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II. — LA CONDITION DES TRAVAILLEURS RÉQUISITIONNÉS

A partir des opérations de recrutement, deux questions surtout se posent : — celle du transport des indigènes jusqu’au lieu du travail — celle de la vie et des conditions de travail sur le chantier.

D'une façon générale, on peut dire que toutes les législations s'accordent ici pour assimiler les travailleurs « obligatoires » aux travailleurs volontaires ; à peu près partout, il est admis que les indigènes réquisitionnés ont droit, pour la rémunération, l'alimentation, le logement, l'habillement, l'assistance médicale, ou le transport, à tous les avantages dont jouit la main-d'œuvre volontaire. Cela résulte nettement de la récente législation portugaise ratifiée par le décret du 6 décembre 1928. Dans la plupart des colonies anglaises, il ressort, tantôt de dispositions législatives, tantôt de la pratique couramment admise que les travailleurs « obligatoires », pendant toute la durée de leur emploi, doivent être considérés comme travaillant en vertu de contrats de travail et par conséquent couverts par les dispositions des Ordonnances sur les rapports entre maîtres et serviteurs.

En A. E. F. et en À. O. F., on préfère édicter des réglements spéciaux, largement inspirés du reste par les tex-

‘tes relatifs à la main-d'œuvre privée.

Cette assimilation réalisée par toutes les législations coloniales, entre le travailleur réquisitionné et le travailleur engagé librement, s'explique parfaitement : les difficultés soulevées aux colonies par l'emploi de la maind'œuvre indigène se retrouvent les mêmes, que cette main-d'œuvre soit libre ou contrainte. Dans l’un comme

dans l’autre cas, le succès de l’entreprise dépend essentiellement des précautions qu’on prendra pour l’acheminement des travailleurs vers le lieu de leur travail, pour l'aménagement des camps et l’organisation de la vie sur les chantiers.

Pour ce qui est des colonies françaises d'Afrique, auxquelles nous bornerons notre examen, la pratique administrative, dans l’attente des règlements spéciaux à paraitre en application de l’article 5 du récent décret du 21 août 1930, se guide sur les réglements existants relatifs à la main-d'œuvre privée et s'inspire, pour le surplus, des directives de la politique indigène générale et de l’expérience. |

4°. — En 4. E. F., toute la question du recours à la: main-d'œuvre obligatoire est contenue dans l’histoire parfois tragique du chemin de fer Conga-Océan. Le déroulement des travaux est intéressant à retracer parce que plein d'enseignements; il a du reste suscité, ces dernières années, de violentes polémiques qui ont eu leur écho à la tribune du Parlement. Sur l'importance primordiale et vitale que présente pour notre A. E. F. la construction de ce chemin de fer, long d'environ 500 kilomètres, nous n’avons pas à insister ici. Les travaux furent entrepris en 1921 aux deux extrémités du rail futur : Pointe-Noire à l’ouest sur la côte, Brazzaville à l’est. Entre ces deux têtes de ligne, la forêt vierge et surtout le massif montagneux de Mayumbe, région chaotique, marécageuse par endroit et particulièrement insalubre, étaient les obstacles à vaincre. Pendant quatre ans, les travaux furent menés sans que la mortalité parmi les travailleurs (recrutés pour la plupart presque sur place, dans la région du Moyen-Congo) fût inquiétante: le chiffre des décès n’était pas supérieur, semble-t-il, à ce qu’il est normalement dans les agglomérations indigènes de ces contrées. Dans la section de Brazzaville, les travaux étaient exécutés en régie sous la direction el le contrôle du Service des Travaux Publics. Dans la section Pointe-

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Noire, ils étaient conduits par une société adjudicataire à laquelle l'administration s'était engagée à fournir la main-d'œuvre suffisante ; il appartenait au personnel technique de la société d’encadrer les travailleurs ainsi procurés par les soins de l’administration.

La période critique pour le ‘Congo-Océan s'ouvre en 1925. À cette époque, sous l'impulsion d’un nouveau gouverneur, on décide de presser les travaux et de les pousser à un rythme devant permettre leur achèvement en 5 ans. Une nouvelle méthode est inaugurée : des chantiers vont être ouverts simultanément en plusieurs points du tracé et, en conséquence, la construction d’une route carrossable est entreprise à partir de Brazzaville en direction du Mayumbe, afin de desservir les nombreux chantiers. Il devient donc nécessaire d’intensifier immédiatement le recrutement des travailleurs ; le Moyen-Congo n'offre pas . les ressources suffisantes; on fait appel aux régions les plus peuplées de l'A. E. F., aux colonies de l'Oubangui- Chari et du Tchad. « Il était impossible de ne pas s’adresser à l’ensemble de la colonie pour recruter les 10 à 15.000 hommes indispensables et il était juste de répartir l'effort demandé sur le pays entier. (9) ». Un arrêté du 20 janvier 1925 fixe les obligations, droits et allocations de la main-d'œuvre indigène du chemin de fer et le fonctionnement du « Service de la Main-d’œuvre du Chemin de fer Congo-Océan » à qui il appartiendra de recruter, d’encadrer, de nourrir, de loger, de soigner et de payer les travailleurs.

Quelques semaines seulement étant accordées au Service de la main-d'œuvre pour organiser dans le Mayumbe les camps destinés à recevoir les recrues, ce furent des installations précaires et insuffisantes qui accueillirent les premiers contingents de travailleurs. Ces derniers, recrutés dans l’'Oubangui et le Tchad, arrivaient épui-

(9) Exposé du gouverneur général de l'A. E. F. à l'Union Coloniale Française le 28-4-1927. — J. Off. de la Rép. Franc. du 24-11-1927, page 3177 {cité par le « Livre Gris » du Travail Forcé, page 102).

sés par un long et pénible voyage aux fatigues duquel tous ne résistaient pas : le parcours qui comportait notamment dix à quinze jours de bâteau de Bangui à Brazzaville, puis d'interminables étapes à pied pour gagner les chantiers, fut accompli pendant longtemps dans des conditions défectueuses. Si l’on ajoute à cela que le cours des travaux atteignait les parties les plus difficiles, les plus ingrates et les plus malsaines du tracé, où chaque parcelle de terre remuée semblait libérer des miasmes mortels, on comprend dès lors les progrès rapides et effrayants de la mortalité et la décimation des effectifs qui suivit. L'opinion publique s'émut, indignée par des reportages n'ayant pas toujours de reste l’objectivité désirable, et finalement une mission d'enquête fut envoyée sur les lieux.

D'énergiques mesures s'imposaient. Divers arrêtés furent pris par le gouvernement général dans le sens d’une refonte et d’une amélioration de la protection sanitaire des travailleurs. Un arrêté du 23 décembre 1927 modifiant celui du 20 janvier 1925 fixa la durée du service de la main-d'œuvre indigène à un an ou 18 mois, suivant l’éloignement de la circonscription d’origine. Les indigènes seront nourris, logés et toucheront un salaire sensiblement équivalent à celui payé aux travailleurs volontaires. Un service d'hygiène et de prophylaxie, responsable de l'exécution des diverses mesures sanitaires prescrites, a été créé par arrêté du 20 février 1928. Enfin, en date du 31 mars 1928, paraissent les Instructions du Gouverneur Général sur la protection sanitaire des travailleurs du chemin de fer. Ce texte réglemente en détail le recrutement, la vaccination, l'habillement des travailleurs, leur mise en route et leur acheminement, les mesures à prendre pour faciliter leur adaptation et leur nouveau régime, les mesures à l’arrivée : répartition et encadrement des indigènes, hygiène des camps, alimentation, protection contre le froid; la réparation des accidents du travail est également (prévue. Dans chaque camp, un service médical est organisé. Enfin, certaines dispositions

traduisent le souci qu’on a désormais de veiller au moral des travailleurs; elles s'efforcent de lutter contre la nostalgie, qui atteint facilement les indigènes transplantés loin de chez eux, et de prévenir les funestes effets du dépaysement.

Les conditions de travail des indigènes ont encore été améliorées par divers arrêtés des 22 novembre 1928, 5 décembre 1928 et 2 mars 1929. Depuis 1929, les travailleurs sont encadrés par des gradés de l’armée coloniale et cette initiative a été suivie des résultats les plus heureux. Pour donner une idée des efforts faits et des sacrifices consentis pour la protection sanitaire des indigènes et de l'amélioration de leurs conditions de travail, disons seulement que les dépenses d'entretien de la main-d’œuvre, qui se chiffraient en 1925 à 2.300.00 francs, s’élevaient à environ 35.000.000 de francs en 1929 et que 49.000.000 étaient prévus au titre de l'exercice 1930 (10).

Grâce à ces efforts, la situation matérielle et morale des ! travailleurs s’est considérablement améliorée et l’on n’a plus à déplorer la mortalité enregistrée, faute de précautions, quelques années auparavant. Il était temps de réagir, car nous étions sur le point de tarir les sources vives de la population et risquions de nous trouver un jour en face de régions admirablement desservies, mais dépeuplées et par conséquent amputées de leurs facultés productrices.

Dès 1927, on examina la possibilité de réduire l'effort demandé aux populations indigènes. Un accord fut signé avec la société adjudicataire : il imposait à cette der- . nière de moderniser ses procédés d’exploitation et son

outillage et ramenait de 8.000 à 4.000 le chiffre des effectifs à lui fournir par le Service de la main-d'œuvre. En même temps, on décidait à titre d’essai de faire appel à un premier contingent de 800 travailleurs asiatiques recrutés en majeure partie à Hong-Kong. A l'expérience,

(10) Renseignements tirés du Bulletin de l'Agence Extérieure et Coloniale et publiés par la Quinzaine Coloniale du 10 décembre 1929,

cette tentative ne donna pas les résultats attendus. Quoi qu'il en soit, le 11 avril 1930, un nouvel avenant permettait de réduire encore le nombre des travailleurs de 4.000 à 2.000, grâce à l’utilisation d'un matériel plus perfectionné (pelles à vapeur, marteaux pneumatiques, bétonnières...) et à l'octroi à la société de primes d’économie pour l'emploi de loutillage mécanique. De plus, la redevance que paie la compagnie pour la main-d’œuvre mise à sa disposition par l’administration, était portée de 2 fr. 50 à 12 fr. 50 par jour et par travailleur; ce qui ne peut que l’encourager à des économies de personnel et à l'extension d’un outillage rationnel.

La traversée du Mayumbe a soulevé des problèmes techniques d’une difficulté inouie dont la solution exigea parfois de véritables tours de forces de la part des ingénieurs; tous les obstacles sont aujourd’hui virtuellement vaincus. Quant au problème de la main-d'œuvre, il semble lui aussi bien près d’être résolu, puisqu'au début de 1930, le Gouverneur Général Antonetti pouvait dire, au cours d’un exposé devant l’Union Coloniale Française, que la moitié à peu près des travailleurs, à l'expiration de leur engagement et après quelques mois passés chez eux, demandaient actuellement de plein gré à contracter de nouveaux engagements (11).

(11) Actuellement la question de la main-d'œuvre ne soulève plus de difficultés; il y a actuellement 6.500 hommes environ ue chantiers; les rengagements vont en progression croissante.

Quant aux travaux, voici leur état d'avancement — Sur la section Pointe-Noire, la voie normale est exploitée jusqu’au kilomètre 128, c'est-à-dire jusqu'à M'Vouti, où elle fait sa jonction avec la route allant à Brazzaville, de telle sorte que tout le matériei et le ravitaillement à destination de Brazzaville sont acheminés par Pointe-Noire. Au-delà de M'Vouti, une voie de 0,60 dessert les chantiers du tunnel de Ban.ba (1.700 m.) dont le percement, entamé aussi du côté de Brazzaville, comporte peut-être encore 2 ou 3 années de travail — Sur la section de Brazzaville, la voie est actuellement exploitée jusqu'au kilomètre 141, pour atteindre Madingou, au kilomètre 235 dans les premiers jours d'octobre 1932; les travaux sont attaqués jusqu'au kilomètre 280 — On prévoit l'achèvement du chemin de fer pour la fin de 1934; mais, dès maintenant, vovageurs et courrier effectuent le trajet Pointe Noire-Brazzaville

Les résultats véritablement remarquables atteints aujourd’hui (12) ont été chèrement payés et malheureusement l’œuvre actuelle n’a été mise au point qu'après des tâtonnements et des épreuves douloureuses. Sans aucun parti pris de dénigrement systématique, sans vouloir noircir le tableau par des appels toujours faciles à la sentimentalité, tout en reconnaissant aussi les difficultés gigantesques des travaux qui, a-t-on écrit, « dépassaient de loin toutes celles qu'ont eu à vaincre les constructeurs du rail en n'importe quelle partie du monde » (13), il faut reconnaître les erreurs commises pour les regretter et aussi pour en tirer dans l’avenir les enseignements qu’elles comportent (14). La dissimulation des défauts ou des abus constatés dans la pratique coloniale ne sert de rien; au contraire, « l’aveu de ses fautes honore un peuple et justifie sa mission dans le monde, car celui-là seul a le courage d’avouer ses fautes, qui a la volonté ferme d’y remédier » (15). Les faits que nous avons relevés contre certaines erreurs et certaines précipitations doivent être considérés comme des épisodes éphémères qui ne sauraient amoindrir la grandeur de l'effort français aux colonies. |

R°. — En 4.0.F., vu le nombre des chantiers de grands travaux et la répartition inégale de la population, l’admi-

. dans la même journée, grâce à la route carrossable qui relie les 2 tronçons du rail en exploitation.

(12) « L'Office International d'Hygiène publique » a adressé à l'administration et aux services sanitaires de l'A. E. F. toutes ses félicitations pour l'Œuvre hÿgiénique accomplie dans ce territoire. (M. Fayet — Travail et colonisation, page 29).

113) M. Fayet, op. cit. page 27.

(14) Il y a eu des fautes commises et notamment des lacunes regrettables ont été relevées dans l’organisation du transport des travailleurs. Nous n'avons pas su profiter de l'expérience acquise par les Belges et les Allemands sur les précautions dont il faut entourer la transplantation des travailleurs indigènes, et aussi d'une autre expérience, celle de Panama.

(45) M. Schumann — Institut Colonial International. Compte rendu de la 20° session. Bruxelles 1929, page 127.

nistration a dû souvent aller réquisitionner des travailleurs à de grandes distances du lieu de leur emploi. Une législation spéciale fait défaut, touchant le régime de la main-d'œuvre recrutée par l’administration, et il semble que, dans la pratique, l'administration s’inspire des principes contenus dans les textes relatifs aux entreprises privées et notamment dans le décret du 22 septembre 1925. Cela est si vrai que dans une circulaire du 1°” janvier 1928, le Gouverneur Général Carde manifestait son désir de voir bientôt s’élaborer, dans les différentes colonies relevant de l'A. O. F., une législation spéciale aux travailleurs de l'administration « portant sur les principaux points suivants : conditions de recrutement, acheminement des travailleurs sur les chantiers, réception au point d'arrivée, conditions de travail, nourriture, répression des manquements des travailleurs sur les chantiers, contrôle de la réglementation ». Le Gouverneur Général ajoutait : « plusieurs visites médicales seront prévues de manière à éliminer les sujets inaptes; un soin particulier devra être apporté à la construction des campements. La seule sanction susceptible d’être appliquée aux travailleurs sera la retenue de solde qui viendra en déduction du pécule remis à chaque indigène en fin d’engagement » (16).

$ 2. — L'utilisation de la main--d’œuvre militaire

Une forme particulière de la réquisition de main-d'œuvre pour l'exécution des travaux publics existe à Madagascar; elle consiste à utiliser la loi sur le service militaire obligatoire et à décider qu’une certaine portion du contingent sera occupée, pendant le temps de son service actif, sur des chantiers de travaux publics au lieu de recevoir un enseignement purement militaire à la caserne; l'outil remplace le fusil entre les mains des recrues. Un tel système fonctionna dans l'Etat indépen-

(16) Livre Gris du Travail Forcé, p. 106.

dant du Congo, au temps de Léopold (17). Depuis que cet Etat est devenu le Congo Belge, le gouvernement, semble-t-il, n’a jamais utilisé ce procédé implicitement abrogé par le décret du 10 mai 1919 qui, dans la réorganisation qu'il opère, ignore l’utilisation d’une partie du contingent pour les travaux d'intérêt général.

Sous le nom de S.M.O.T.I.G., c’est-à-dire Service de la Main-d'Oeuvre pour les Travaux d'Intérêt Général, cette forme particulière de réquisition fut introduite à Madagascar, sous l'initiative de Gouverneur Général Olivier par le décret du 3 juin 1926.

Jusqu'à cette époque, la main-d'œuvre indigène nécessaire aux travaux publics se composait, d’une part, d’engagés d’une année, d’une part, de travailleurs désignés par les chefs des « fokonolona » suivant un roulement entre régions. Ges travailleurs, fournis par la province même du lieu d'exécution des travaux, effectuaient 30 jours de travail, puis, leur période terminée, étaient remplacés généralement par d’autres indigènes du même village. « Procédé équitable et logique en apparence puisque les communautés indigènes sont directement intéressées à la mise en valeur de leurs régions respectives et que — théoriquement — tous les hommes adultes et valides du « fokonolona » participent à tour de rôle à l'exécution des travaux. En réalité, continue M. Olivier, il n’est pas une de mes tournées dans l’île qui ne m'ait apporté les échos des abus qu'entraîne le recrutement des travailleurs par l'intermédiaire des « fokonolona » (18). En effet, les chefs indigènes, et ce n’est pas une remarque spéciale à Madagascar, abusent très souvent de leur autorité, ils tirent honneurs et profits du concours apporté par eux à l'administration ; pour s’attirer les faveurs des fonction-

(17) Le décret du 3 Juin 1906 fixait les conditions de cette réquisition : la deuxième section du contingent annuel de la milice, devaït ainsi participer à l'exécution des travaux publics; la durée du service de 5 années au maximum pouvait être effectuée en 1 ou plusieurs périodes.

(18) M. Oxrivier. Six ans de politique sociale à Madagascar, 1931 : p. 106.

naires, ils sont prêts à recourir aux procédés les plus arbitraires ; ils répartissent la corvée suivant leur bon plaisir entre leurs assujettis et les injustices sont fréquentes : tel est exempté, tel est appelé plus souvent qu’à son tour. « L'administration a toujours utilisé et utilise encore aujourd’hui ce système dans les régions où le « fokonolona » existait avant notre occupation parce qu'elle ne peut faire autrement ». Dans les régions où le « fokonolona » n'existe pas, l'administration s’en remet encore au chef, car les indigènes refusent de travailler et aucun texte législatif ne permet de les y contraindre. L’indigène en fin de compte se trouve soumis au même arbitraire que plus haut, faute d’un contrôle efficace possible de l'administration. En somme, dans l’un comme dans l’autre cas, on a recours à des sortes de conventions collectives de travail avec les chefs de villages qui s’engagent à pourvoir les chantiers d'un nombre d'hommes déterminé.

Telle était la situation quand en 1925 le gouvernement général fut amené à décider la réalisation prochaine d’une nouvelle tranche d'outillage, indispensable à l'avenir de la colonie, et qui comportait notamment la construction d’un important chemin de fer de Manakara à Fianarantsoa. Ces travaux allaient exiger sur les chantiers pendant plusieurs années des dizaines de milliers de travailleurs. M. le Gouverneur Général Olivier abandonna l’idée de s’en remettre encore aux chefs indigènes pour se procurer la main-d'œuvre nécessaire. « … Puisque, de toute façon, il faut recourir à la contrainte, la question n'est plus que de décider à qui doit revenir le droit de contrainte : à des chefs indigènes trop souvent dénués des plus élémentaires scrupules de justice et d'humanité, ou bien à un organisme administratif soumis, comme tous les organismes administratifs, à des règles de droit précises, à un contrôle incessant d’autres organismes et même de l'opinion publique (19) ? » C’est ainsi que le Gouverneur

(19) M. OLIVIER : Op. cit. page 107.

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Général demanda à utiliser les éléments non incorporés du contingent militaire indigène.

Un mot d'explication est nécessaire relativement à l’organisation de la conscription à Madagascar. En vertu de la loi du 4 décembre 1919, les jeunes Malgaches sont astreints au service militaire de 3 ans ; quarante mille environ sont ainsi recencés chaque année. Cependani, comme les besoins du recrutement sont assez restreinis, quelques milliers seulement, désignés par tirage au sort, sont incorporés sur les 10.000 environ reconnus aptes au service armé ; les autres constituent ce qu’on appelle la deuxième portion du contingent. Le décret du 3 juin 1926 autorisa le Gouverneur Général à faire participer aux travaux d'intérêt général tous ces indigènes dont les uns, bien que reconnus aptes au service armé sont, pour raison budgétaire, laissés dans leurs foyers à la disposition de l’autorité militaire pendant la durée du service actif, ‘et dont les autres, reconnus inaptes pour des motifs souvent assez bénins (20), peuvent fournir d'excellents travailleurs.

Le Service de la Main-d'Oeuvre pour les Travaux d’Intérêt Général était né. Quelques mois plus tard, le 29 novembre 1926, un arrêté du Gouverneur Général, complété par une série de circulaires, en réglait les divers détails d'application. Par assimilation avec les recrues incorporées dans l’armée, les « pionniers » accomplissaient primitivement sur les chantiers trois ans de service coupés par une permission d'un mois; mais ces permissions apportaient des perturbations dans l’organisation du travail; elles furent supprimées en 1929 ‘et par suite la durée du service fut abaïissée à 2 ans.

* LE 1

Pour analyser en détail le S. M. O. T. I. G., nous allons suivre les « pionniers », depuis leur départ du village

(20) Le Service de Santé opère, en effet, uhe sélection très sérieuse, se montrant très exigeant pour déclarer un sujet apte au service armé.

natal jusqu'aux chantiers et nous arrêter successivement à chacune des étapes qu'ils franchissent.

4° Etape. — Les camps de rassemblement. — C'est là qu'ont lieu les opérations d’incorporation : contre-visile médicale, vaccination, habillement, équipement, répartition dans les unités administratives. Ces camps, répartis dans l'îie, sont de véritables dépôts, au sens où l'on entend ce mot dans l’organisation militaire; ils sont établis à poste fixe, construits en matériaux durables et comportent des installations hygiéniques et sanitaires. Les « pionniers » y reçoivent un uniforme et sont encadrés par des officiers de l’armée active ou de la réserve; une certaine instruction militaire leur est donnée, qui les familiarise avec la discipline.

Re Etape. — Les camps de travail. — Les indigènes y arrivent après un séjour de 2 mois au maximum dans les camps de rassemblement. Les camps de travail sont des organismes temporaires, mobiles, établis à proximité des chantiers et qui se déplacent avec eux au fur et à mesure de l’avancement des travaux. Le choix de leur emplacement est confié à une commission dans laquelle figure toujours un médecin. Ce n’est qu'après quelques semaines, une fois reposées des fatigues du voyage, parfois très long, et complètement acclimatées, que les recrues sont dirigées sur les chantiers. Leur solde est identique à celle des tirailleurs indigènes sous les drapeaux.

Les camps présentent un aspect assez inattendu, car les indigènes recrutés sont autorisés à se faire accompagner de leur femme et de leurs enfants, ce qui contribue, du reste, au maintien d’un excellent moral parmi eux et remédie au dépaysement. Des circulaires réglementent minutieusement les conditions de logement, de nourriture et d’habillement, ainsi que les prescriptions d'hygiène. Chaque camp est doté d’une formation sanitaire proportionnée à l'effectif qu’il comporte, d’une école, d’un jardin, d’un « Foyer du pionnier » qui sert de salle.

de réunion et de correspondance, où sont données des représentations de théâtre populaire malgache, où se déroulent aussi les manifestations sportives des « pionniers ».

Il convient d’ajouter, et ceci est d’une grande importance, que le corps d'encadrement du $S. M. O. T. I. G. est constitué en service autonome; il relève uniquement de l’autorité du Gouverneur Général ou de son délégué; l'installation des camps, le ravitaillement et le transport des iravailleurs lui incombent; il en est responsable. « Ses agents ont seuls qualité pour régler les modalités du travail sur les chantiers ainsi que pour en assurer la discipline.., les Travaux Publics de la colonies ou l’entreprise adjudicataire des travaux n'intervenant que pour diriger l'exécution technique du travail ». Cette indépendance des agents du S. M. O. T. I. G. vis-à-vis des autres services « leur permet de s’interposer avec l’autorité nécessaire entre les travailleurs et les employeurs pour exiger l'observation des réglements qui protègent les pionniers contre les abus éventuels » (21).

Des attaques, des critiques se sont élevées de tous côtés contre cette formule de travail; certaines sont assez inattendues. Telle cette coupure d’une journal de Madagascar que nous fait lire M. Olivier (22) : « actuellement les camps du SMOTIG sont de véritables organisations de culture physique où les soi-disants « travailleurs » sont en quelque sorte à l’engrais… N'a-t-on pas remarqué dans un de ces camps, après quelques mois de fonctionnement, que les hommes avaient tous augmentés de poids dans une proportion de 4 à 5 kilogs ? Résultat admirable pour un sanatorium ; mais, comme il s’agit là d'hommes sélectionnés parmi les plus robustes, résultat qui donne à penser qu’ils n'avaient pas fourni un tra-

(21) M. OLIVIER : Op. cit. page 124.

(22) Idem, page 119.

vail bien sérieux ». Par ailleurs, on reproche à cette initiative de légaliser le principe de la réquisition et des sanctions disciplinaires en cas de manquements, et d’être en contradiction avec la liberté des contrats et le principe de l'arbitrage. Quoi qu'il en soit, pour juger de cette formule de travail obligatoire, rien ne vaut que d'en considérer les résultats.

Les premiers mois de 1927 furent consacrés à la mise en train et à l’organisation du système. En août 1927, les premiers contingents parvinrent sur les chantiers; de 7.000 en 1927, l'effectif des « pionniers » s’est élevé en 1929 à environ 10.000, dont la moitié occupait les chantiers du chemin de fer du Betsiléo qui doit relier Manakara à Fianarantsoa, les autres participant notamment à la construction de routes automobilisables. Pour 1930, on prévoyait un effectif de 13.000 travailleurs.

Des observations basées sur les années 1928 et 1929 ont montré, quant à la situation sanitaire, que le pourcentage des décès variait entre 0,8 et 0,75 pour cent; pendant la même période, le pourcentage des décès des tirailleurs en service à Madagascar s'élevait à 2,76. S'agit-il du rendement au travail des « pionniers » (23) ? Il s’est révélé à l'expérience, supérieur à celui des travailleurs ordinaires engagés sous contrat. Une clause du cahier des charges relatif à l’adjudication des travaux du chemin de fer du Betsiléo garantissait à l’entreprise adjudicataire le rendement de la main-d'œuvre suivant un certain taux, sauf pour l'administration à indemniser l’entrepreneur si le rendement des « pionniers » n'atteignait pas le chiffre prévu. Dès le début des travaux, on a constaté que le rendement des travailleurs du SMOTIG dépassait une fois et demie le rendement de la maind'œuvre type, prise pour base des évaluations.

Enfin, le rôle éducatif du travail obligatoire a été parfaitement compris; le séjour prolongé des pionniers sur

. (23) Voir Rapport au Sénat de M. Léon PERRIER sur le Projet d'emprunt colonial relatif à Madagascar. - J. Off. Annexes, Sénat 1930, page 1.305.

les chantiers permet du reste d'y songer avec quelques chances de succès. Sans parler des habitudes de travail, de discipline, d'hygiène, de l’accoutumance à une nourriture abondante et saine dont les indigènes auront pu mesurer les heureux effets, il faut remarquer que les pionniers bénéficient, durant leur temps de service, d’une véritable éducation professionnelle grâce à l’utilisation sur les chantiers d’un outillage mécanique perfectionné qui nécessite la formation de « spécialistes ». À chaque libération de pionniers, la colonie s'enrichit donc d’un certain nombre d'ouvriers qualifiés que l'administration s’efforce d'accroître sans cesse : la classe 1927 a fourni une centaine de pionniers ainsi formés, celle de la classe 4930, 350 (24).

Deux faits significatifs soulignent encore les heureux résultats du SMOTIG. Dès 1929, au moment des opérations de recrutement, on a vu des jeunes gens demander spontanément leur incorporation dans les rangs des pionniers. D'autre part, le système, qui semble à tous points de vue avoir fait ses preuves, est en passe d'aboutir à la constitution d'équipes de travailleurs volontaires; le Gouverneur Général Cayla, successeur de M. Olivier à Madagascar, a envisagé le recrutement libre de nouvelles sections de travailleurs, destinées à concourir avec les pionniers à l'exécution des travaux d'intérêt public dans le cadre du SMOTIG et assimilées aux équipes de pionniers, quant aux conditions de vie et de travail. Le projet d'arrêté en ce sens prévoit des engagements avec prime par contrats d’un an au moins, renouvelables par période de six mois : l’engagé en dehors d’un salaire convenable aurait droit à la nourriture, au logement et à l'assistance médicale dans les mêmes conditions que les recrues du 2° contingent. Nous avons vu qu’on avait reproché au SMOTIG de donner une consécration légale au travail obligatoire et par là de risquer de le perpétuer;

(24) M. Ouivier : Op. cit., page 129.

les résultats que nous venons de noter montrent combien cette critique est vaine.

Quelques mois après son institution à Madagascar, cette formule de travail obligatoire basée sur l’utilisation de la main-d'œuvre militaire fut introduite en A. O. F. par un décret du 31 octobre 1926; les détails d’application sont précisés dans l'arrêté du 28 mai 1927 et diffèrent légèrement de ceux du SMOTIG. La durée du service de. travail obligatoire est fixée ici à trois ans; sur la solde, identique à celle des tirailleurs et payée mensuellement, un prélévement du tiers est effectué d'office; il sert à la constitution d’un pécule remis à l’indigène en fin de service. Toutefois, il ne semble pas que le système ait été appliqué sur une aussi large échelle qu'à Madagascar : en 1928, 500 hommes furent appelés en Côte d'Ivoire: 1.000 au Soudan.

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