‹ Le travail. Son influence sur la santéChapitre 16 sur 41 · SECONDE CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SECONDE CONFÉRENCE

Messieurs,

C’est pour connaître les principaux avantages du travail, et par conséquent pour l’honorer, que vous êtes ici rassemblés pour la deuxième fois ; permettezmoi donc, ouvriers, professeurs, travailleurs de tout nom et de tout degré, permettez-moi, vous empruntant pour appuyer mes paroles l’autorité de votre présence et de votre vie, de continuer à exposer ce que c’est que le travail, combien il est utile à la santé quand il est bien réglé, quelle jouissance il procure et à quel but il conduit.

»cs principales formes ae l’exercice.

Avant d’aborder les grandes questions du travail corporel selon les climats, le sexe, les âges, je vais vous indiquer sommairement les principales formes de l’exercice, pour en préciser autant qu’il sera en moi les inconvénients ou les avantages.

Je dirai d’abord l’influence sur la santé des principaux mouvements et exercices combinés.

Commençons par la station -prolongée, qui est un mode d’exercice limité et qui n’est favorable que très exceptionnellement.

Sans contredit, les hommes qui sont condamnés à travailler tout le jour dans leur cabinet, à écrire, calculer, dessiner, etc., se trouvent bien, pour varier leurs attitudes, de rester, au moins pendant quelques heures, debout devant un pupitre. Ils peuvent aussi, sans s’interrompre, faire quelques pas à plusieurs reprises, et trouver ainsi un exercice corporel qui, pour bien des individualités, facilite le travail intellectuel : les idées quelquefois arrivent en marchant.

A côté de ces avantages, la station prolongée présente de séi ieux inconvénients, qui sont d’autant plus graves que l’individu est plus affaibli, plus âgé, et que la station prolongée est plus souvent réitérée.

Cette attitude, dépassant les limites physiologiques, est une des causes déterminantes de la lourdeur, de l’oedème des jambes et du développement des varices sur les membres inférieurs.

Je pourrais vous citer un assez grand nombre de professions qui obligent à cette station prolongée. Je me contenterai de fixer votre attention sur les blanchisseuses et les employés de chemins, de fer,

DES PRINCIPALES FORMES DE L’EXERCICE. 53 travaillant debout pendant la marche des trains.

Vous connaissez tous ces laborieuses ouvrières qui passent toute la journée dans le bateau, à battre et racler le linge (un peu trop vivement pour sa durée, comme vous l’a si bien dit, l’an passé, notre honoré collègue, M. Homberg) (1). Parle progrès des années, ces pauvres blanchisseuses subissent en grand nombre les inconvénients de cette attitude. Les varices des jambes sont très souvent observées chez elles.

On a beaucoup trop médit des chemins de fer sous le rapport de l’hygiène, mais on ne saurait méconnaître que toutes les professions qui obligent à une station prolongée pendant la marche des trains sont une des causes déterminantes de varices.

Heureusement que ces inconvénients peuvent être, sinon complètement écartés, au moins beaucoup amoindris à l’aide des précautions suivantes :

Limiter les heures de travail dans la même attitude.

2° Choisir des ouvriers jeunes.

3® Éloigner les individus prédisposés aux varices.

4" Prescrire à ceux qui ont quelque tendance au gonflement des veines de porter des bas de fil ou de coton assez justes pour maintenir les veines sans comprimer le membre : cela convient mieux que les

(l) Conférences sur le blanchissage du linge{Enlrelienspopulaires, publiés par M. Êvariste Thévenin, p. 285; Paris, Hachette, 1862).

bas lacés jadis tant vantés, ou tout autre appareil qui, par une compression trop forte, pourrait nuire aux mouvements et à la circulation.

5“ Remplacer les jarretières par un mode de contention des bas qui évite cette pression circulaire qui double les dangers de la station prolongée. Enfin, je recommande de marcher autant que faire se peut.

Voilà des précautions bien simples, légitimées par la physiologie et l’observation, suffisantes cependant, pour prévenir des incommodités durables, qui se transforment trop souvent en infirmités qui abrègent la vie.

Marche. —■ Si la station prolongée offre des inconvénients, la marche en rapport avec les forces ne présente que des avantages; c’est un exercice général excellent, qui anime la circulation et la respiration, et par conséquent tous les actes de la vie organique.

Les membres inférieurs en éprouvent surtout l’heureuse influence, mais cet exercice ne suffit pas pour développer normalement toutes les parties du corps. Rien n’est plus simple que d’ajoutër à ces mouvements ce qui leur manque, en exerçant les bras : le travail du menuisier, du tourneur, etc., l’opération de scier et de casser du bois, qui peut entrer sans embarras dans l’hygiène journalière de tous les hommes, suffisent pour compléter avec la

DES PRINCIPALES FORMES DE l’exERCICE. 55 marche tous les mouvements utiles. Pour les femmes, la marche et le piano s’associeront heureuse ment pour harmoniser les efforts.

La promenade convient surtout à la vieillesse, à la femme, au philosophe ; mais afin qu’elle produise tout le bien désirable, il faut qu’elle soit assez continuée pour amener de la chaleur à la périphérie, assez, accélérée pour produire une douce moiteur, et être suivie de vives et rudes frictions qui animent toutes les fonctions de la peau, et qui préviennent les refroidissements dangereux à tant de titres.

11 est bon d’habituer la jeunesse à marcher avec un fardeau, qui pourra progressivement être augmenté avec le développement des forces. Ce précepte avait une grande importance dans l’éducation physique de ces légions romaines qui, grâce à une direction hygiénique habile, ont pu être transportées jusque dans des lieux relativement très éloignés, eu égard aux moyens de communication, et cela sans endurer trop souvent les désastres des épidémies.

La course est très utile à la jeunesse pour accroître les forces, pour maintenir, activer les fonctions de la peau par ce mode de sudation naturelle, qui doit, comme je vous l’ai dit déjà, être suivi de rudes frictions pour être complètement salutaire.

La course, comme tous les exercices violents, doit être graduée pour le temps qu’on y consacre et pour

56 LE TRAVA.il.

la rapidité obtenue. C’est un des mèilleurs moyens

d’en prévenir les inconvénients.

Le saut rentre encore plus spécialement dans la classe des efforts qui ne conviennent qu’à la jeunesse et qui réclament aussi la puissance de l’habitude.

Apres ces courtes notions sur l’influence des mouvements les plus ordinaires, il me reste à vous entretenir des principaux exercices combinés et pror fessionnels.

C’est par les plus importants et les plus utiles de ces derniers que nous allons commencer.

Le labourage et le jardinage méritent à tous égards notre sérieuse attention.

Sous le double rapport du nombre des hommes employés à ces travaux et de leur nécessité, ce sont les premiers entre tous; heureusement qu’ils sont aussi des plus convenables à la santés

Les opérations si variées du labourage et du jardinage commandent la diversité des mouvements et des attitudes. Ils remplissent presque tout le cours de l’année. 11 en résulte deux conditions des plus favorables à la santé : la continuité des travaux et la variété des exercices.

Pour les hommes voués aux soins des champs, le travail corporel devient une habitude, mais il est presque toujours assez modéré pour ne pas excéder les forces.

DES PRINCIPALES FORMES DE l’eXERCICE. 57

Considérez bien les habitants des campagnes : ils travaillent, sans doute, de l’aube au coucher du soleil, mais ils en prennent généralement à leur aise. Il est seulement certaines époques de l’année pendant lesquelles ils se pressent davantage et déploient plus de forces. Vous avez pensé à l’emblavure, à la fauchaison, à la moisson, aux vendanges. Alors leurs travaux sont plus rudes ; mais aussi ils usent avec moins de parcimonie des aliments de la force pendant ces temps de labeur inaccoutumé.

Quand ils ont vaillamment travaillé en essuyant toute la chaleur du jour, c’est alors qu’il faut leur recommander, pendant le temps du repos, d’éviter ces refroidissements qui leur sont si funestes. Ils avalent à longs traits une eau glacée, se couchent sur la terre humide et à l’ombre d’un arbre. Rien n’est plus dangereux. Mais à part ces exceptions et ces mauvaises chances qu’on peut éviter, les travaux des champs conviennent mieux que tous les autres au maintien et au perfectionnement de la santé. Il faudrait ajouter peu de chose à l’hygiène des habitants des campagnes pour qu’elle fût parfaite.

Des logements meilleurs, des soins de la peau moins négligés, une alimentationmieux réglée, et rien pour ainsi dire n’y manquerait.

Chasse. — Parlons un peu de l’exercice le plus

goûté des citadins, de la chasse, dont le retour périodique coïncide avec l’époque aimée des vacances. Rien n’est plus convenable ; marche accélérée avec un fardeau; jamhes animées par une passion; appareils des sens, l’ouïe, la vue, exercés sans fatigue.

La chasse est donc excellente pour les travailleurs sédentaires; mais qu’ils n’oublient pas qu’ils ne doivent se reposer que lorsqu’ils sont parvenus à un bon gîte, et qu’ils ne négligent pas de changer leur linge trempé par la sueur (XV).

Escrime (XVI).— Par la variété et la grâce des attitudes, par l’énergie des mouvements, l’escrime vient au premier rang parmi les exercices; mais je ne voudrais pas que la supériorité qu’on peut y acquérir pût rendre ombrageux ou querelleur. Je recommande l’escrime aux jeunes hommes qui sont â la fois prudents et pacifiques.

Quand vous sortez d’un assaut, le corps baigné de sueur, ne négligez pas les frictions et le massage qui en forment le complément hygiénique.

Les exercices militaires sont bons à un double point de vue ; bien conduits, ils élèvent le niveau des forces du soldat, et ils assurent le succès des armées. Un des plus grands maîtres dans l’art de la guerre, le maréchal de Saxe, suivant en cela les exemples des généraux romains, appréciait beaucoup les avantages

DES PRINCIPALES FORMES DE L’eXERCICE. 59 qui résultent de la vigueur corporelle des troupes. Il a affirmé que l’armée la plus fortement constituée finirait par vaincre toujours. « La guerre, disait-il, sera un jour toute dans les jambes. î N’a-t-il pas ainsi prophétiquement annoncé les services qu’ont rendus nos chasseurs de Vincennes et les soldats formés sur ce modèle.

Pour éviter les dangers du travail excessif, les exercices militaires doivent être gradués, modérés d’abord, puis progressivement plus actifs. Il est de la plus grande importance de surveiller l’alimentation des recrues sorties pour la plupart des campagnes ; quoique l’ordinaire du soldat soit supérieur au régime des paysans, il faut étudier la transition, et faire en sorte que la réparation soit toujours en rapport avec la dépense.

Il ressort encore de ce principe que les troupes qui doivent subir de longues marches, de rudes travaux^ doivent être plus solidement nourries que les régiments qui séjournent dans les garnisons. La viande fraîche doit leur être régulièrement fournie, si l’on ne veut pas voir tomber leurs forces et naître des maladies.

Il ne faut pas oublier que les climats froids, les saisons rigoureuses, réclament une alimentation plus abondante. Grâce à un ensemble de précautions basées sur l’hygiène physiologique, les exercices

militaires doivent ne présenter que des avantages pour la santé du soldat.

Billard (XVII). — Arrêtons-nous quelques instants sur les exercices combinés qui conviennent le mieux aux citadins voués aux travaux sédentaires n’exigeant que peu de mouvements, ou condamnés par nature et par éducation à l’indolence corporelle. Aucun n’est plus en faveur que le billard ; il est convenable à tous les titres : mouvements variés, adresse qui croît avec l’habitude, émulation qui donne du ressort aux plus mous, rien n’y manque. Mais il ne faut point perdre un temps irréparable dans ces lieux publics, où l’exercice n’est qu’un prétexte pour gaspiller les meilleures heures du jour dans un nuage de fumée.

Paume. —Malgré le livre intéressant de M. Bajot, intitulé Eloge de la paume^ ce jeu, si convenable pour entretenir et développer les forces, est très peu en honneur aujourd’hui. Sans le mémorable souvenir qui fait encore vibrer les cœurs amis de la liberté, on oublierait que dans le palais de Versailles, comme dans les grandes habitations, une salle était réservée au jeu de paume. Je fais des vœux pour que la,mode prenne sous son égide ce noble délassement si utile à la santé (XVIII).

Piano à pédales. — Occupons-nous un peu de nos indolentes jeunes tilles des villes. Quel exercice

DES PRINCIPALES FORMES DE l’EXERCICE. 61 leur prescrire qui soit en rapport avec leur éducation et leurs goûts, et qu’elles ne rejetteront pas sans un plus ample examen? Je pense tout d’abord à la danse et au piano à pédales. Les mains, les bras, les jambes, sont exercés par cet admirable instrument. Puis quand le talent arrive, la paresse native est vaincue par l’habitude et la passion de l’art. Travail bienfaisant qui donne à la fois de l’exercice au corps, de l’occupation à l’âme.

La dame, par ses mouvements variés, accélérés, développe à la fois la santé et la grâce. C’est l’exercice bien-aimé de la jeunesse, et cela se comprend. On le néglige en avançant dans la vie, malgré l’exemple que nous a laissé Socrate, qui s’exercait à la danse dans un âge avancé.

Les cours de danse suivis journellement avec persévérance, comme lorsqu’il s’agit d’un travail professionnel, peuvent remplacer, pour la jeune fille débile dont la taille se dévie, la plupart des exercices des gymnases.

Je viens de parler d’exercices gymnastiques; je ne saurais, dans ces conférences trop rapides, en faire connaître tous les avantages, mais j’ai besoin de dire que lorsqu’ils sont bien gradués et sagement dirigés, ils peuvent dans bien des cas contribuer à raffermir les santés les plus ébranlées.

datation. — Un mot sur la natation, exercice re-

commandable à tant de titres. Tous les muscles du corps sont mis en jeu. La chaleur que le mouvement produit est enlevée sans gêne aucune ; aussi quel admirable exercice dans les pays chauds, et chez nous dans les étés brûlants. Il n’est pas dans ces conditions de moyens plus efficaces pour animer tous les appareils de la vie de nutrition et de celle de locomotion. Mais comme de toutes les bonnes choses, il n^en faut point abuser et dépasser le but utile.

Véquitation est un exercice salutaire; l’homme s’identifie en quelque sorte, pour les mouvements, avec le noble animal qu’il conduit ; mais cependant l’équitation met en action et développe principalement certains muscles au détriment d’autres organes de la locomotion.

Quand cet exercice est exclusif, les mouvements généraux deviennent insuffisants, et il n’est pas rare de voir d’anciens et de très bons cavaliers devenir obèses J ou, quand îlssontàterre, marcher irrégulièrement.

Voitures. — Ah î n’enviez pas ces brillantes voitures qui entraînent si rapidement les femmes oisives des villes. Ce sont des instruments qui contribuent à abaisser peu â peu le niveau normal des forces, et par conséquent à avancer l’heure fatale. Nos jambes sont faites pour marcher ; la voiture est pour moi la négation de l’exercice, et, de plus, elle nous expose

DES PRINCIPALES FORMES DE l’EXERCICE. 63 au froid eiï nous privant du meilleur moyen d’y résister, le mouvement.

N’allez pas cependant donner à mes paroles une signification trop absolue. Pour l’homme occupé qui doit rapidement franchir de grandes distances, la voiture est un instrument admirable ; pour le médecin qui doit Visiter de nombreux malades dans de lointains quartiers, la Voiture, c’est la brouette du terrassier.

La navigation mérite à bien des titres de fixer l’attention de l’hygiéniste. Pour les passagers, on pense tout d’abord au curieux phénomène physiologique connu sous le nom de mal de mer -, mais pour rester exclusivement dans notre sujet, je dirai seulement les faits qui prouvent plus nettement l’heureuse influence de l’exercice corporel en rapport avec les forces sur les hommes de mer.

Lind et Milmann ont remarqué que lorsqu’un équipage se trouve dans les conditions favorables au développement du scorbut, si le vaisseau porte à la fois des matelots et des soldats de marine, ce sont ees derniers qui sont les premiers et les plus fortement atteints, et cela parce qu’ils ne prennent pas un exercice aussi actif et aussi régulier que les matelots; parmi ces derniers, ceux que la maladie frappe d’abord, et en plus grand nombre, sont les moins vifs à la manœuvre, et qui sur le navire sont

communément désignés par le nom caractéristique de dormeurs.

Exercices professionnels « attitudes constantes et à mouvements limités.

Nous allons maintenant nous occuper, mais seulement à un point de vue général, des inconvénients de certains exercices professionnels, et en particulier de ceux qui nécessitent des attitudes constantes et des mouvements limités.

Le principe de la nécessité de l’harmonie des mouvements se révèle ici d’une façon saisissante. Quand, dans certaines professions, certains muscles sont au repos, tandis que d’autres agissent avec beaucoup d’énergie, il peut survenir de très remarquables difformités.

Ces difformités dépendent évidemment de l’inégalité d’action symétrique des muscles : un des exemples les plus nets des inconvénients d’un travail uniforme avec une position vicieuse constante nous est offert par nos vignerons.

Autrefois, à force de se courber pour manier la houe du matin au soir sur nos coteaux bourguignons, et cela pour ainsi dire sans interruption pendant tout le cours de l’année, ces vaillants ouvriers agricoles, sur leurs vieux jours, avaient presque tous le corps replié en deux.

DES PRINCIPALES FORMES DE l’eXERCICE. 65 Depuis que la propriété s’est divisée, et qu’ils ont acheté des champs qu’ils cultivent en même temps que les vignes, que pendant l’hiver ils deviennent bûcherons, leurs tailles se sont redressées, et ces spécimens si accentués d’une attitude vicieuse constante deviennent plus rares dans nos villages.

En réservant même les questions spéciales de l’encombrement, des poussières nuisibles, du travail excessif ou prématuré, en général la vie laborieuse des manufactures ne vaut pas celle des champs, et cela, soit par l’insuffisance du travail corporel, soit par l’inégalité d’action des muscles, soit par la répétition de mouvements identiques.

Je ne saurais trop répéter que la division et la spécificité du travail, si utile en industrie, est en général nuisible au point de vue hygiénique (XIX).

Pour pallier ces inconvénients, il est convenable, quand cela est possible, de séparer les heures de travail par un repos suffisant, et de profiter da celui-ci pour exercer les parties du corps qui restent relativement inactives.

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