CHAPITRE I
Protection de la main-d'œuvre
Avant d'aborder l'étude des mesures propres à assurer cette protection, il convient de jeter un coup d’æil sur la situation démographique et l’état sanitaire des populations indigènes auxquelles nous avons affaire.
La première constatation, que dicte une observation quelque peu attentive des milieux indigènes, est celle d’une population dans un état de misère physique profondément inquiétant et attristant. Mortinatalité et mortalité infantile atteignent des chiffres effrayants (57) qui s'expliquent surtout par le manque d'hygiène, l'ignorance des mères, les pratiques barbares qui entourent parfois la venue de l'enfant et les conditions défectueuses dans lesquelles il grandit. « D'où vient le mal, écrit M. G. Hardy ? De cent causes diverses et conjuguées. Mariage précoce de filles à peine nubiles, tares héréditaires, rites barbares qui président à la naissance, travail excessif des femmes, alimentation déraisonnable des nourrissons, absence à peu près complète de vêtements qui expose le nouveau-né aux froids de l'hiver ou de la nuit, aux piqûres des insectes, etc. Tout cela, on le devine, est beaucoup plus grave qu'un bon lot de maladies déterminées contre lesquelles il serait possible de lutter franchement : ce sont des mœurs à changer, c’est toute une rééducation qui s'impose (58) ».
(57) Voir H. BRENIER. — La population dans les colonies fran- -çüises. — Compte rendu de la semaine sociale de Marseille 1930 pp: 280 ets.
(58) G. Harry. — La grande misère des tout petits. — Temps Colonial du 17-3-1931.
Quant aux adultes, ils sont exposés aux atteintes redoutables d’une multitude de maladies, atteintes contre lesquelles les prémunissent mal l'ignorance de l’hygiène la plus élémentaire, l'absence de vêtements, la sous-alimentation, la fréquence de l’alcoolisme, en maintes régions, et la thérapeutique des sorciers et des féticheurs. Toutes les maladies contre lesquelles les services médicaux auront à lutter peuvent, suivant certains, se ranger sous trois chefs : 1° — les maladies de carence produites par l'insuffisance du vêtement, de l’habitat, el de la nourriture ; 2° — les maladies endémiques parmi lesquelles le paludisme, la tuberculose, la maladie du sommeil, la dysenterie, la lèpre ; 3° — les maladies épidémiques, telles que le choléra, le typhus, la peste, la fièvre jaune, la variole (59). Si la plupart de ces maladies existaient avant l’arrivée des Européens, il est juste de reconnaître que le développement des voies de communi-
cations, la multiplication des échanges et des contacts,
entre régions jusque là isolées, leur a permis de se répandre et de se généraliser.
On s’aperçoit alors que la mise en valeur des colonies est avant tout un problème démographique que peut seule résoudre l'intervention du médecin colonial. Le rôle du médecin colonial est en effet capital dans la lutte pour l'assainissement des territoires. Sa vie, dans les débuts de la colonisation, s’est confondue avec celle des explorateurs et des chefs militaires (60) ; la paix étant survenue et notre autorité assise, il jeta les bases d’une organisation sanitaire ; ambulances, dispensaires, hôpitaux, se créèrent, tandis que les laboratoires s’attelaient aux recherches pathologiques et thérapeutiques. Aujourd’hui, la médecine coloniale a reçu une orientation nouvelle, elle tend à devenir plus « sociale », en poursuivant grâce à
(59) S. ABBATUCCI. — La Carrière du médécin aux colonies. — Dépêche Coloniale du 30-10-1931.
(60) Des noms demeurés célèbres jaillissent du passé : Cro.
zat, Crevaux, Harmand et combien d’aütres qui vécurent les
prestigieuses épopées des conquêtes coloniales.