‹ Le treizième fils de Jean-PierreChapitre 7 sur 38 · UE · texte numérisé non relu

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et même élégange. Le père enverra ses fils tous lés matins au collège, dé huit à dix heures, et l'après-midi de deux à cinq.

Ils recevront l'iustruciion, en compagnie de camarades qui seront leur émules, qu'ils verront seulement pendant la classe et parmi lesquels il pourront chercher un on deux amis ; trois plutôt que deux, pour pare aux défections. Et s'ils en conservent un sur les trois, jusqu'à la tren tième année, celui-là sera bon, et eux aussi.

Maix l'éducation se fera dans la famille, avec ou sans précepteur. Lea enfants resteront dans leur milieu social, garderont leurs habitudes s’accoutunmeront au rang qu'il devront occuper un jonr dans le monde Seulement, ici commencent les difficultés pour le père, qui aura de réformes à opérer, s’il veut mener à bien son entreprise.

—Quelles réformes, je vous prie ?

—C'est que, dit Félix en souriant, vous m'avez quereller incontinent, Je me risque. Il faudra, d'abord, songer au bon exemple et faire soi même ce que l’on conseille à ses enfants de faire; ne point médire honorer les vieillards, aimer les pauvres, respecter la hiérarchie sociale, n'enviea personne, être humain, prudent et modérée. Puis, au lieu de discuter la religion, la pratiquer ; ce n'est pas toujours commode, mais Dieu ne nous a pas créés pour nous amuser. Quel frein mettez-vous à la fougue, à l’exubérance d'un enfant ? Et comment le prémunirez-vous contre les batailles de la vie, s’il n’est pas religieux ? Donc, plus de livres frivoles, plus de roman légers, plus de journaux à images tratnant sur les tables. S'il y a un livre chez vous dont-une seule page puisse blesser la délicatesse d'un enfant, brülez ce livre. Pas un tableau qu'on ne puisse regarder sans trouble Et surtout pas un mot qui provo: que la curiosité non satisfaite.

M. Gabalou se leva et serra la main de l’abbé.

— Où allez-vous ? demanda Félix.

—Je vais à la ville y chercher une maison...où je ne mettrai pas de statues. Tous, mon ami, dressez-moi le catologue de ma future biblio thèque : abonnez-moi aux journaux qn'il vous plaira de choisir. Nous causerons ce soir, demain et après demain de mes petites affaires. et pour comment je vais faire un beau feu de joie des soixantes volumes

de Voltaire que j'ai lâ-haut et que je n'ai jamais lus.

— Vous vous en vantiez ! dit l'abbé rayonnant de joie.

Ah ! mon ami, si les bourgeois qui adorent Voltaire l'avaient lu, ils ne l’adoraient pas. Vous allez rester avee nous, hein ? Les deux enfants seront à vous comme à moi, et voucétes le maitre que je rêvais pour eux et pour moi.

Non, reprit Félix: je suis prêtre, et c’est la vie du prêtre que je veux ; 1l me faut une famille plus nombreuse. J'ai reçu, tantôt une lettre de mon évêque et je suis nommé vicaire d’une petite paroisse dans la montagne Mais je reviendrai vous voir.

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armes...

‘ La nature, l'amitié, le ministre de la religion seul remplace tout ; seul au milieu des gémissements et

les pleurs, livré lui-même à l’activité du poison qui dévore tout à ses yeux, il l'affaiblit, il le détourne; ve qu’il ne peut sauver, il le console, il le porte jusque duns lo sein de Dieu ; nuls témoins, nuls spoctaeurs, rien ne le sontient ; ni la gloire, ni le préjugé, ni l'amour de lan renommée : son âme, ses principes, e ciel qui l’observe, voilà sa force et sa récompense. ‘“ Le monde, cet ingrat qu’il faut plaindre et servir ne le connaît pas s’oceupe-t-il hélas !, d’un itoyen utile, qui n'a d'autre mérite que celui de vivre dans l'habitude d’un héroïsme ignoré ? ?’ [CHATRAUBRIAND. |

Un soir d'hiver, aux approches de la Noël, il faisait grand froid, et la neige tombait avec abondance. L'abbé Félix rentra dans sa chambre aussitôt après le souper ; il était fatigué d’une rude journée, et n'ayant faire en son gite, il fit comme le lapin de La Fontaine et se mit à songer. Le vieux curé, maladif, infirme, dormait déjà. La servante vaquait à es affaires, dans la cuisine enfumée, conversant, faute de partenaire plus loquace, avec son roquet et sa chatte.

Un feu pétillant illuminait le pauvre logis du vicaire, qui n’alluma point sa lampe, en vue d’une économie nécessaire, et qui s’assit dans le fauteuil branlant qu'on avait hissé à dos de mulet, au sommet de la montagne, du temps nême que le duc Victor-Amédée de Savoie, franhissait le col pour entrer en Dauphiné, c'est-à-dire deux siècles aupaant.

Là, se voyant seul, bien loin du monde, enveloppé du silence morne que la nuit apporte en ces hautes régions des Alpes, Félix se donna le égal d’une causerie avec soi-même. plaisir assurément restreint, mais

ui est le seul refuge des cœurs jetés dans l'isolement, à l’âge où l’on

ime à diretout haut sa pensée.

* Me voici vicaire depuis trois mois, se dit-il donc. Vicaire! c’est un eau titre, assez lourd à porter, pour qui n’a pas l'esprit sain et le corps robuste. M. le curé n’est pas mécontent. Moi, j'accomplis laborieusement non devoir. Tout va bien, et je dois être satisfait.

‘“ Seulement I y a un petit seulement, ear enfin la vie n'est pas bsolument couleur de rose ; je m'aperçois que servir Dieu et les pause res n'enrichit point. De quoi j'aurais tort de me plaindre, puisque je sais fort bien que le sacerdoce n’est pas une source defortune. Mais 1] audrait au moins que l'on pût vivre décemment

‘ Calculons un peu. Je reçois un traitement annuel de 350 francs ; la ‘ommune, assez obérée, y joint un supplément de 100 francs ; j'y ajoute B00 francs de casuel et d'honoraires de messes. Je jouis donc d’un reve-

u fixe de 750 francs par an, c'est-à-dire un peu plus de deux francs >ar jour, moyennant quoi je dois manger, me vêtir, m’entretenir, acheter des livres, économiser pour avoir au moins un lit, une table, quatre haises et une marmite quand je serai nommé curé.

“ En outre, je dois faire l‘aumône. Ce n’est pas seulement pour moi ‘obligation d'nn précepte évangélique, d'un exemple à donner ; c’est, de plus, un impôt forcé auquel je ne puis me soustraire.

“ Etablissons le budget. ”

Félix prit un crayon, et à la lueur, de la flamme rouge de son feu, il

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avec ordre.

RECETTES : 760 francs.

DEPENSES : au curé. qui me loge, me nourrit, à raison de deux repas par jour, me fournit le vin de la messe ; une pension annuelle d

Blanchissage ; entretien d DAT MOÏB. 4.40 soc evoos vocsonoon vovsoons séeneorrernconvensesenee DPETENTE

Une soutane tous les deux ans ; un manteau tous les cinq ans;

\ culottes, gilets, et autres vêtements ; part proportionnelle, | par an... EE AR VE HA RE TE DPCCAEETETITI REC TENTE Un chapeau, 15 fr. ; deux paires de chaussures, 32 fr. ; six rabats, LANGE PES QI RE ARR CAE RENE AR DA

Mon tabac, puisque j'ai la malheureuse habitude de priser ; TROIS SOUS par jour donnent, par an... SR EN CNE ES à 2 + cu Intérêt de la somme de 900 fr. que je redois au Grand Sémaire, pour mes frais d'étude à 45 fr. et amortissement d’un cinquieme

de ma dette... ARE Mr td AR LLRS LE CET AE ES NOR ES

Mensualités au libraire qui m'a fourni le Catéchisme de Guilluis, le Dictionnaire lhéologique, le Sermonnaire, et autres livres indispensables : 10 fr. par mois (j'en ai encore pour quarante mois |! )}......…. ÉNSETE NI LEE DD PRELARNES LE LEGER AQU IRC RES LR EE ARE Menues dépenses imprévues ; voyages, frais de poste, objets à usage, médecin, pharmacien, le tout évalué en moyenne NOUD CORRE DAT OUT 16088 tbe ns ne nscscrreteé oc e deco soon nas s

Pension mensuelle de 10 fr. promise au fils cadet de mon frère Pierre-Antoine, lequel a sept fils èt trois filles..........,..........

nn mn ose

prend ses livres 2. Het ! l'abbé Vital en a besoin ;

lui. Ci, 120 francs.

‘“ Encore un effort, nous serons au bout.

belle-sœur Agathe: Ci, 54 franca.

peu plus. Mais ce sera un équilibre instable.

qu'on donne aux enfantelets pour acheter un gâteau !

raça le tableau suivant sur un bout de papier, à seule fin de procéder

Versement à la caisse de retraite ecclésiastiqne........ ............... Mémoir:

1,135 51 * Ouais !-s’écria l'abbé Félix, lorsqu'il eut terminé son additien; Nous voici bien loi de compte, et je ne suis pas aussi nanti en finances ue défunt Crésus. Au total c’est un déficit de 385 francs. Le Grand éminaire attendra. Je n’amortis pas. Ci : 180 francs à biffer : Suppri mons la pension du neveu ; il fera comme moi, et il se privera ; ci; 12 francs. Je suis encore bien loin de compte !. Si le libraire voulait re Je lui vends les livres, et il payera les mensualités : son père est aubergiste et n’a que

* # Le tabac est décidément très cher ; en outre, c’est une habitude fu: neste. Je ferai cadeau de ma tabatière en bois de Sainte-Lucie à ma

“I manque une petite somme pour parfaire l'équilibre: nous la rat ‘trapperons sur le chapitre véféments : la soutane fera trois ans : le man: teau ira jusqu'à sept ; et en ressemelant mes souliers, ils dureront un

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“Je n'ai prévu ni l’aumône, ni les économies. Je ne veux cependant pas refuser aux pauvres un morceau de pain ou un sou, le petit sou

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1x qu 365" “ Celui qui donne la pâture aux petits oiseaux a bien de la besogne ! At J'ai confiance, il ne m'abandonnera pas. ” 80 Cela dit, Félix alluma sa lampe et se mit à travailler. Le La petite paroisse où notre ami Félixest vicaire est appelée Entre-

100" Deux-Eaux. Elle est située sur un étroit plateau, dans les sommités a alpestres, un vallon, sauvage et dénudé, entouré de toutes parts de roches abruptes. Une aiguille de pierre, énorme, s’élance d’une crête escarpée, dominant ravins et précipices. Deux torrents en descendent, "54" noircis par les détritus d’ardoise, écumeux, courant en cascatelles sur

4 des cailloux : ils baignent les quelques chaumières, à demi enfouies dans gi le sol, qui forment le village de l’église. 995" Au delà de ce sol, sur les pentes de la montagne, de vastes pâturages Le E étendent, et plus loin des forèts de sapins, au feuillage sombre, où se mi croisent des sentiers agrestes its L'église d Entre-Denx-Eaux est une masure, dont un fermier de Nor- 120" mandie ne ferait point son étable. Ses murs énormes croulent de 114 1 vétusté. Les fenêtres n ont plus de vitres, et des châssis de papier huilé d'à remplacent les verrières peintes, brisées pendant la Révolution. Les D ES ISE A autels sont de bois vermoulu : l'humidité en a écaillé la peinture ; les Mémoir M 0's sont rougis. D'antiques fleurs en papier décorent des vases de paco- . tille. Aux grands jours de fête, c'est une couverture mangée des vers

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qui sert de tapis sur les marches de l'autel. Pat A Des falots de fer blanc enluminé sont accrochés aux parois du sanc: M tuaire. Une statue de la Vierge, informe, vêtue de paillons et de clin-

quant, se dresse dans une niche, autrefois sculptée, et que les siècles à ont rendu fruste. 14

Ce temple inspire la tristesse : les hommes sont donc bien ingrats [à avers Dieu, qu’ils l’honorent en ce hangar misérable ? Et pourtant on M y prie avec ferveur, la foi y resplendit de son éclat si pur, et quand, le dimanche, la foule des fidèles se presse entre ces murs crevassés ; LM quand les cierges de l’autel répandent leur lumière et qu’un chœur de +" oix rustiques retentit sous les voûtes, qui n’ont plus d’écho, le lieu saint, si humble et pauvre qu'il soit, est comme transfiguré, et se revêt d’une incomparable majesté.

Autour de l’église, le cimetière, empli d'herbes folles et d’orties, sous l'épaisse toison desquelles disparaissent les tertres tumulaires. (Cà et là quelques croix sont debout. Elles portent la plupart un nom, une date. D’autres gisent sur le sol. Au fronton de la maison de Dieu, un adran solaire est peint, avec cette inscription, qui est un avertissement :

Ultimam time.

Le presbytère est derrière l’abside, un peu en contre-bas, au bord hême du torrent. C’est une maison délabrée, car le curé n’est pas mieux ogé que le bon Dieu, Les pièces du bas sont enterrrées, comme des ca-

1,135 51 additien ; finances e Grand Su ppri ci; 12 oulait re:

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ves, éclairées par des soupiraux à barreaux de fer. Il à un salon, — Il sut notre langue ps indigente—: le salon est ob biameht à la chaux tous Il'én: les dix ans : un poêle de faience y fait l'office de console; le buffet est :oisses c de bois blanc, et les chaises témoignent de longs et loyaux services. gréables

La servante a son lit dans un enfoncement qui touche à la cuisine. engeanc Le bûcher est tout prè. En haut sont les chambres du curé et du vif ar Ja M

caire, et celle qu'on offre aux amis et aux passants. DA dep naïveté «

Le plus mince bourgeois d'une modeste bourgade n habiterait pas Elles « volontiers ce logis, où vit depuis quinze ans un vieillard usé par ll zanteans travaux multipliés du saint ministère. bouffis. I

Le bon curé touche au terme de sa vie ; il a si longtemps véru parmi des coud ces paysans, ignorants et simples, mais d’une foi robuste et proiondéS 1e lèvres ment chrétienne, qu'il n’a pas voulu les quitter pour la plaine, dont 1 l'autre sa

climat conviendrait mieux à son âge et à sa santé. [l est resté avec se On les enfants, auxquels il léguera sa dépouille mortelle et son souvenir, dl :rbentent qui viendront bientôt prier sur sa tombe. tous les

Félix aime ce curé, le jeune homme a trouvé en lui un père. Il a tout parlent. I la charge de la paroisse, qui est populeuse : dix-sept hameaux d% voit pas. trois ou quatre familles chacun, et dont le plus proche est éloigné d À l'aubs l'église de plus d’une heure de marche dans la montagne. affaissées :

Je matin, après avoir dit la messe, il visite les malades, puis il fait | paule, les catéchisme aux petits enfants ; il en a pris quelques-uns pour élèves, # l'officiant, leur enseigne les éléments du latin, en vertu de quoi on lui fait paye attaché, sa

patente ; de plus, le maître d'école se plaint de la concurrence et déni Elles mc gre le vicaire. Mes vs et les Les offices terminés, le vicaire bêche le jardin, innocente récréation Elles off. la seule qu’il puisse avoir. Il récite son bréviaire, fait la classe. Il a] Qu'il se registres à tenir en ordre, ses examens à préparer, Le crépuscule arrivÆÆ tives, affai

qu'il n’a pas eu un moment de loisir depuis le matin. estiment

Et la nuit n’est pas toujours consacrée au sommeil. Ce jour même % n'est pas pl Félix, après avoir établi son budget, tout ainsi que s’il était banqui@S nières sont ou millionnaire, feuilletait l’un des énormes in-folio de dom Calm ont des to un paysan vint heurter à la porte du presbytère. Il venait prévenir travers, mo vicaire que son père mourant demandait les sacrements, le Viatiqt un jour sar sacré, suprême consolation de l’homme, au seuil de la redoutable éternit Elles ao

La vie du prêtre est parsemée d'épisodes de ce genre. Que de foishSà saint Bon est ainsi éveillé au milieu de la nuit. Avec quel courage il brave là sainte Th, tempérie des saisons, les dangers, la fatigue, pour assister aux derni® Elles von moments d’une pauvre créature appelée de Dieu ! s'accuse d'a

C'est véritablement le héros chrétien. Il est de ces hommes d'avoir ma Lamartine trace le portrait :

“ [1 n’a point de famille, mais il est de la famille de tout le mond on l'appelle comme agent, comme conseil où comme témoin dans toi les actes de la vie ; sans lui, on ne peut ni naître ni mourir ; il bénit berceau. la couche conjugale, le lit de mort et le cercueil ! ”

x* Félix remplaçait donc le vieux curé, débile, à demi paralysé. Il ext

e confessio péchés ; ma eralent.

L'ur lang ltrailleuse ar viennent 'ansformen

çait pieusement les saintes fonctions. Il excitait l'admiration dei les trahied ouailles par sa ferveur angélique, son inépuisable charité, sa tendre Eu’on a form

pour les déshérités. Nul ne l’implorait en vain. 11 se dépouillait de ti « Le calo

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Il sut éviter habilement plusieurs pièges qu'on lui tendit.

Il en est un que ious les jeunes prêtres connaissent. Toutes les pa-

roisses comptent plusieurs de ces créatures quinteuses, acariâtres, désagréables, méchantes, que l’on appelle des fausses dévotes. C’est une engeance malfaisante, qui d’ailleurs prouve l'excellence de la religion,

‘car lareligion est excellente qui n’est pas anéantie par leur niaïse

naïveté ou leur hypocrisie.

Elles ont dépassé et de beaucoup l’âge où les fermes avouent qua-

ranteans. L'une est petite, replète, grosse, le teint plombé, les yeux

bouffis. L'autre est longue, svelte, décharnée, avec des traits anguleux,.

des coudes pointus. Celle-ci a le nez busqué, en bec d'oiseau de proie, les lèvres minces et décolorées, les yeux cavés, sans éclat ; l’une roule, l’autre sautille.

On les voit se promener, en quête d’un péché mortel à raconter. Elles. arpentent le terrain par de longues enjambées, furetant de l’œil dans

tous les coins et recoins, observant ceux qui passent, épiant ceux qui

parlent. Leur infatigable regard pénètre partout, et devine ce qu’il ne:

voit pas.

À l’aube elles sont à l'église, pour y tout surveiller. Elles sont 1à, affaissées sur leur chaise, les doigts entrelacés, la tête penchée sur l’épaule, les yeux extatiques. Elles examinent avec soin le maintien de l'officiant, critiquent sa chasuble posée de travers, son manipule mal attaché, sa tonsure mal tracée.

Elles morigènent le petit servant de messe, s’il s’est embrouillé dans les us et les a, ou parce qu’il a escamoté la moitié des répons.

Elles offrent au sacristain leurs conseils et l'appui de leur expérience.

Qu'il se présente une cérémonie, une procession, elles sont là, attentives, affairées, gourmandant leurs voisins, toisant les jeunes filles;elles

estiment que l’encens est mélangé de trop de myrrhe, et que son parfum. fn'est pas parfaitement liturgique ; les fleurs sont mal choisies, les ban-

nières sont défraîtchies, les congréganistes se tiennent mal, les chantres ont des tournures vulgaires, monsieur l’archiprêtre met son rabat de travers, monsieur le curé est obèse, monsieur le vicaire est long comme un jour sans pain.

Elles sont casuistes, elles dogmatisent. Elles apprendraient la morale à saint Bonaventure, le dogme à saint Thomas d'Aquin, le mysticisme à sainte Thérèse.

Elles vont importuner leur confesseur une fois par semaine : l’une s'accuse d’avoir mangé une grappe de raisin avec concupiscence, l’autre d'avoir manqué de patience à l'encontre de son matou. Elles emplissent le confessionnal deux heures durant, et confessent non seulement leurs péchés ; mais encore ceux de toute la paroisse. Au besoin, elles inven-, eralent.

L.ur langue est une machine de guerre plus terrible cent fois que Les itrailleuses perfectionnées. 11 n’est pas de cancan absurde qu’elles ne arviennent à rendre croyable ; pas de grossier mensonge qu'elles ne ransforment en vérité. Elles feraient battre les montagnes entre elles. Iles trahissent avec art, elles sont perfides avec adresse.C’est pour elles Eu on a formulé cet axiome :

* La calomnie est un charbon ardent qui noircit ce qu'il ne brûle pas.”

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