DU TRAVAIL DANS LA VIEILLESSE
Sans aucun doute il faut savoir se borner en prenant des années. Il est bon de commencer par mettre à l’écart toutes les passions tristes, toutes les agitations sans but. Modérez l’orgueil autant que faire se peut, reléguez bien loin l’envie qui, à tous les titres, est funeste au vieillard. Applaudir aux succès de la jeunesse, retrouver du bonheur aux découvertes des nouveaux pionniers de la vérité, voilà des sentiments qui élèvent l’âme, et je dirai même qui conservent le corps.
L’exercice journalier et régulier des plus nobles facultés de l’intelligence est une nécessité pour le vieillard ; c’est le moyen le plus sûr de commander le respect à la jeunesse et de faire concourir l’expérience acquise au développement des travaux actifs du jeune âge. Si dans la jeunesse ou l’âge mûr on peut étendre le cercle des connaissances acquises, en avançant dans la vie il convient au contraire de les resserrer.
Au lieu de gaspiller ses heures dans la lecture des oeuvres éphémères que chaque jour voit naître et mourir, le vieillard, plus ménager du temps, moins prompt àrecevoirlesimpressionsnouvelles, doitvivre presque exclusivement dansl’intimité des grands maîtres de la pensée humaine. Le profit sera double, le choix sera tout fait, il sera excellent. Il demeurera toujours en bonne compagnie, il en conservera la
sévère grandeur ; il lui faudra moins d’efforts pour cultiver les belles connaissances acquises que pour courir après les nouvelles, qui ne les valent pas.
La nécessité et le bonheur du travail intellectuel pour la vieillesse ont été reconnus par les plus éminents penseurs. Je ne veux vous en citer que deux.
Notre auteur bien-aimé, Cicéron, s’exprime ainsi dans son dialogue si remarquable sur la vieillesse :
« Nos soins ne doivent pas se borner au corps seulement, nous devons nourrir encore l’esprit et le cœur, car si on ne les entretient comme la lampe en lui fournissant de l’huile, eux aussi s’éteignent dans la vieillesse (i). »
Voltaire s'approprie la même pensée en la parant de la verve de son style :
L’àme est un feu qu’il faut nourrir.
Et qui s’éteint s’il ne s’augmente.
Je ne continuerai pas ces citations, mais un mot encore sur un ordre d’occupations intellectuelles qui
(1) Nec verô corpori soli subveniendum est, sed menti atque aninio multô magis. Nam hæc quoque, nisi tamquam lumini oleum instilles extinguuntur senectute. Et corpora quidem defatigatione et exercitatione ingravescunt : animi autem exercitando levantur. (Cicero, De senectute, édit. Panckoucke, t. XXVI, p. 246.)
Ut enim adolescentem in quo senile aliquid, sic senem in quo est adoleseentis aliquid, probo : quod qui sequitur, corpore senex esse polerit, animo nunquam erit. \lbid., 248.)
Ità sensim sine sensu ætas senescit ; nec subitô frangit, sed diuturnilate extinguitur. {Ibid.)
influence du travail sur le sort des nations. 93 peuvent charmer et ennoblir les dernières années de la vie.
Le vieillard, devenu libre des devoirs, des soucis et des passions qui nous asservissent dans la jeunesse et dans l’âge mûr, peut s’élever par la méditation aux grandes questions philosophiques, qui demandent du temps et de la liberté d’esprit.
Lui seul, fortifié par l’élude, peut planer en paix dans ces sphères élevées où l’homme se rapproche de la Divinité.
influence du travail sur le sort des nations.
Étudions maintenant quelle a été l’influence du travail sur le sort des nations. Deux exemples nous suffiront.
Voyez sur un sol étroit et mouvant, sans cesse pris et repris par les flots, quelques milliers d’hommes courageux ; ils élèvent de fortes digues; ils repoussent la mer et lui prennent une part de son lit pour en faire des champs fertiles, pour y bâtir les villes les plus propres et les mieux ordonnées du monde ; ils transforment d’immenses et insalubres marécages en ces riants polders où paissent de riches troupeaux. Autrefois, décimés par le scorbut, qui naissait sous l’influence de leurs froides demeures, ils écartent celte terrible endémie par
les soins merveilleux qu’ils apportent dans la construction de leurs maisons. Agriculteurs, pêcheurs hardis marins au long cours, ils ne reculent devant aucune fatigue ; unis par le travail, ils s’unissent pour l’indépendance de la patrie, et la Hollande existe en dépit de la nature.
En dépit de la nature, le travail, le travail seul en a fait un grand peuple, qui a conservé longtemps, dans notre Europe, les traditions de la libre pensée, qui encore aujourd’hui, grâce à ce divin essor, a su fonder à Java la plus admirable colonie du monde. Donnant aux naturels l’exemple du travail, les Hollandais ont su transporter et faire prospérer, sous ce beau ciel, les plus riches productions du globe, la cannelle de Ceylan, le thé de la Chine et les bons quinquinas des Andes de l’Amérique, qui, grâce à eux, ne manqueront plus à notre Europe.
Voilà ce qu’a fait le travail. Recherchons maintenant ce qui est arrivé par suite de son abandon. L’Espagne, au xvii® siècle, est la maîtresse de la plus belle partie du monde : en Europe, le royaume de Naples et le duché de Milan, la Sardaigne, la Sicile et les Flandres; une côte immense en Afrique ; des royaumes en Asie, avec tout le rivage de l’océan des Indes; en Amérique, le Mexique, le Pérou, le Brésil, le Paraguay, le Yucatan, la Nouvelle-Espagne ; sur la mer, des îles innombrables.