CHAPITRE II
Education de la main-d'œuvre
Ayant travaillé à former une population nombreuse, saine et vigoureuse, la métropole peut songer maintenant à agir sur les intelligences et à faire intervenir l’école : tel est le prolongement naturel et logique de la politique de protection sanitaire. Tâche éminemment délicate que nous n’envisagerons ici que dans son rôle d'orientation des jeunes indigènes vers le travail librement consenti, mais tâche qu'on ne saurait passer sous silence. Il faut attendre beaucoup de l’action patiente du maître à l’école: l'indigène arrivé à l’âge d'homme ne sera plus guère sensible à aucune espèce d'influence (67). C'est à l'école (68) que le jeune indigène prendra l'habitude de la discipline et du travail régulier grâce à l'effort quotidien qu’exige de lui la vie scolaire; c’est là que s’imprimeront
(67) « …Il y a peu de choses à faire avec ce qu'au village on appelle les Anciens. Les Anciens, ce sont les vieilles croyances confuses et à peine conscientes, les observances superstitieuses, les coutumes criminelles, sanguinaires, immorales ou simplement stupides. Mémoires faussées, jugements abolis, vies engagées dans le dédale des vendettas et palabres, tels sont les Anciens dans presque toutes les tribus. Il leur reste une qualité, une certaine simplicité qui leur fait dire : Nous sommes trop vieux, notre tête est dure et sèche comme celle des boucs. Enseigne plutôt nos fils. Apprends leur à lire le papier qui parle et à parler le langage des Blancs afin qu'ils puissent, une fois grands, expliquer nos palabres au « Commandant » et faire le commerce en se passant des gens de la côte ».
(M. BRIAULT — Sous le zéro équütorial, page 89.)
(68) Nous parlons ici évidemment de l'école du premier degré» correspondant à nos écoles primaires, la seule dont l'influence puisse aboutir dans le sens qui nous intéresse, à savoir la préparation au travail manuel.
dans son esprit les principes et les enseignements dispensés par le maître et qui devront en faire le travailleur que réclame l'avenir de la colonie.
Pour réaliser son but, l’école se devra en particulier d'orienter l'enfant vers le travail agrricole, car, pour un temps encore, comme le disait Joseph Chailley, «les colonies en sont encote à l'âge de l'agriculture » ; observation qui n’a pas vieilli surtout si l’on envisage les territoires d'Afrique dont nous nous occupons et dans lesquels le travail agricole est absolument nécessaire, pour assurer l'alimentation suffisante des indigènes et le progrès économique de la colonie. A l’école, de créer et de développer une mentalité rurale, de combattre la répugnance instinctive de l’indigène pour le travail régulier.
L'école a aussi son rôle à jouer dans la diffusion des habitudes d'hygiène ; le maître d'école devient ainsi le collaborateur direct du médecin, en faisant dans l’enseignement une part très large à l'hygiène individuelle et à l'hygiène collective. Il s'agit d'inculquer à l'enfant des notions pratiques dont il puisse profiter et faire bénéficier son entourage : le danger des moustiques, des mouches, des rats, le moyen de les écarter ou de s’en débarrasser. Pourquoi ne pas demander aussi au maître, comme le proposent certaines circulaires, d'enseigner aux enfants, en les leur faisant appliquer, les règles de la propreté élémentaire ? Des équipes d'enfants, parmi les plus âgés, pourraient être chargés par roulement de l’entretien et du nettoyage de l’école, dont ils seraient tenus responsables.
Quelles méthodes d'enseignement employer ? (69) Il est nécessaire d’abord de se bien pénétrer d’une chose,
(69) L'Institut Colonial International a consacré sa session de ‘1931 au problème de l'enseignement, dans les colonies. Voir le compte rendu de la session de Paris 1931. Une analyse intéressante en à paru dans la Quinzine Coloniale, n° des 10 juin, 10 juillet et 25 juillet 1931.
c'est que nous sommes en face de cerveaux bien différents de ceux des enfants de chez nous, quant à la façon de sentir, de penser, de concevoir, influencée par les apports de la race et du milieu familial et social. Ici se révèle encore l'utilité de cette connaissance approfondie de la psychologie indigène dont nous avons parlé plus haut. Par suite, il y a nécessité à s'adapter et à ne pas transposer simplement, comme on l’a fait dans les débuts, nos méthodes pédagogiques métropolitaines, qui ellesmêmes ne sont pas toujours dignes de tout éloge. M. M. Olivier répétant l’anecdote, apocryphe ou non, du négrillon en train d'ânonner : « Nos ancêtres les Gaulois avaient les yeux bleus et les cheveux blonds », conclut en déclarant avec juste raison que les manuels scolaires, tout comme les méthodes pédagogiques, ne sont pas « articles d'exportation » (70).
Il faut trouver le moyen de distribuer à ces esprits autre chose que je ne sais quel vague enseignement général les préparant à affronter les concours du fonctionnariat indigène et qui aboutirait le plus souvent à créer des « déséquilibrés ». Il faut inculquer à ces esprits en friche une culture qui n’aboutisse pas à en faire des « déclassés ».
Le premier devoir de l’école est de mettre les enfants en mesure d'assurer plus tard leur subsistance par l'exercice d’un métier, — de les instruire des choses qui pourront leur être utiles dans leur milieu coutumier, — non de leur inculquer telle ou telle de ces idées de liberté, d'indépendance, de démocratie auxquelles nous sommes habitués, dont nous sommes souvent prodigues, mais dont on ne peut prévoir la résonnance sur un cerveau indigène, — ni de fabriquer de pseudo-savants, nantis d’un orgueil démesuré, trop enclins à mépriser le travail manuel et à parader auprès des leurs avec qui désormais
(70) On pourrait en dire autant de la laïcité, comme nous le verrons plus loin.
ils condescendront à peine à frayer, et qui, finalement, ne seront d'aucune utilité pour la colonie.
En définitive, nous demandons à l’école indigène de former des ouvriers agricoles ou industriels qui sachent comprendre la grande loi du travail, mais, comme il s'agit plus d’une éducation à. poursuivre patiemment que d'une instruction à dispenser, l’école ne doit pas perdre de vue qu'il lui faut étayer son action sur des principes moraux et que moraliser est le point essentiel de sa mission. Nous touchons ici à l'une des plus graves questions qui gravitent autour du problème de l’enseignement aux colonies.
Pourquoi donc la nécessité d’une éducation morale se fait-elle sentir de façon aussi catégorique ? D'une part, le milieu familial est incapable de suppléer à l’action du maître sur ce point, d'autant plus que le résultat de l’école est de soustraire souvent l'enfant aux influences traditionnelles. D'autre part, notre intervention tend à émanciper l'indigène de la tutelle du groupement en lequel jusqu'ici s’absorbait son individualité ; il faut le préparer à aborder la vie plus indépendante que vont lui imposer nos conceptions individualistes ; il faut lui inculquer le sens de la responsabilité personnelle (74). Or, voici le point délicat : cette éducation morale indispensable, en particulier pour asseoir solidement dans les esprils l’idée de l'obligation au travail, doit-elle avoir une base laïque ou religieuse ? Sans doute, la morale laïque a ses défenseurs, aux colonies comme ailleurs, et il se trouve des esprits mal informés pour demander, par une simple transposition des méthodes métropolitaines, qu'on inculque aux indigènes cette mentalité positiviste qui représente à leurs yeux le comble de la sagesse. Mais aucun colonial sincère n'oserait soutenir sérieusement pareille thèse, qui aboutirait à jeter l'anarchie dans les âmes indigènes Tous les observateurs ont relevé la place
(71) Voir G. HARDY, Op. cit., page 98.
considérable que tient la religion dans la vie des sociétés indigènes : elle préside à tous les actes de la vie publique et privée; elle est l'atmosphère même de la plupart des populations coloniales. Ces populations « ne conçoivent nulle institution, nulle coutume, nulle règle de leur vie politique, sociale ou familiale sans la relier au monde surnaturel et, si l’on tient à les conduire au progrès sans briser inconsidérément leur cadre traditionnel, il est certain que l’armature religieuse est un des premiers éléments à préserver des changements brusques » (72).
Il faut donc repousser, non seulement la solution antireligieuse, mais la solution areligieuse. Dès lors sur quelle base religieuse s'appuyer ? Sera-ce sur la foi traditionnelle ? On ne pourra le faire que rarement ou, en tout cas, temporairement. En effet, de plus en plus, et c'est un fait reconnu de tous, avec le développement de la mise en valeur des colonies, les progrès de leur industrialisation qui tendent à créer un véritable prolétariat indigène, on voit les conceptions européennes faire éclater les cadres de la société indigène, bousculer ses croyances et ses coutumes ; et l’on entend résonner la plainte émouvante du vieux chef indigène : «Les Blancs sont venus ici. Ils y ont fait du commerce. Ils y ont installés des soldats. Ils y ont appelé des étrangers. Ils y ont fait venir des bâteaux remplis de marchandises. Tout cela est bien. Mais mes enfants ne croient plus à rien. Mes filles sont partout dispersées. Les anciens ne sont plus écoutés. Les Blancs nous ont enlevé nos croyances et ils ne nous ont rien donné pour mettre à la place. C’est de cela que nous mourons » (73).
(72) Idem, p. 106.
(73) Voir Duruotrr : Le Problème social dans les pays de colonisation. Compte rendu Semaine Sociale de Marseille, 1930, page 55.
I s'agit d'une déclaration relevée par Mgr Leroy, ancien supérieur général des Pères du Saint-Esprit et citée par M. Duthoit d'après Albert MULLER, Principes chrétiens et coloni- $ation, 1 brochure. Bruxelles 1927, page 28.
De fait, il apparaît souvent difficile, sinon impossible, de maintenir le culte traditionnel. En pays musulman, il fut longtemps considéré comme de bonne politique de favoriser la diffusion de -l’Islam et de le consolider de toutes manières ; mais depuis, on est devenu quelque peu sceptique sur ses vertus moralisatrices et il est apparu, devant le développement du Panislanisme, qu'une telle politique n’est pas toujours sans inconvénient ou sans risque. Aujourd'hui, on se contente de respecter l'Islam, là où il règne, et de trouver en lui la base de principes moraux suffisants pour l’éducation morale des enfants. Pour le reste, en dehors des pays musulmans, alors que la plupart des institutions traditionnelles sont devenues incompatibles ou le deviendront, avec la marche du développement économique et social, la concentration des travailleurs sur les chantiers, sur les plantations et bientôt peut-être autour des usines dans les faubourgs des grandes villes, il s'impose aux gouvernements une politique de collaboration avec les missionnaires européens. Seuls les missionnaires, à condition de s'adapter, de ménager les transitions, de ne pas brûler les étapes et d'agir en profondeur, sont capables d'apporter à la société indigène l’armature religieuse qui lui est indispensable (74) et, dès l'école, de reconstruire sur les ruines des anciens cultes.
Dans les colonies anglaises, belges, portugaises, l’enseignement de la morale avec sa base religieuse, est donnée à l’école par les missionnaires européens ; on voit même, dans certaines colonies anglaises, les missionnai-
(74) On ne saurait sous-estimer l'importance que peut jouer chez ces populations, dans l'acceptation du travail, l'existence d'une foi intacte; nous voyons parfois les indigènes travailler par ordre de leurs marabouts. Ainsi, pour la construction au Sénégal du chemin de fer de Diourbel à Touba, tous les manœuvres sont fournis par les chefs mourides (secte musulmane) ; les membres de la secte travaillent pour obéir à leurs chefs religieux qui ont reconnu l'utilité économique du chemin de fer
et s'empressent de collaborer avec nous; aucun indigène ne se. plaint.
res admis dans les Conseils locaux d'éducation. Influencée par les querelles religieuses de la métropole, la politique française s'engage plus lentement dans cette voie libérale ; un premier pas, cependant, a été fait dans le sens d’une collaboration plus confiante du pouvoir temporel avec la puissance spirituelle : nous voulons parler de l'autorisation des Congrégations missionnaires (75). Souhaitons que le mouvement ne s'arrête pas là. ee
Pour atteindre le but que nous poursuivons, l'emploi du français n'est pas indispensable ; nous dirons même qu'il complique singulièrement l'opération, car, entre le maître et l’esprit de son élève, subsistera un obstacle permanent, difficile à franchir pendant très longtemps et qui, à vrai dire, ne disparaîtra jamais complétement la différence de langage. Toutes les forces d'attention de l'enfant seront absorbées par l’effort de compréhension et d’assimilation d’une langue étrangère qui par sa façon -de s'exprimer le déroute et que, du reste, il abandonnera sitôt franchi le seuil de l’école (76).
Quoique la question ait été diversement résolue suivant les peuples colonisateurs, nous croyons préférable, dans la major:té des cas, d'employer à l’école la langue maternelle de l’indigène ou, tout au moins, la langue la plus couramment parlée dans la région (77). Grâce à une
(75) À ce propos, la Vie Intellectuelle (juin 1929, p. 1035) commente les intéressantes réflexions d'un observateur allemand, le docteur Rudolf Friedmann, dans Frankreichs Kulturpropaganda und die Ordensfrage-Hochland, mai 1929, p. 215.
(76) L'indigène ne retirera le plus souvent d'un tel enseignement que des connaissances formelles, la mémoire des sons étant seule à travailler; tout s’apprend par la répétition, orale, et si l'on n'y prend garde, il en résulte « un jargon de portier d'hôtel aggravé d'un psitacisme luxuriant » (M. OLIVIER, Op. cit: p. 219).
(77) L'expérience a du reste montré à quels résultats décevants aboutit en pratique l'usage du français. En Indochine, un arrêté de septembre 1924 prescrit que « dans les trois premiers
telle méthode, l'assimilation des connaissances sera plus certaine et l'enfant, pour parler autour de lui de ce qu'il aura appris, n'aura plus besoin d'opérer intérieurement un travail de traduction souvent laborieux ; il demeurera plus uni à son milieu et servira mieux les espoirs de rayonnement fondés sur l’enseignement scolaire, la diffusion des principes d'hygiène, la lutte contre les préjugés nourris à notre endroit.
Sans vouloir aborder et encore moins résoudre toutes les difficultés posées aux colonies par le problème si vaste de l’enseignement, soulignons cependant, en terminant, un point qui a son importance ici, car il intéresse directement la préparation au travail des jeunes indigènes. Nous voulons parler du régime scolaire. Normalement, l’école prend la forme de l’externat, mais, de l’avis de missionnaires expérimentés, l’assiduité y semble bien capricieuse et l’action qu'on peut avoir sur les enfants durant leur présence à l’école, risque d’être constamment contrebalancée et contrebattue par les influences du village et de la famille. Ce n’est que pour les régions à peuplement clairsemé qu'on a songé à la création d'internats rudimentaires dans les centres facilement accessibles ; or, voici comment un missionnaire apprécie ce système : « l'internat est onéreux, mais il est admis que l’enfant en retour donnera à la Mission l'aide relative et organisée de ses petits bras : aux heures les plus fraîches, matin et soir, les équipes d’écoliers feront la propreté, tra-
cours du cycle primaire, le véhicule de l'enseignement sera désormais la langue maternelle ». À Madagascar, une enquête menée par le Gouverneur général Olivier révéla que les indigènes sortant des écoles des missions où était employée la langue malgache, avaient une connaissance de la langue française supérieure à celle des indigènes formés par les écoles officielles. La méthode directe, à vrai dire, n'atteint son plein rendement que lorsqu'elle s'adresse à des individus déjà bien en possession d’une langue maternelle, pas trop éloignée de celle qu’on leur enseigne. Aussi, à Madagascar, depuis un arrêté du 17 janvier 1929, « toutes les matières du programmes des écoles du premier degré, à l'exclusion du français, sont enseignées en langue malgache ».
vailleront aux défrichements, aux plantations, au jardin, soigneront le troupeau et la basse-cour, s’emploieront aux industries et métiers. Il est facile de voir quel complément pratique leur éducation gagnera à ces travaux. De plus, un effort suggéré vaut mieux à tout prendre que le farniente ou le galopinage de l’externe rendu chaque soir à une famille qui ne le surveille pas (78) ». C'est pourquoi, nous croyons qu’en se rapprochant d’une telle formule, on contribuerait grandement, nous semble-t-il, à la formation de cette main-d'œuvre volontaire que réclament le développement de l'outillage colonial et les entreprises agricoles ou industrielles. Outre cet avantage de plier l'enfant dès l’école à de menus travaux, il lui inculquerait, mieux que par les plus belles exhortations, l’idée du travail nécessaire et librement accepté ; enfin, il permettrait à l'enfant de grandir sainement, dégagé des influences néfastes du milieu, et de recevoir une nourriture suffisante.