‹ Le travail obligatoire dans les Colonies africainesChapitre 24 sur 45 · ME. DV AN DATE · texte numérisé non relu

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des organismes très souples, dont l’action atteint les groupements les plus reculés, une véritable croisade en vue de répandre les notions élémentaires d'hygiène et de prophylaxie. Par ailleurs, quel meilleur instrument y aurait-il pour la pénétration pacifique et le rapprochement des conquérants et des conquis ? Le maréchal Lyautey soulignait ainsi ce rôle social du médecin colonial : « Il n’est pas de fait plus solidement établi que l'efficacité du rôle du médecin comme agent de pénétration, d’attirance et de pacification ».

Malheureusement, peu de médecins européens se dirigent vers les colonies. Sans doute, la carrière de médecin colonial exige des qualités exceptionnelles de résistance physique et de courage moral : « Les médecins qui servent en Afrique Equatoriale et au Cameroun ravagés par la maladie du sommeil, nous donnent le plus magnifique exemple de l’apostolat médical. Sur des sentiers à peine tracés dans la forêt équatoriale où les glossines bourdonnent leur chant de mort, ou sur des pirogues qui silionnent l’immense réseau fluvial, ils se mettent en quête de tous les porteurs de germes pour leur distribuer l’injection stérilisante » (61). Mais il semble que souvent ils ne soient pas rétribués, dans nos colonies, comme ils le mériteraient. On a invoqué, d'autre part, comme l'une des causes de la pénurie de médecins coloniaux dont nous souffrons, ce fait que la situation morale faite au médecin, en bien des endroits, n’est pas suffisante ; ses avis suscitent souvent l'indifférence et les moyens mis à sa disposition restent étriqués (62). Aujourd’hui, cependant, une autre conception s'est fait jour : les instructions des gouverneurs relatives à la protection sanitaire de la population en font foi de plus en plus. On ne recourt plus au médecin, simplement pour remédier à un état de choses résultant de décisions dans lesquelles il n’a aucune

(61) S. ABBATUCCI, OP. cit.

(62) R. POULAINE. -— Pour le Médecin Colonial. lonial du 31-7-1931.

Temps co-

part ; le médecin colonial n’est plus seulement un technicien dont on demande l'avis à titre consultatif ; ses directives font autorité et, à côté des fonctionnaires administratifs, il prend sa part de responsabilité dans toutes les décisions importantes. Nul doute que cela ne contribue à remettre en honneur la médecine coloniale. Du reste, malgré l’égoïsme et les horizons à courte vue qu'on reproche facilement aux générations actuelles, nous estimons qu'une propagande intense et bien faite, parmi les étudiants des facultés de médecine, trouverait un écho chez beaucoup d’âmes généreuses, éprises d’idéal, que tenterait une vie aventureuse loin de l'atmosphère étriquée de la métropole, « à la grande école de la responsabilité quotidienne » suivant le mot du Maréchal Lyautey. Quelle tâche magnifique pour les médecins trop nombreux que forment aujourd’hui nos facultés ! (63).

Pour l'accroissement numérique et l'amélioration physiologiques des races indigènes, une double politique paraît s'imposer : une politique de l'hygiène et une politique de l'alimentation.

$ 1. — Politique de l’hygiène

Son premier objectif sera de remédier à la grande misère de l’enfance et c’est, sans conteste, l'œuvre la plus urgente. Dans les centres importants, elle exige évidemment l'installation de maternités, de dispensaires, mais

(63) « Nous trouverions plus de médecins coloniaux si nous parvenions à créer, parmi l'élite de nos étudiants, un courant qui inciterait des esprits naturellement généreux et désintéressés à entrer dans la médecine coloniale, comme on entre dans l'Armée ou dans les Ordres ; si nous possédions une Ecole Coloniale de Médecine civile, douée du prestige, du rayonnement, de la « spiritualité », pour tout dire, qui font la force de Saint-Cyr, ou de l'Ecole Normale Supérieure et de quelques autres établissements où l'on n’apprend pas spécialement l'art de faire fortune ». (M. OLIVIER, op. cit. page 145).

surtout elle exige une éducation patiemment poursuivie de la femme indigène qu’il faut pouvoir atteindre chez elle, dans les cases des villages. En A. O. F. et à Madagascar, l’existence d'un corps de sages-femmes indigènes rend à ce point de vue les plus grands services ; on leur adjoint des infirmières visiteuses spécialement formées et qui ont pour rôle de donner aux femmes indigènes des conseils pratiques d'hygiène, de leur apprendre quelques principes essentiels de puériculture, notamment de les convaincre de la nécessité de vêtir leurs enfants. Les initiatives privées peuvent jouer ici un grand rôle et un immense champ d'action s'ouvre aux Européennes résidant aux colonies et conscientes de leur devoir social ; leur influence et la collaboration qu'elles sont capables d'apporter à l’action impersonnelle de l’administration peuvent aider puissamment à dissiper la méfiance des indigènes à l'égard de nos institutions sanitaires.

Quant aux soins à donner aux adultes, il est nécessaire de prévoir, de développer les grandes formations sanitaires, telles qu'hôpitaux et ambulances, destinées à accueillir les malades et de les doter du matériel suffisant, mais leur seule influence, en quelque sorte « statique », est bien minime sur le développement de la race. Pour être véritablement efficace, l'hygiène et la médecine doivent sortir des salles d'hôpitaux, aller à l’indigène et non pas attendre que l’indigène vienne à elles. En un mot, on doit se souvenir qu’il vaut mieux prévenir que guérir. De plus, il faut remarquer que les organismes sanitaires stables exigent pour leur création des sommes considérables et immobilisent pour leur fonctionnement un personnel sanitaire important ; le tout pour des résultats assez médiocres, car l'indigène malade, surtout s'il est loin des centres importants et n'a pas eu l’occasion d’apprécier les bienfaits de notre thérapeutique, se résignera difficilement à consulter le médecin européen et continuera de recourir au féticheur indigène. « Lui parle-ton d'hôpital ? C’est toujours contre son gré qu'il s'éloi-

gne de son entourage familial et il se sent fort malheureux dans ces grandes salles où souffrent d’autres hommes qu’il ne connaît pas ; au demeurant, il prétend qu'on n’en sort guère que les pieds devant et il n’a pas tout a fait tort, car la plupart des malades indigènes n’y entrent qu'in extrémis (64) ». Aussi, depuis longtemps, les instructions administratives insistent-elles pour que l’assistance médicale individuelle, qui vise exclusivement la guérison des malades, cède le pas à l'assistance médicale préventive et sociale.

A ce titre, l’un des premiers objectifs à poursuivre est l’assainissement des centres de peuplement, — soit en effectuant des travaux appropriés, tels que l’assèchement des eaux stagnantes, le dégagement des abords des villages, la protection des points d’eau potable contre tous risques de corruption — soit en prescrivant des mesures. collectives propres à améliorer l'hygiène des agglomérations et des habitations indigènes, sans pour cela leur retirer leur caractère traditionnel ; on exigera, par exemple, que les cases soient percées d'ouverture pour la pénétration de la lumière et de l’air. Mais seule, la création d'instruments très souples, « véritables organes de consultation en marche » pour reprendre le mot du Maréchal Lyautey, résoudra véritablement le problème de l’assistance médicale. Ce n'est que grâce à des dispensaires mobiles, à des tournées régulières des médecins ou des agents du Service de Santé, qu’on pourra répandre dans les groupements les plus reculés les notions élémentaires d'hygiène et de prophylaxie, dépister les maladies sociales, opérer des vaccinations massives, suivre fidèlement au jour le jour les variations de l’état sanitaire, rechercher les foyers d’épidémie et déclancher im- médiatement les mesures propres à les étouffer

Enfin, des mesures de police s'imposent pour réglementer et contrôler la circulation des indigènes, afin d'éviter à tout prix la contamination des régions indemnes ou

(64) G. Harpy, Nos grands problèmes coloniaux, page 39.

assainies, par les allées et venues intempestives des contagieux. En cette matière, la persuasion et les conseils ne suffisent pas toujours : ils se heurtent à l’incompréhension, à la méfiance, à l'ignorance de la population; c'est dire qu’une grande fermeté sera souvent de mise pour obtenir l'exécution ponctuelle des mesures édictées, en Cas de menace d’épidémie, par exemple. « L'ensemble de ces mesures, écrit M. G. Hardy, constitue ce qu'on a pu appeler la « dictature sanitaire » et par là on sousentend une discipline rigoureuse, au besoin l'emploi des moyens coercitifs. Rigueur nécessaire, car cette politique de l’hygiène rencontre de farouches résistances ».

Et c’est, en face de cette résistance plus ou moins sournoise des milieux indigènes à l'égard de ce qui contrarie les croyances et les habitudes traditionnelles, qu'on se rend compte de la nécessité pour le médecin colonial — d’une part, d'ajouter au bagage des connaissances professionnelles communes à tous les médecins, une science approfondie de la vie et de la psychologie indigène — et, d'autre part, de s’entourer d’auxiliaires indigènes qui agiront à des profondeurs où l’action d'Européens ne peut espérer atteindre ; l’utilisation de ces auxiliaires indigènes aura en outre l'avantage de remédier aux insuffisances du recrutement médical européen. Des écoles indigènes de médecine existent déjà dans cette intention à Tananarive et à Dakar. On a prévu aussi la formation de tout un personnel indigène subalterne qui doit agir dans le village, dans la case et qui, « par ses affinités de race et de langue, par sa connaissance des habitudes, des traditions et des préjugés représente, sous la condition d’être bien guidé par les médecins européens, le moyen d'éducation et de pénétration le plus sûr (65) ». Sans doute des difficultés sont apparues, des mécomptes ont été enregistrés dans l’utilisation des auxiliaires indi-

(65) Instructions relatives à l'orientation el au développement des services de l’Assistance médicale indigène en A. O. F. du 15-2-1926.

gènes, mais il faut cependant persévérer dans cette voie et considérer comme indispensable un contact étroit et suivi entre le médecin européen et le personnel médical indigène (66).

Primordiale aussi, la tâche qui incombe à l’administra tion de veiller à ce que les indigènes s’alimentent suffisamment et acquièrent ainsi la résistance physique qui leur fait défaut. Leur imprévoyance universellement reconnue les conduit souvent à mourir de faim entre deux récoltes. Il appartient à l'administration de développer les cultures vivrières et d'organiser des greniers de réserve, indispensables pour faire la soudure entre deux récoltes successives, d'encourager l'élevage dans les régions où il est possible, bref, de garantir les groupements contre tous les risques de mauvaises récoltes et de famine : c’est le meilleur moyen d'appuyer et de renforcer l’action médicale. Car, si la sous-alimentation était relativement acceptable avant la colonisation, elle ne l’est plus du tout, sous peine de mortalité sévère, dès qu’on amène l’indigène à quitter le farniente pour le travail régulier.

Politique de l'alimentation

(66) Voir G. HARDY, op. cit, page 41 et M. OLIvier, Op. cit. pp. 146 et s.

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