CHAPITRE IT
Le portage obligatoire
Cette source de travail obligatoire a précédé toutes les autres dans l’histoire de la colonisation. Le portage est, en effet, le premier fardeau qui a pesé sur les indigènes, dès l’arrivée du colonisateur, dans les territoires africains où les animaux de bât font défaut et où, pour se rendre d’un point à un autre, il faut le plus souvent se frayer son chemin pas à pas à travers des forêts impénétrables. Les explorateurs les premiers durent rassembler des troupes de porteurs, de pagayeurs pour s'en faire accompagner dans leurs expéditions vers l’intérieur des terres; il est permis de penser qu'ils ne trouvèrent pas toujours des volontaires (24).
Si, grâce au développement des voies de communication, à l’extension du réseau routier, à la pénétration ferroviaire, le portage marque aujourd’hui une heureuse régression et si nous sommes loin de l’époque où il creusa des vides si grands dans les populations indigènes, néanmoins, dans un certain nombre de territoires, le portage est encore une triste nécessité et l'administration
(24) À ce propos, on se souvient peut-être de l'émotion soulevée au sein de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, lors d’une séance au cours de laquelle le Capitaine Lenfant, invité à exposer les résultats de sa mission en Afrique, en vint à raconter tout naturellement comment pour sortir d’une passe difficiie, il avait dû recourir à la contrainte pour obtenir du chef d’une population particulièrement apathique, l’équipe de porteurs dont il avait besoin. Le Capitaine, du reste, n'eut pas de peine à justifier le geste sans lequel il n'aurait pu mener à bien sa mission; mission dont le but était précisément de mettre un terme au portage dans cette partie de l'Afrique, grâce à la découverte de communications fluviales entre le rivage et l’intérieur du pays.
(Séance de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres du 15 avril 1904).
doit parfois user de la réquisition pour recruter les porteurs dont elle a besoin.
Qu'il s'agisse des colonies françaises, anglaises, belges ou portugaises, la réquisition des porteurs n’est généralement autorisée qu’en cas de besoins stricts et immédiats, pour le transport des fonctionnaires en déplacement de service et pour le transport des stocks administratifs. Un esprit commun anime la pratique couramment suivie en matière de portage : partout, les administrations semblent s'efforcer de réduire ce travail obligatoire au minimum et, en tous cas, d'en atténuer les rigueurs. Ceci résulte souvent d'instructions précises des autorités supérieures qui, par exemple, interdisent l'emploi de porteurs, soit pour le transport de certaines catégories de marchandises, soit sur des parcours où il est possible d'utiliser d’autres moyens de transport, et tendent à substituer le plus possible aux porteurs des engins mécaniques ou des animaux de bât. Dans l’ensemble, les dispositions touchant la réquisition des porteurs, sa durée, la rémunération et les conditions du portage, sont les mêmes que celles qui réglementent le travail obligatoire pour les travaux publics, sauf que les autorités locales ont plus de liberté et ne sont point tenues dans chaque cas d'en référer aux autorités de qui elles relèvent et d'obtenir leur autorisation; le plus souvent, du reste, l'’accomplissement de telles formalités serait impossible.
Au Cameroun français, la plus grande partie du territoire reste desservie par des convois d'hommes qui relient la région Nord au chef-lieu administratif et au terminus du chemin de fer (25). Un programme de routes nouvelles en voie d'exécution prépare l'introduction de véhicules automobiles.
La construction du chemin de fer Brazzaville-Océan à nécessité en À. E. F., surtout dans les débuts, de pénibles travaux de portage; ils étaient inévitables dans une cerlaine mesure, en particulier lorsqu'il s’est agi de poser
(25) Voir Livre Gris du Travail Forcé, page 101.