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ici, non seulement comme un moyen d’accélérer la constitution de l'outillage économique indispensable à la mise en valeur des colonies, mais encore comme un moyen de limiter l'effort à demander aux populations indigènes en le rendant plus productif, grâce à l'emploi d'outils et de machines, grâce à l'amélioration des conditions de travail, grâce à la possibilité de mieux rémunérer les travailleurs. Une telle politique permettra, et de ménager le capital humain, et de faire des chantiers de travaux publics une véritable école de travail.
Encore faut-il, pour assurer le succès de cette politique, établir et réaliser préalablement à toute opération de recrutement, le programme destiné à protéger les indigènes réquisitionnés contre les atteintes de la maladie et les effets néfastes de la transplantation, programme dont nous avons indiqué les grandes lignes.
Notre politique coloniale française s’est, du reste, engagée dans cette voie. Les débats fort intéressants qui ont accompagné le vote par le Parlement des emprunts coloniaux (53) montrent que le temps n'est plus de l'indifférence vis-à-vis des questions humaines et morales que pose la colonisation : on a parlé de mise en valeur de nos possessions lointaines, de plan d'outillage colonial, sans se laisser griser par ces formules et sans perdre de vue qu'à la base existe un problème de la main-d'œuvre qu'on ne peut méconnaître impunément. Ménager les races indigènes fut la préoccupation essentielle; et pour cela, l’on a voulu qu'aucun chantier nouveau de travaux publics ne fût ouvert sans qu’un plan de protection sanitaire des travailleurs n'ait été auparavant établi par l’autorité locale et approuvé par le ministre.
(53 Voir J. Off. Débats, Chambre 1930. Discussion des emprunts coloniaux, pp. 3028 et s.
Il est capital qu'aucun indigène ne soit recruté, qu'aucun coup de pioche ne soit donné avant que toutes les installations destinées à assurer la protection des travailleurs, tant au cours de leur transport que durant leur séjour sur les chantiers, ne soient effectivement terminées : c’est la condition du succès de l’entreprise. Si nous insistons sur ce point, c'est qu’on est tenté bien souvent d'agir autrement : des années se passent pour établir un programme de travaux, étudier un tracé, préparer un devis et envisager les moyens de sa réalisation financière; puis, le projet commence un long pélerinage à travers les multiples services de l'administration coloniale et métropolitaine, qui ont leur avis à donner. Le projet enfin adopté, l'autorisation donnée d'emprunter et de commencer les travaux, les autorités compétentes peuvent être tentées de rattraper le temps perdu ei de précipiter les opérations de recrutement et d'installation des chantiers, afin de hâter l’amorce des travaux. Or, l’expérience a montré qu'il était extrêmement dangereux de vouloir aller trop vite après avoir été trop lentement et que toute précipitation risquait de se traduire par une mortalité excessive : l'histoire des travaux du Congo- Océan en est un exemple. Commencer les travaux avant d'avoir créé les installations nécessaires pour abriter, ravitailler et soigner les travailleurs, c'est « mettre la charrue avant les bœufs ». On a évoqué, à ce sujet, les méthodes expérimentées à Panama par les Américains et qui leur ont permis de poursuivre avec succès le travail que nous avions commencé : « Ils ont construit d’abord des infirmeries, puis des maisons, ils ont créé une route et lorsqu'ils eurent amené tout à pied d'œuvre, la nourriture, les médicaments, tous les moyens d’hospitalisation nécessaires, alors seulement ils ont procédé à l'établissement du canal de Panama » (54).
(54) Voir la discussion de plusieurs interpellations sur la po-
litique coloniale. J. Off. Débats. Chambre, 1929, pp. 2054, 2309 et 2399.
Est-il besoin d'ajouter, en terminant, que toutes les mesures en faveur de la main-d'œuvre appellent nécessairement la création d’un organe de contrôle, sous la forme d’un corps d’inspecteurs du travail aux colonies ? L'Institut Colonial International formulait cette nécessité lorsqu'il votait, au cours de sa session de 1929, la motion suivante : « Dans les colonies plus qu’en Europe où une meilleure organisation des travailleurs, la Presse, les Parlements constituent un contrôle efficace qui empêche bien des abus, une surveillance particulièrement attentive et active, sur tout ce qui touche le domaine du travail, s'impose aux Gouvernements pour que la législation soit effectivement et pratiquement appliquée (55) ». Seulement, gardons-nous de voir dans une [Inspection du travail une sorte de panacée capable d’obvier à tous les maux : le système ne vaudra que par la valeur et la compétence de ses cadres, sinon il ne sera qu'un formidable trompe l'œil. Toujours est-il qu’un projet de loi emportant création d’une Inspection du travail aux colonies a été adopté sans débats par la Chambre des Députés en 1931.
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Ne donner le premier coup de pioche, avons-nous dit, que lorsqu'une inspection sérieuse aura révélé que toutes les précautions possibles ont été prises Ainsi pourront s'ouvrir avec sécurité les chantiers : tout aura été préparé et organisé pour réduire la triste dime de la mortalité des travailleurs indigènes. Il faut nous défendre, cependant, et ce sera la conclusion de ce chapitre, d'un ‘optimisme exagéré qui nous masquerait la réalité. Toutes les causes de déchet de la main-d'œuvre ne semblent pas « évitables » partout avec la même sûreté. « Gar-
(55) INSTITUT COLONIAL INTERNATIONAL : Compie rendu de la Session de Bruxelles 1929, p. 141. Voir aussi : Idem p. 72.
dons-nous, écrit M. G. Hardy, d'oublier la dépense de vies humaines, plus pénible que toutes les autres : ces efforts physiques, sous un ciel qui ne le permet guère, cette terre qu’on remue et qui renferme des miasmes encore mystérieux, cette existence inconfortable au possible au cœur de la brousse, tout cela se combine pour décimer les équipes d'ouvriers aussi bien que les cadres techniques et il est rare qu'un chemin de fer colonial ne soit pas jalonné de croix comme un champ de bataille ». Le Gouverneur général de l'A. E. F., dans ses Instructions sur la protection sanitaire des travailleurs du chemin de fer, voit là une raison de plus pour insister auprès. du Service de la Main-d'OEuvre sur la vigilance de tous les instants qui est de mise à toutes les étapes de l'emploi des travailleurs, afin de s'attaquer par le détail à toutes les causes « évitables » de déchet, car malheureusement il en est « qui jusqu’à présent n’ont pu être évitées par aucun des efforts des services techniques et sanitaires, par aucune des recherches des Services scientifiques et médicaux, outillés de plus en plus parfaitement avec le concours de l’Institut Pasteur comme de véritables laboratoires de biologie humaine ; et notamment, l’inaptitude des populations de ce pays, inaccoutumées à un travail régulier, à subir, sans une sévère sélection naturelle, les chocs successifs du dépaysement et du changement d'existence.
«I faut d'autant plus, continue le Gouverneur, que tous les Européens comprennent que s’il est possible pour réaliser la mise en valeur de ces pays, ce qui est le but même de la colonisation, de soulager la main-d'œuvre indigène par un perfectionnement croissant de l'outillage mécanique, au fur et à mesure que de plus grandes facilités de communications permettent de l’employer utilement, il n’en n’est pas moins impossible de se passer de la collaboration des indigènes qui doivent être ménagés, conduits avec une bienveillante fermeté, capable non seulement de les mettre en confiance, mais de maintenir en eux et de fortifier les ressorts profonds, si faibles soient-
ils encore, qui doivent agir en eux. Il faut aussi les comprendre et être compris d’eux pour leur inculquer la nécessité de prêter leur concours indispensable à l'achèvement du chemin de fer et aux travaux de mise en valeur des routes, usines ou ports qui doivent améliorer leur sort en mettant fin au portage et en augmentant leur richesse (56) ». On ne peut mieux dire, ni exprimer de façon plus synthétique les grands principes de la politique coloniale du travail indigène.
(56) Instructions du Gouverneur général de VA.E.F. sur la protection sanitaire des travailleurs du chemin de fer du 31-3-