PERFECTIBILITÉ
a Civilisation. — Le mot civilisation, pris dans l’acception la plus complète, n’est autre chose que les divers degrés de perfection intellectuelle, morale et physique, par lesquels une nation passe périodiquement pour arriver à la perfection finale.
» Lorsque ce mot civilisation exprime seulement l’action ou la tendance d’un peuple vers l’état civilisé, il signifie un degré de la perfection individuelle et sociale acquise ou
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qu’on tendrait à acquérir par des institutions convenables.
» Si nous voulons suivre l’étymologie du mot, nous rentrerons dans la définition que nous venons de donner en d’autres termes.
» Civiliser, c’est faire un citoyen, c’est former un homme ; former un homme, c’est lui faire acquérir les qualités qui améliorent sa nature ; acquérir ces qualités, c’est se perfectionner; les avoir toutes, c’est être parfait. Mettre ces hommes dans des rapports sociaux pour la conservation, le bien-être et la prospérité delà société, c’est en faire des citoyens ; être fixé dans cet état, c’est jouir de la perfection sociale, c’est être civilisé.
I) Nous croyons qu’on ne peut donner à ce mot un sens plus propre et plus précis que celui du perfectionnement ou de la perfection de l’homme et de la société ; car l’homme individuel ou social ne peut tendre qu’au bien-être etau bonheur; il doit désirer d’en avoir les moyens pour y parvenir. Toute autre fin serait déraisonnable. Mais ce perfectionnement ne peut se faire que selon les lois qui régissent la nature humaine. Si les hommes et les nations possédaient tout ce qui constitue l’intégrité ou la perfection de la nature humaine, ils seraient civilisés, ils jouiraient de l’état de civilisation ; mais s’ils ne possèdent pas l’intégrité de leur nature, ils se civilisent à mesure qu’ils acquièrent ce qui leur manque.
» C’est pourquoi, si l’on veut bien entendre et diriger efficacement la civilisation des peuples, il faut connaître ce qui caractérise la perfection humaine et sociale, examiner l’éloignement où se trouve un peuple de cet état parfait, et prendre pour l’y ramener les moyens convenables.
» Les caractères de la civilisation consistent en général à rétablir riiomme dans ses rapports avec Dieu, avec lui-même avec ses semblables, avec la nature, afin qu’il recouvre sa perfection intellectuelle par la connaissance de la vérité qui se trouve dans l’union avec Dieu, sa perfection morale qui découle encore de l’union divine, parce que la volonté de Dieu et les lois éternelles sont la véritable règle des actions humaines. Il retrouve aussi sa perfection physique par le développement convenable de tous ses organes et l’harmonisation de tous les systèmes qui composent le corps humain. Dans ses rapports avec ses semblables, il pratique la charité et la justice, vertus qui maintiennent l’ordre et la pais. Enfin, pour observer ses rapports avec les créatures, il acquiert les sciences nécessaires pour les gouverner, les assujettir à son service, et les vertus convenables pour en faire un équitable et légitime usage.
» Progrès social. — Nous ne considérons le progrès .social que dans une nation, et alors ce progrès consiste h fonder des hîstituiions qui rétablissent les vrais rapports des hommes entre eux. Le progrès sera d’autant plus véritable qu’il sera dirigé par une doctrine parfaite, et que les institutions seront plus conformes à la nature de l’homme.
» Ce progrès est soumis à des lois et il a pour but le développement complet, intellectuel, moral et physique des masses pour les constituer de la manière la plus conforme à la fin que le Créateur s’est proposée en formant la société.
-» Progrès humanitaire. — Le progrès social dont nous venons de parler se borne au développement d’un peuple ou
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d’une nation. Le progrès humanitaire, dont quelques philosophes ont supposé l’existence, consiste, selon eux, dans un développement qui aurait lieu dans tout le genre humain ou dans l’humanité successivement.
» Ils partent de l’hypothèse qui consiste à dire qu’il existe dans la nature humaine un germe tendant à se développer par les lois nécessaires pour amener une perfection humaine à laquelle ils n’assignent pas de limite.
«Dans leur pensée, une nation première transmettrait à une nation qui lui succède son degré de civilisation dont celle-ci s’empare, et à laquelle elle ajoute quelque chose de plus, et ainsi de suite.* Les philosophes allemands et français qui ont écrit sur la philosophie de l’histoire sont dans ces idées.
«Nous pensons qu’ils se trompent. S’il y a un progrès dans l’humanité, il se fait par les nations qui embrassent la doctrine la plus parfaite, et qui s’efforcent, par un progrès convenable, de se constituer en société d’après les principes de cette doctrine. Toutes les doctrines différentes, hors de la doctrine révélée, étaient incomplètes, plus ou moins remplies d’erreur, et ne pouvaient pas fournir aux nations le moyen de se constituer de la manière la plus conforme à la fin de la société.
» La doctrine chrétienne, doctrine complète et vraie qui peut fournir aux nations les principes et les règles d’une constitution sociale la plus parfaite, est eu même temps efficace, parce qu’elle donne le secours divin pour pratiquer ce que l’on connaît et pour triompher des obstacles.
^^Perfectibilité. — Du faux principe du développement
naturel de rhoinineon a conclu la perfectibilité indéfinie de rbuinanité ; mais l’homme est une créature, par conséquent il est limité, et nous connaissons ses limites en connaissant ses vrais rapports. La perfectibilité indéfinie est donc une erreur.
» Il faut se borner à entendre par perfectibilité humaine, la possibilité de faire acquérir graduellement au genre humain sa perfection par les moyens que Dieu même a établis. D’ailleurs l’effort de l’humanité sur la terre la dirige vers le ciel, où elle recevra la consommation de la perfection de son être.
» Existence d’un développement peiHodique des peuples, ou loi du progrès. — Ce développement périodique a été entrevu anciennement, quoiqu’on n’ait pas déterminé le nombre de la période. Il a été désigné, par les auteurs, sous le nom d’âge, de périodes, de changement progressif.
» Les diverses espèces d’aptitudes ; leur fondement et leurs propriétés. —-Il existe dans un peuple comme dans l’individu des aptitudes intellectuelles, morales et physiques.
» Ces aptitudes changent à chaque période, c’est-à-dire qu’à chaque période on en acquiert de nouvelles tout en conservant les précédentes.
» Il faut entendre par aptitude des dispositions à faire telle ou telle chose. Ainsi, avec l’aptitude intellectuelle convenable, on percevra des sensations, ou l’on saisira des rapports, ou l’on fera des abstractions, ou l’on résumera, etc.; et par les aptitudes physiques on aura des dispositions à l’indolence, au repos, si l’organisation et le tempérament lymphatique dominent, dans la faiblesse d’ailleurs des autres
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systèmes ; on sera au contraire disposé à l’action si les systèmes sanguin et musculaire prédominent.
» Ces aptitudes intellectuelles, morales et physiques tiennent à l’essence de la nature humaine, soit qu’on les considère dans leur existence, ou dans leur nombre, ou dans leur apparition successive.
» L’homme est un esprit intelligent et libre ; de là découlent ses aptitudes intellectuelles et morales.
» L’homme est un esprit uni à un corps ; mais comme ce corps est composé de divers systèmes qui ont des propriétés différentes et des influences diverses, ses aptitudes physiques doivent varier en raison de la prédominance de ces divers systèmes.
» L’ordre dans lequel se manifestent ces aptitudes intellectuelles et physiques çst aussi fondé sur la nature de l’homme. On cbnnaît ses diverses aptitudes successives dans chaque individu, et c’est même ce qui différencie ses âges. La société représente les mêmes phénomènes que l’individu, parce qu’elle ne peut reproduire que les aptitudes de la nature humaine; et comme un peuple dégradé se trouve avoir l’organisation de l’enfance, il passe successivement de cette organisation h celles qui appartiennent à des âges supérieurs.
» Et c’est vraiment une chose remarquable que les hommes d’un peuple enfant, quoiqu’ils parcourent toutes leurs périodes individuelles, cependant ne changent pas de constitution, mais conservent toute la vie celle qui est propre à la période du peuple auquel ils appartiennent.
« On saisira encore mieux cette loi, si l’on examine le dé-
veloppemeut individuel d’un peuple civilisé ou qui a parcouru une partie ou bien toutes les périodes de son développement. Ces individus, à chaque septénaire, changent de constitution physique jusqu’à celle qui est propre à la période sociale à laquelle ils appartiennent, et le reste de leur existence ils demeurent dans celte constitution.
» Raison de l’ordre dans lequel on a nommé ces aptitudes, et de la manière dont elles se forment. ■— On a peut-être déjà remarqué que nous avons commencé par nommer les aptitudes intellectuelles et morales avant les aptitudes physiques. Nous avons suivi cet ordre, parce qu’il nous a semblé qu’il est le plus conforme à ce qui se passe dans la nature, quoique d’ailleurs il puisse y avoir simultanéité.
» Lorsqu’on agit sur des peuples sauvages, on s’adresse à leur esprit par la doctrine qu’on leur annonce, on éclaire leur intelligence, on dispose leur volonté pour les amener à l’action ; et tout le monde sait qu’avant d’agir, il faut connaître et vouloir, surtout dans l’âge adulte, et quand oii est maître de sa personne. Par conséquent, cet ordre n’est <pâs indifférent et mérite qu’on y fasse attention, afin d’apprécier l’heureuse influence de la prédication et même sa nécessité. Ce qui nous fait conclure de nouveau que le moral forme le physique, que l’esprit développé l’organe.
» Quant à la formation de ces aptitudes, nous dirons d’abord qu’elles sont dans là nature humaine; qu’il est dans cette même nature qu’elles apparaissent successivement; cependant il est nécessaire qu’une circonstance en détermine l’accroissement, nous dirions presque l’enfantement et l’exercice.
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et nous pensons que eette circonstance est l’enseignement de la doctrine qui éclaire, règle, commande l’action d’une manière conforme à la nature de l’homme, et détermine par conséquent le développement de tout ce qui n’est qu’affaibli.
» Lorsqu’on lira les aptitudes propres à chaque période, on remarquera que l’aptitude intellectuelle influe principalement sur tous les événements de la période. On fera aussi attention que dans les trois premières périodes la masse de la nation n’exerce que les facultés inférieures, c’est-à-dire la sensibilité, l’imagination et le sentiment, et que cependant chacune de ces facultés prédomine à son tour : la sensibilité dans la première période, l’imagination dans la setonde, le sentiment dans la troisième, quoique dans cette période les deux autres facultés jouissent de leur plus grande activité. On verra ensuite qu’à partir de la quatrième période, la nation exerce ses facultés supérieures, l’entendement, la volonté et la mémoire, en s’occupant des objets de la métaphysique, ce qui se manifeste ostensiblement dans la quatrième période. Dans la cinquième, quoique l’esprit ait le même objet, cependant il fait une opération spéciale, qui est de résumer et de coordonner ses idées, d’en faire un système. Dans la sixième période, il explique les principes et se constitue d’après leur indication. Dans la septième, enfin, il perfectionne ses doctrines et ses œuvres, pour s’y fixer et en jouir. C’est le terme de son progrès et l’entrée à l’état stationnaire.
»Un fait également digne de remarque, est que pendant les quatre prcEnières périodes environ, ce sont des étrangers ou
(les personnes appartenant à des nations plus civilisées qui exercent avec plus de distinction Taction doctrinale, et qui senties maîtres des peuples qui commencent.
» On se tromperait beaucoup si l’on croyait que le volume et la forme des crânes des premières périodes d’un peuple sont les mômes que dans les dernières, ou bien encore que dans une môme période on peut trouver des crânes ayant la forme et le volume de toutes les autres,
» Nous croyons pouvoir affirmer que les crânes d’une môme période se ressemblent pour le dessin, le volume, et surtout dans les proportions de la partie antérieure à la partie postérieure.
«Nous croyons aussi qu’il existe un développement gradué dans les crânes depuis la première période jusqu’à la dernière; que la forme, le dessin, les proportions entre la partie postérieure et antérieure, entre le crâne et la face, changent avec la période, et vont toujours en augmentant et en S'harmonisant. »
IGNÔRANCÉ DANS LAQCELLE CHAQUE CLASSE VIT
A l’égard des autres.
« J’ai observé cent fois la parfaite ignorance où chaque classe vil h l’égard des autres, ne voyant pas, et ne voulant pas voir.
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» Nous, par exemple, les esprits cultivés, que de peine nous avons à reconnaître ce qu’il y a de bon dans le peuple ! Nous lui imputons mille choses qui tiennent, presque fatalement, à sa situation, un habit vieux ou sale, un excès après l’abstinence, un mot grossier, de rudes mains, quesais-je?... Et que deviendrions-nous, s’il les avait moins rudes?... Nous nous arrêtons à des choses extérieures, à des misères de forme, et nous ne voyons pas le bon cœur, le grand cœur qui est souvent dessous.
» Eux, d’autre part, ils ne soupçonnent pas qu’une âme énergique puisse se trouver dans un corps faible. Ils se moquent de la vie de cul-de-jatte que mène le savant. C’est un fainéant, à leur sens. Us n’ont aucune idée des puissances de la réflexion, de la méditation, de la force de calcul décuplée par la patience. Toute supériorité qui n’est point gagnée à la guerre, leur semble mal gagnée. Que de fois j’ai entrevu en souriant que la Légion d’honneur leur semblait mal placée sur un homme chétif, de pâle et triste mine...
» Oui, il y a malentendu. Ils méconnaissent les puissances de l’étude, de la réflexion persévérante, qui font les inventeurs. Nous méconnaissons l’instinct, l’inspiration, l’énergie qui font les héros.
» C’est là, soyez-en sûrs, le plus grand mal du monde. Nous nous haïssons, nous nous méprisons, c’est-à-dire nous nous ignorons. »
(Ze Peuple, par Michelet, 3® édition, 18û6, p. 175.)