DU TRAVAIL DE LA FEMME
du ménage dans ses travaux journaliers. C’est en cela que le labourage et la viticulture sont admirables. Presque toute l’année, les soins des champs et des vignes peuvent donner de l’ouvrage, non-seulement au chef de famille, mais aussi à sa femme et à ses enfants : tous, en employant leurs forces et en les développant, concourent au but commun.
On ne saurait trop encourager les petites industries qui permettent à la femme d’utiliser chez elle, auprès de ses enfants, les heures de chômage. Plus la femme reste à la maison, plus il y a de bonheur dans la famille : elle doit être l’ange gardien du foyer.
L’éducation de la femme a toujours semblé moins préoccupér les penseurs que l’éducation des hommes, et cependant elle a peut-être plus d’importance pour l’avenir des peuples.
C’est encore le travail qui doit en être la base. Il importe de développer à la fois le physique, les facultés intellectuelles et les nobles aspirations du cœur.
Il faut par-dessus tout que la jeune fille prenne l’habitude d’être toujours occupée. Variez les travaux, les exercices et les plaisirs; mais de l’oisiveté, jamais!
Quand cette continuelle activité sera entrée dans sa nature, que l’occupation de tous les instants sera un besoin pour elle, que de services ne pourra-t-elle pas rendre à tout ce qui l’entoure ! Comme elle sera
prémunie contre ces coups si variés qui souvent viennent éprouver les existences les plus heureuses en apparence! La paresse doublerait tous les maux; le travail continu en est le remède le plus salutaire.
Croyez-moi, messieurs : médecin, j’ai eu trop l’occasion de constater les immenses bienfaits de la vie laborieuse de la femme et les maux sans nombre de son oisiveté, pour ne point insister sur les avantages d’une éducation ayant pour base la variété et la continuité des travaux utiles.
En France, les communautés religieuses ont peu à peu, depuis un demi-siècle, accaparé l’éducation de la femme dans les classes aisées. Je dois reconnaître que cet état de choses présente de sérieux avantages ; mais aussi, au point de vue qui nous occupe, je ne dois pas taire les inconvénients que j’aperçois.
Les avantages découlent presque tous du principe delà tendresse maternelle. Ces bonnes sœurs privées de famille adoptent plus facilement par le cœur les jeunes élèves qui leur sont confiées ; mais, vouées à la vie religieuse, elles peuvent bien souvent ne pas penser assez au véritable but de la vie de la femme.
Les exercices religieux exagérés conduisent les natures ardentes ou dociles qui leur sont confiées, ou à l’hypocrisie, ou au célibat mystique.
En général, dans les communautés religieuses,
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l’éducation physique des élèves est négligée. Les maîtresses pensent trop exclusivement peut-être à développer l’esprit et le cœur, en oubliant le corps.
Les connaissances théoriques sont chaque jour étendues et celles du ménage laissées à l’écart. La géographie, l’histoire, sont étudiées dans leurs moindres détails, et les choses les plus usuelles de la vie pratique de la famille demeurent inconnues.
Nos jeunes merveilles connaissent précisément la date de la naissance et de la mort de nos rois fainéants ; mais quand elles seront dans leur ménage, elles ne sauront pas reconnaître la qualité du lait qu’elles achètent chaque matin, et celle de la viande et des légumes qui forment la base du pot-au-feu.
J’ai toujours pensé que les connaissances précises d’hygiène usuelle devraient entrer dans l’éducation de la femme. J’avoue que l’exécution de ce programme n’est pas sans difficulté.
Eîn travail et de l’exercice suivant les âges.
Pour vous démontrer l’absolue nécessité de l’exercice corporel pour le jeune enfant, je me contenterai de vous citer quelques-unes de nos grandes autorités, et de commenter les paroles des maîtres.
Enfance. — « Dès le moment où l’enfant devient le
maître de ses mouvements, il les multiplie. Ce n’est pas la qualité qu’il recherche, mais la quantité, et tout l’y convie. » (Platon, Lois, liv. II.)
Si l’adulte se conserve par l’exercice régulier, l’enfant se conserve et s’accroît surtout pour ce qui a trait aux organes dé la vie de relation par l’exercice progressif de ces organes. Il y a donc pour lui une double nécessité de mouvement.
Bacon pense, et avec grande raison, que l’exercice de l’enfance est la meilleure provision de santé pour l’âge adulte.
Aétius avait exprimé très nettement le même précepte :
« Les enfants régulièrement promenés subissent moins de maladies. »
C’est une admirable vérité hygiénique dont j’ai été à même de constater l’importance.
Ici, à Paris, des mères emportées par leurs devoirs ou leurs plaisirs, laissent leurs jeunes enfants confinés dans des chambres étroites, où ces pauvres êtres prennent, non sans résistance, l’habitude des récréations tranquilles. Ils s’élèvent faibles, pâles, exposés à toutes les maladies du jeune âge, sans avoir en eux la puissance de réagir.
Examinez, je vous en prie, les enfants régulièrement promenés pendant les meilleures heures du jour, ceux surtout qu’on surveille à la promenade
DU TRAVAIL DE l’ENFANT. pour ne point les laisser inactifs, ceux pour lesquels les mères savent varier les jeux qui exigent le déploiement des forces. Ils sont vifs, forts, roses, et en meilleure condition que les petits paysans les plus vigoureux, car nos Parisiens ainsi élevés sont à la fois bien exercés et bien nourris.
Si les enfants de nos villes sont pâles et languissants, cela tient par-dessus tout au défaut de promenades et d’exercices suffisants. Avec une vigilance continuelle de ce côté je suis convaincu, qu’on peut faire à Paris de très beaux élèves.
Pour les enfants, ce n’est pas tout que de développer le corps, il faut penser, et tout autant, à l’intelligence et à la moralité. Donner à l’enfant l’instruction qui lui est indispensable pour devenir un bomme, est aussi obligatoire que de lui donner du pain. Les statistiques prouvent que plus des deux tiers des accusés qui passent devant la cour d’asr sises ne savent pas lire.
Parmi les inconvénients des travaux des manufactures pour le jeune enfant, celui qui’ m’apparaît le plus considérable, c’est l’abandon du développement intellectuel et moral. Je ne demande pas mieux qu’on fasse travailler utilement un jeune enfant, aussitôt qu’il le peut; mais dans quelle direction et avec quelle mesure ? Voilà les points où surgissent de grandes difficultés.
La pente qui conduit à n’en faire qu’un accessoire de la machine est trop glissante pour que la société ne se préoccupe pas vivement de cette grande question du travail des enfants dans les manufactures ou les mines (XXll).
Sans doute c’est une chose excellente de fixer l’âge, de limiter le nombre des heures qu’on peut consacrer au travail; mais ce n’est pas tout, il faut diriger l’emploi des heures de repos corporel.
Le maîtrej l’homme supérieur par l’éducation, est moralement obligé, non-seulement à ne pas excéder les forces de ceux qu’il emploie, mais encore à relever dans les jeunes générations le niveau delà moralité et de l’intelligence par une éducation aussi complète que possible.
Un des plus grands inconvénients des labeurs des fabriques, c’est l’uniformité du travail, surtout pour les jeunes enfants, et l’exercice exagéré de certaines parties du corps, d’où un développement musculaire anomal. C’est à cette cause qu’il convient de rapporter, selon M. Austin, l’abaissement moyen de la taille, l’arqûre des jambes et la fréquence de la claudication chez certains houillers belges.
Puisque nous parlons des houillères chez nos voisins, mentionnons encore l’excès de travail auquel étaient soumis les enfants dans certaines de ces exploitations.
DU TRAVAIL DE l’ADULTE.
« Je voudrais, dit M. Austin, que vous les vissiez rentrer après leurs travaux ; ils sont tellement harassés, qu’ils se jettent près du foyer comme des chiens rendus de fatigue après une longue chasse. »
Quand un enfant est tellement brisé par un travail obligé, comment peut-on espérer pouvoir l’envoyer utilement à l’école ?
Mais heureusement qu’il s’agit ici d’exceptions que le temps a fait ou fera disparaître.
Virilité. — Pour l’âge adulte il faut distinguer : pour les classes livrées au travail intellectuel il faut penser à l’exercice ; pour l’ouvrier et le commerçant il ne faut point négliger, comme cela est si commun, le culte de l’intelligence. Développons ces deux préceptes. Pour le premier il nous suffira de renvoyer à ce que nous avons exposé précédemment et à vous citer deux autorités.
Aristote voulait {Politique^ V) que l’homme adulte fût soumis aux plus rudes pratiques du gymnase.
Selon Plutarque, Pompée, à cinquante-cinq ans, luttait, lançait la barre aussi bien qu’aucun soldat de son armée.
Socrate à soixante ans, dans la guerre du Péloponèse, chargé d’armes pesantes, contribua à sauver l’armée athénienne d’une destruction complète.
11 me reste à expliquer pourquoi à Athènes et à
Rome les hommes livrés aux travaux de l’intelligence laissaient une si grande part aux exercices gymnastiques, et comment ces excellentes pratiques n’ont pas survécu à la civilisation grecque et latine.
Dans ces grands centres du progrès humain, le travail corporel était, sauf de remarquables exceptions, considéré comme œuvre servile; d’autre,part, les médecins, les philosophes, avaient observé que le corps ne prenait tout son développement que par l’exercice; la nécessité des travaux du gymnase en découlait naturellement,.
Le christianisme, en proclamant l’égalité des hommes, ou plutôt l’inégalité dans un sens opposé à celui du paganisme, a virtuellement aboli l’esclavage, d"où la réhabilitation nécessaire et générale d.u trar vail corporel (XXIII). Les travaux des champs rempla^ Gèrent pour la majorité des citoyens les exercices des gymnases, qui ne furent conservés qu’exceptionnel lement et avec des modifications dans les classes militaires ou aristocratiques de la société.
De nos jours, les arts, les sciences, les travaux judiciaires, administratifs, commerciaux ou industriels sédentaires, ayant pris une grande place, la machine remplaçant l’esclave, il est indispensable, pour une classe nombreuse, de penser à l’insuffisance de l’exercice du corps et de revenir aux habitudes de gymnase des citoyens d’Athènes et de Rome (XXIV).
DU TRAVAIL DE l’ADULTE.
D’un autre côté, si l’exercice du corps est très utile pour l’homme voué aux travaux de l’esprit, pour l’ouvrier et le commerçant qui ont reçu dans leur jeunesse une solide éducation, il n’est pas moins indispensable de consacrer chaque jour au moins une heure, et une partie du dimanche, aux travaux intellectuels .
Sous tous les rapports, la mémoire de l’homme a des bornes, tant pour la durée que pour la somme des faits conservés dans ce vivant répertoire. En pratiquant des choses nouvelles, on oublie bien vite ce qu’on a appris dans son enfance pour retenir mille détails de la vie pratique, L’illustre Cuvier me disait dans ma jeunesse, que l’homme supérieur se distinguait surtout parce qu’il ne conservait dans sa mémoire que les grandes choses, en laissant de côté les futiles.
De cette belle observation découle, pour l’ouvrier, le commerçant, en même temps qu’ils consacrent leur activité aux choses de leur état, la nécessité de revenir souvent sur les connaissances qui ont servi de base à leur éducation intellectuelle. Si l’on néglige de cultiver l’intelligence, elle se rétrécit dans le cercle ordinaire des occupations ; on est étonné de la promptitude avec laquelle leur niveau s’abaisse. Il ne faut pas chercher d’autres causes à ces accusations souvent si méritées de rester étranger au
monde bien élevé, qu’on porte fréquemment contre d’anciens commerçants.
On les a connus pleins de vivacité, d’intelligence dans leur jeunesse ; quand on les revoit plus tard, on est étonné de la métamorphose qui s’est opérée dans * l’âge mûr. Ils se sont rouillés plus profondément que le fer exposé aux intempéries.
La sénilité précoce de l’intelligence peut être facilement évitée en consacrant une heure du jour aux travaux de l’esprit; non pas, comme on le fait, à la lecture rapide et si vide des journaux, où des événements souvent futiles se pressent sans rien laisser, comme une éblouissante fantasmagorie, mais à une étude approfondie avec les maîtres consacrés par l’assentiment universel.
I9u travail dans la vieillesse.
Considérant la vieillesse comme une convalescence prolongée, les anciens lui prescrivaient les exercices les plus doux (Aristote). Ils recommandaient au vieillard les promenades, les jeux tranquilles.
Nous ne nous inscrirons pas en faux contre ces conseils, mais contre un adage partout répété, que « la vieillesse est l’âge du repos » ; cette sentence a conduit à la plus grande erreur hygiénique. L’exercice général régulier de tous les organes de la vie
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de nutrition et de locomotion est une nécessité pour l’homme à tous les âges.
La vigilance de ce côté est d’autant plus nécessaire que la tendance au repos suit naturellement l’amoindrissement progressif des forces. Si le vieillard ne résiste pas, il s’affaiblira à vue d’œil, et les jours qui lui restent à vivre se transformeront en heures. L’inertie amène la dégénérescence des muscles et la dépression rapide des forces.
Je recommande aux vieillards la promenade, sans négliger pour cela les exercices modérés qui peuvent mettre en action les muscles des bras et du corps. Qu’ils scient leur bois, ils s’échaufferont autant par cette opération qu’en le brûlant ; et, ce qui est bien autrement précieux, ils entretiendront ainsi, autant qu’elle peut l’être, l’activité des phénomènes essentiels à la vie.
Il est bien entendu que les exercices des vieillards doivent toujours être en rapport avec leurs forces, et qu’ils doivent, avec le plus grand soin, éviter les refroidissements non suivis de réaction ; pour eux les mauvaises chances se décuplent : une simple bronchite peut devenir promptement mortelle.
La preuve la plus nette que l’exercice régulier de chaque jour est le précepte qui domine tous ceux qui se rapportent à l’hygiène de la vieillesse, se trouve dans l’observation attentive des beaux vieillards. Ils
ne se sont jamais longtemps reposés : on les cite pour faire chaque jour, avant leur repas, une promenade de plusieurs kilomètres. La belle longévité sans ces conditions d’exercice est une exception (XXY).
Me voici arrivé à la partie la plus délicate, mais aussi la plus intéressante de tout ce qui se rapporte à la vieillesse.
La vie prolongée, nous dit-on, amène avec elle l’affaiblissement progressif de tous les sens, l’affaiblissement de l’intelligence, d’où l’évidente nécessité du repos intellectuel pour le vieillard.
Dangereuse erreur : le repos, quand il dépasse les limites nécessaires, conduit à l’inertie, et cette der^ nière mène par une pente insensible à l’anéantissement. Le vieillard descend plus vite, il doit résister mieux et davantage.
Ah ! croyez-moi, le travail intellectuel, la méditation élevée ont été singulièrement calomniés par les paresseux.
Observez bien ceux qui nous prêchent l’éloignement de toute occupation sérieuse en avançant dans la vie, ce sont des gens qui usent dans la dissipation ou dans de misérables futilités le reste de leur intelligence, qui ne sera pas longtemps vaillante. Si par fortune inespérée, leur corps se conserve, vous pourrez assister au spectacle navrant de leur caducité intellectuelle anticipée.