‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 25 sur 104 · I. V. Lefort, La légende de saint Bénézet, p · texte numérisé non relu

I. V. Lefort, La légende de saint Bénézet, p

On sait (juc la renoninicc de cet antique monument lui valut d'être mis en chanson. Mais, avant d'être célébré dans les refrains populaires, il avait inspiré une légende fort jolie, presque aussi vieille que lui, et dont le lecteur aimera sans doute à retrouver ici la traduction.

« Un jeune garçon, du nom de Benoît, gardait dans les pâturages les brebis de sa mère, lorsque Jésus-Christ lui dit hautement et par trois fois : Benoît, mon fils, écoute la voix de Jésus-Christ. — Qui êtes-vous, Seigneur, c|ui me parlez ? J'entends votre voix, mais je ne peux vous voir. — Ecoute donc, Benoît, et ne te laisse pas effrayer. Je suis Jésus- Christ, qui, par une seule parole, ai créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment. — Seigneur, que voulez-vous que je fasse? — Je veux que tu abandonnes les brebis de ta mère, que tu gardes en ce moment, parce que tu dois me construire un pont sur le Rhône. -^ Seigneur, je ne connais pas le Rhône, et je n'ose délaisser les brebis de ma mère. — Ne t'ai-je pas dit de croire à ma parole ? Viens donc hardiment. Je ferai garder tes brebis, et je te donnerai un guide qui te conduira au Rhône. ■ — Mais, Seigneur, je n'ai que trois oboles ; comment pourrai-je construire un pont sur le Rhône? — Tu le construiras très bien, comme je te l'enseignerai.

» Benoît s'en alla donc, obéissant à la voix de Jésus-Christ qu'il avait entendue, quoiqu'il ne pût voir sa personne. Un ange se présenta à lui immédiatement , sous les apparences d'un pèlerin, portant un bâton et une besace, et lui dit : Suismoi sans crainte ; je te conduirai jusqu'au lieu où tu dois faire un pont pour Jésus-Christ, et je te montrerai comment tu devras t'y prendre pour exécuter toutes choses.

> Ils arrivèrent bientôt au bord du fleuve. Benoît, voyant sa largeur, fut effrayé, et dit qu'il ne pourrait en aucune façon construire un pont en cet endroit. L'ange lui répondit : Ne

crains rien, le Saint-Esprit est en toi. Vois cette barque ; elle servira à ton passage. Va à la ville d'Avignon ; montre-toi à

FiG. 6i. — Halle des DRAriERS, a Ypres.

l'évêque et à son peuple. Cela dit, l'ange disparut à ses yeux. » Alors le jeune Benoît s'approcha de la barque et pria les

bateliers, pour l'amour de Dieu et de la bienheureuse Marie, de le conduire jusqu'à la ville, où l'appelait une affaire importante. Le patron, qui était juif, lui répondit : Si tu veux passer, tu me donneras trois deniers comme tout le monde. Benoît, invoquant toujours l'amour de Dieu et de la bienheureuse

FiG. 62. — Halle de Crémone.

Marie , supplia de nouveau qu'on le transportât de l'autre côté du fleuve. Mais le juif répliqua : Que m'importe ta Marie? Elle n'a aucun pouvoir, ni au ciel, ni sur la terre. J'aime mieux trois deniers que l'amour de ta Marie. Il n'en manque pas, d'ailleurs, de Maries. Sur cette réponse, Benoît donna les trois

oboles qu'il possédait. Le juif, voyant qu'il n'en pouvait extorquer davantage, les accepta et lui fit traverser le fleuve.

» A son entrée dans la ville d'Avignon, Benoît trouva l'évêque qui prêchait à son peuple ; celui-ci, ne voulant pas l'écouter, le renvoya au prévôt. Il se rendit auprès du prévôt, et lui dit avec beaucoup de calme : Mon Seigneur Jésus-Christ m'a envoyé dans cette ville pour que je fasse un pont sur le Rhône. Le prévôt répondit : Comment, vil personnage, toi qui n'as aucune ressource, tu prétends faire un pont là où ni Pierre, ni Paul, ni Charles, ni aucun autre n'ont pu l'exécuter ? N'est-ce pas prodigieux ? Cependant, je sais que les ponts se construisent avec des pierres et de la chaux : je te donnerai donc une pierre que j'ai dans mon palais, et, si tu peux seulement la remuer ,et la transporter, je te croirai capable d'accomplir ton œuvre.

» Benoît, plein de confiance en Dieu, revint vers l'évêque et lui annonça qu'il allait remplir la tâche imposée par le prévôt. Allons donc, lui dit l'évêque, et voyons les merveilles que tu promets. L'évêque, suivi de tout son peuple, se rendit au lieu désigné. Là, Benoît chargea sans effort sur ses épaules, comme s'il se fût agi d'un caillou, cette énorme pierre, que trente hommes n'auraient pu ébranler, et la transporta à l'endroit où devait se trouver la fondation de la première arche. A la vue de ce prodige, tous furent saisis d'admiration et s'écrièrent : Que le Seigneur est grand et puissant dans ses œuvres ! Alors le prévôt, tout le premier, qualifia Benoît du titre de saint, et, lui baisant les pieds et les mains, il lui offrit trois cents sous. Sur le lieu même, Benoît recueillit cinq mille sous (i). »

Cette légende était lue au peuple chaque fois qu'on voulait quêter pour l'achèvement ou l'entretien du pont ; et voilà comment cette construction grandiose fut menée à bien en aussi peu de temps. On cite encore comme des monuments remar-

Page 1