Quoi qu'il en soit, l'encadrement des indigènes par des Européens, n'ayant pas besoin d'interprètes pour comprendre et se faire comprendre, contribuerait grandement à mettre en confiance les nouveaux arrivés sur les chantiers; cela permettrait de leur donner des ordres clairs, d'écouter leurs plaintes et de ne pas les blesser involontairement dans

leurs sentiments les plus chers. Nous n'’insistons pas à nouveau sur la nécessité de maintenir groupés, à tous les instants de la vie de chantier, les indigènes appartenant au même groupement ethnique, à la même tribu, au même village, et d'éviter les contacts entre individus qui, souvent, ne sympathisent pas.

Des initiatives de toutes sortes, suggérées par les circonstances, inspirées par la connaissance de la psychologie, des goûts et des besoins indigènes peuvent favoriser grandement le maintien du moral : elles consisteront, par exemple, — à faciliter la célébration des rites religieux et même, l’accès des chantiers aux missionnaires européens, si parmi les travailleurs se trouvent des convertis — à laisser toute liberté pour l’organisation des danses et distractions à la mode du pays — à instituer des jeux, des compétitions sportives — à maintenir la liaison avec le pays d'origine, en mettant à la disposition des indigènes des écrivains publies qui rédigeront et expédieront les correspondances aux familles — ‘à interdire sur le chantier l’entrée de l’alcool, etc.

Amélioration du rendement des travailleurs réquisitionnés

Non seulement une bonne politique se doit de préserver la santé physique et morale des travailleurs contre les atteintes de la transplantation, mais encore elle devra. se préoccuper d'utiliser cette main-d'œuvre le plus économiquement possible, de façon — à n’immobiliser sur les chantiers que les effectifs strictement indispensables — à ménager leurs forces et à ne pas aboutir à un gaspillage de main-d'œuvre.

En effet, l’un des reproches que l’on fait au travail obligatoire, c'est qu’il constitue un procédé d'exploitation anti-économique ; il importe donc de lutter contre l’infériorité de ce rendement. Nous remédions dans une certaine mesure aux effets psychologiques de la contrainte

sur le rendement du travailleur réquisitionné, par l’octroi d’une rémunération semblable à celle du travailleur volontaire. Pour le reste, il faut trouver le moyen de suppléer à l'insuffisance qualitative de la main-d'œuvre par l'application d'une technique appropriée. D'ailleurs, d'autres raisons militent en faveur de l'introduction sur les chantiers de procédés modernes d'exploitation : les ressources en hommes étant réduites, chaque unité doit être utilisée de façon aussi rationnelle que possible; d’autre part, le meilleur moyen de diminuer les ennuis et les risques que comporte l'emploi de la main-d'œuvre contrainte, c'est de s'organiser pour en employer le moins possible.

Pour toutes ces raisons, il est nécessaire, sur les chantiers, d'organiser rationnellement le travail dans la mesure compatible, bien entendu, avec les conditions locales.

A. — Développement de l'outillage mécanique

La préoccupation essentielle des ingénieurs qui ont pour tâche de déterminer le nombre de travailleurs nécessaires aux exploitations à ouvrir, doit être de faire dans leurs évaluations une place aussi large que possible à l'outillage mécanique. L’insuffisance ou l'absence d’outillage sur les chantiers coloniaux a été relatée par de nombreux voyageurs, développée dans beaucoup d’enquêtes ; elle est choquante et inadmissible, lorsqu'elle affecte des outils élémentaires tels que pioches, pelles, brouettes; elle demeure tout à fait regrettable, quand elle aboutit à refuser à une main-d'œuvre, déjà fragile et facilement éprouvée, le secours et l’économie de forces et de temps que représentent les ressources de la technique moderne. « Le Noir, pour parler uniquement de nos possessions ouest-africaines, n’a pas la notion du temps ; il mettra parfois des journées à accomplir un travail qu’un travailleur blanc exécuterait en quelques heures... -Il1 ignore la brouette, sans doute parce qu’elle demande

un effort supérieur aux forces de l'individu, ou bien simplement parce qu'on ne lui en a pas appris le maniement. L'emploi de la pelle ou de la pioche sont choses nouvelles pour lui, et c’est ainsi qu'il est courant de voir, sur les routes, des centaines d'individus des deux sexes affectés à la construction ou à la réparation des chaussées, et de longues théories de porteurs, marchant en file indienne, apportant des quelques carrières des environs, chacun un petit caillou sur la tête ou, d'un marigot voisin, un peu d’eau dans une calebasse, tandis qu’au son du tam-tam et du balafron une autre armée de bonshommes frappent avec un bâton terminé par une petite masse le sol en cadence pour assurer son homogénité » (47).

Mais constater une lacune est une chose, y remédier en est une autre; l’homme doit, du moins dans les colonies intertropicales, précéder la machine, lui frayer la voie. Ces méthodes de travail paradoxales, dans bien des cas il a fallu les employer ; car, dans les débuts, « tout était à créer, jusqu'aux moyens mêmes de parvenir aux chantiers ». Aujourd’hui encore, ne nous dissimulons pas les difficultés auxquelles se heurtent parfois la pénétration, jusqu'aux chantiers les plus reculés, des « engins » modernes utilisés dans la métropole. Souvent les machines un peu importantes ne peuvent parvenir à pied d'œuvre que démontées, les pièces détachées étant acheminées par les voies fluviales ou confiées à des porteurs. Comment, en effet, transporter autrement un matériel extrêmement lourd comprenant excavatrices, tracteurs, pelles à vapeur, rouleaux, à travers brousse et forêt, lorsque les voies de communication sont inexistantes ou non carrossables ou impraticables aux poids lourds à cause de la fragilité des ouvrages d'art ?

Il semble cependant que ces difficultés réelles, indéniables, mais pas toujours insurmontables, furent parfois acceptées trop facilement et servirent d’excuses à des.

(47) M. RONDET-SAINT. — Le Machinisme à la rescousse de la colonisation. — Mer et Colonies, octobre 1929, page 17.

négligences certaines. Il est inadmissible que des masses importantes de travailleurs, enlevés à leurs champs, à leurs emplois, à leur famille, « soient astreints à des travaux que quelques tonneaux roulants ou quelques tombereaux attelés ou automobiles, le tout complété par le rouleau à vapeur ou à moteur et conduits par une équipe de quelques hommes, pourraient aisément assurer (48) », alors qu'ils pourraient être laissés à leurs occupations habituelles, dans leur village. Il est inadmissible surtout qu'ils soient privés des outils les plus simples.

Quant à l'outillage mécanique proprement dit, si le matériel en usage dans la métropole se révèle difficilement transportable aux colonies vu son encombrement, ses caractéristiques ou son poids, c'est alors qu'il faut souhaiter voir l'industrie orienter ses recherches vers les problèmes techniques originaux posés par les grands travaux coloniaux et vers l'étude d’un matériel y adapté. Dans le seul domaine des transports, de nombreux raids automobiles ont montré les possibilités coloniales de certains véhicules dans des régions où les routes carrossables sont rares. Ne pourrait-on pas, par exemple, en étendant les applications de la « chenille », grâce à laquelle les chemins les plus précaires deviennent praticables, rendre de très grands services à la pénétration, dans les pays les plus déshérités au point de vue routier, et lutter efficacement contre le portage ?

Il importe donc que, dans l’ordre des travaux publics, nos colonies en viennent à faire une place aussi large que possible au machinisme. Le résultat immédiat en sera d’alléger pour les populations indigènes le fardeau du recrutement; c’est ainsi qu'en ce qui concerne les chantiers du chemin de fer Congo-Océan, grâce à deux avenants signés respectivement en 1927 et 1930 par le Gouverneur général avec la société construisant le chemin de fer, le nombre des travailleurs indigènes, que l'administration s'était engagée à fournir à la société, a

(48) Idem.

pu être ramené successivement de 8.000 à 4.000, puis de 4.009 à 2.000, du simple fait de l'introduction sur les chantiers d’un outillage moderne. Au Togo, l'acquisition d’excavateurs et d’autres machines a permis de réduire de 50 % le nombre des indigènes employés à la construction du chemin de fer. Trop souvent, on s’est servi sur les chantiers d’un matériel démodé; il ne doit plus en être ainsi. L'administration doit donner l'exemple en exigeant que les chantiers de travaux publics soient outillés convenablement et munis, suivant les cas, de dragues, pelles à vapeur, concasseurs, bétonneuses mécaniques, marteaux pneumatiques, de matériel de voies, de wagonnets, locotracteurs, etc. En fin de compte, l’utilisation d'un outillage perfectionné, non seulement procurera une importante économie de main-d'œuvre, mais encore permettra l'accélération des travaux.

Reste une difficulté : celle de la formation d’une main-d'œuvre spécialisée, susceptible d'utiliser ces engins nouveaux (49). Au reste, le problème n'est pas insoluble, il relève de l'Enseignement technique de la colonie, à qui il incombe de former les contremaitres et les ouvriers spécialisés, nécessaires pour l'encadrement des manœuvres malhabiles que sont les recrues, à leur arrivée sur les chantiers. Serait-il vain de songer à recruter certains de ces spécialistes, en soumettant à un patient apprentissage les plus aptes des indigènes réquisitionnés ? Les résultats du SMOTIG à Madagascar ont prouvé que non; seulement, cela exige avant tout un séjour prolongé des indigènes sur les chantiers et il est impossible d'y songer si l'on adopte la formule des réquisitions annuelles et de courte durée . Nous sommes ainsi amenés à l'examen d’un autre facteur, cause fréquente du peu de productivité du travail obligatoire :

(49) Remarquons que dans certains cas peut-être la conduite des machines, qui ne représente généralement pas un effort physique très pénible, pourrait être confiée sans inconvénient à “des Blancs.

l'instabilité de la main-d'œuvre du fait de la brièveté des périodes.

B. — Allongement de la durée des réquisitions

Il est certain qu'on adoucit sensiblement les inconvénients sociaux du travail obligatoire, si l’on réduit le temps pendant lequel le travailleur est contraint de demeurer loin de son pays, mais nous avons vu, d'autre part, les graves conséquences des allées et venues fréquentes entre chantiers et centres de recrutement, qu'entraînent les réquisitions de courte durée (50) : elles rendent impossible l'organisation rationnelle du travail, en substituant fréquemment à des travailleurs déjà entratnés de nouvelles recrues sans expérience, et constituent un sérieux obstacle au bon rendement du travail. Il est fort difficile de fixer par un chiffre précis des limites à la durée des appels de main-d'œuvre contrainte. En tout cas, vu l'extrême variété des conditions particulières, sociales et économiques des diverses colonies, il faut se garder de croire qu’en réduisant la durée de la réquisition, on sert fatalement l'intérêt des indigènes ; ainsi, la prétention de la Convention internationale sur le travail forcé ou obligatoire de fixer à cette durée un maximum de 60 jours par période de 12 mois, y compris les jours de voyage nécessaires pour se rendre au lieu du travail et en revenir (51), va selon nous, dans la plupart des cas, à l’encontre des intérêts bien compris de la population.

Nous croyons de meilleure politique, surtout lorsqu'il s’agit de travaux de longue haleine et que de longs déplacements sont infligés aux indigènes, de préconiser l'allongement des périodes de réquisition, sauf à exempter de toute réquisition ultérieure les indigènes ayant accompli un service de longue durée sur les chantiers.

(50) Voir ci-dessus, pp. 113 et 116.

(51) Convention de 1930 sur le Travail forcé ou cbligatoire :

article 12. Ci-dessus, Annexe I, p. VIL.

Nous avons constaté, en étudiant l’utilisation du 2° contingent à Madagascar, les bienfaits d’une telle politique : plus de ces allées et venues continuelles, préjudiciables à la santé des travailleurs, facilitant la propagation des maladies, jetant le désarroi dans les communautés indigènes à chaque départ de travailleurs, nuisibles à la bonne marche des travaux dont la durée est inutilement prolongée, et par suite, possibilité d'espérer du séjour sur les chantiers un certain effet éducateur. Enfin, la suppression des appels répétés et trop fréquents et leur remplacement par une jprestation unique, mais de durée plus. longue, s'accorde parfaitement avec ce facteur psychologique qui veut que tout individu, pour s’acquitter d’une obligation, préfère à des efforts réitérés périodiquement un effort momentané et libératoire.

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Pour tout ce qui touche le recrutement, le transport, l’utilisation des indigènes soumis au travail obligatoire, les gouvernements coloniaux se trouveront bien de s’en remettre à un service autonome, spécialement constitué à cet effet et surtout doté de l’indépendance la plus absolue vis-à-vis de l’administration des Travaux Publics ou des entreprises privées adjudicataires, afin de pouvoir, si besoin est, prendre la défense des indigènes et s'opposer à toute prétention excessive de leurs employeurs, ces derniers n’intervenant que pour régler l'exécution technique du travail.

$ 3. Sauvegarde de la vie locale indigène

Parmi les préoccupations essentielles d’un gouvernement colonial contraint de recourir au travail obligatoire dans les conditions que nous avons vues, doit enfin figurer celle-ci : éviter que les communautés indigènes aient à souffrir des recrutements qu’on leur impose. Nous avons montré, en effet, qu'un recrutement trop intensif privait les villages des bras indispensables au rendement des cultures vivrières, à l'exécution des travaux

d'intérêt local et jetaient le trouble dans la vie familiale.

Or, quoi qu’on fasse, on ne peut obtenir qu'une population réduite, sous-alimentée, apathique, puisse à la fois se nourrir, se consacrer à des cultures obligatoires de produits d’exportation et entreprendre de grands travaux publics ; il appartient donc à l’administration de tenir la balance entre tous les besoins et, quand il s'agira de réquisitionner les travailleurs indigènes, de veiller à ce que l’exode des habitants n’entraîne aucune désorganisation dans la vie normale du pays. Le point essentiel semble être de maintenir dans les villages un nombre suffisant d'hommes adultes, de façon à ce que la production des denrées alimentaires ne se ralentisse pas et à ce que soient écartés avant tout les risques de famine.

Pour y satisfaire deux procédés possibles: — soit imposer seulement le travail obligatoire aux époques où la présence des hommes n’est pas indispensable à la production agricole ou bien permettre aux travailleurs de retourner chez eux à l’époque des semailles et à celle des moissons ; seuls, les travaux publics susceptibles de se plier sans inconvénient à un rythme saisonnier ou accomplis à proximité des villages, s’accommoderaient de telles solutions : ce serait le cas, par exemple, pour les travaux d'intérêt purement local de réfection et d’entretien des voies de communication; — soit décider que la réquisition ne pourra prélever, sur la population adulte et valide des communautés indigènes, qu’un certain pourcentage d'individus : ce serait le cas pour les grands travaux, exigeant un séjour prolongé de la main-d'œuvre sur les chantiers et une séparation totale des travailleurs de leur famille. Il est évident que ce pourcentage variera avec le chiffre de la population, son état de santé, sa résistance, le degré de développement de l’agriculture locale et qu’il ne saurait être fixé à priori à un taux unique, indépendamment des conditions particulières de chaque région.

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Qu'il s'agisse de satisfaire aux exigences du plan médical dont nous avons tracé les grandes lignes, qu'il s’agisse de poursuivre le développement et l'amélioration de l'outillage mécanique ou de perfectionner l'organisation des chantiers, des sommes importantes sont nécessaires. Pour mener à bien l'œuvre entreprise, il faut accepter des dépenses sociales considérables, sous peine d’avoir à enregistrer des pertes en vies humaines qui suffiraient du point de vue moral et social à condamner l’entreprise. À première vue, sans doute, il peut paraître moins coûteux pour construire un ouvrage .quelconque d'y employer une multitude de prestataires que d'acheter des outils et des machines ; en réalité, ce qu'on économise ainsi en argent, on le perd, et au-delà, en forces humaïines. De même si, sous prétexte d'économies, on procède par demi-mesures, relativement aux précautions à prendre dans les opérations de recrutement, d'acheminement des travailleurs vers les chantiers et d’organisation des camps. Mais les seules ressources ordinaires des budgets locaux sont incapables de faire face à toutes ces charges. Vérité qui a trop souvent échappé à la métropole. Les colonies, réduites alors à leurs seules ressources, utilisaient les moyens les plus économiques dont elles disposaient, et celà les conduisit parfois à recourir à des procédés rudimentaires d'exploitation qui ne sont plus de mise.

On en esi venu aujourd'hui à la politique d'emprunt. On a compris enfin, combien il était ridicule de vouloir les colonies trop tôt rémunératrices et capables de se tirer d'affaire par leurs propres ressources; on à compris enfin, que « la politique coloniale n'est pas une politique de pauvres » (52) et qu'une mise de fonds est indispensable de la part de la métropole. L'emprunt doit être considéré

(52) Suivant un mot que rappelait le Maréchal Lyautey, alors chef de territoire à Madagascar, pour stigmatiser la mesquinerie et l’avarice en matière de politique coloniale.

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