I. Histoire litté) aire de la France^ XX IV
avaient commencé à s'unir pour établir des ponts aux princi-
paux lieux de passage, à encourager par des faveurs spirituelles
les princes qui en établiraient. Et, peu à peu, les clercs étaient parvenus à l'accaparement régulier de ces ouvrages essentiellement civils. Quel empiétement ! Heureusement qu'on eut soin d'y mettre bon ordre par la suite, en réservant cet exorbitant privilège à l'autorité laïque !
Dans l'étude que je viens de consacrer à l'architecture, si je n'ai pu faire partager au lecteur la profonde admiration que j'éprouve pour les monuments de la plus belle période de notre art national, j'ai du moins essayé de lui en expliquer rationnellement les beautés. Mais, je le répéterai en terminant, il ne faut pas perdre de vue que la main de l'ouvrier ou de l'artiste n'a pas seule produit ces chefs-d'œuvre : une foi réelle les a enfantés, cette foi qui agit, comme dit Corneille. Et le sentiment de la foi a déteint même sur l'art profane, sur les édifices purement civils, puisqu'ils ne sont que le reflet de l'architecture religieuse. Il résulte de là, dans l'ensemble des monuments du moyen âge, un caractère général et dominant dont la formule me servira de conclusion : ce caractère, c'est la sublimité, ou du moins la recherche du sublime. Les Grecs ont recherché la grâce, et ils l'ont atteinte avec un succès complet : leurs édifices sont, comme leurs statues, extrêmement gracieux. Mais les artistes chrétiens pouvaient seuls viser au sublime en maniant la pierre, et seuls ils y sont arrivés. La première de ces qualités appartient à la terre ; l'art païen nous fait aimer la terre. La seconde tient plutôt du ciel ; l'art chrétien, l'architecture française, pour lui donner son vrai nom, nous attire en haut : Sursum conia ! Nous nous envolons vers les régions célestes avec ces voûtes aériennes, avec ces flèches élancées qui paraissent exemptes des lois naturelles de la pesanteur, comme certains saints dans leurs moments d'extase. Je ne veux pas discuter ici lequel de ces deux mérites à été poussé le plus loin, lequel de ces deux arts est supérieur à l'autre. Mais je constate leur
objectif différent, leur point de départ différent, leur résultat différent.
Et ce qui prouve bien que le sublime a été l'idéal du moyen âge, c'est cpie dans les lettres et les sciences le moyen âge a également triomphé par lui. Quelle est la plus sublime des poésies? La poésie épique. La plus sublime des sciences? La théologie. Or, ce sont précisément là ses spécialités ; ce sont là ses victoires. La Soiiune, la Chanson de Roland, la Sainte- Chapelle, forment ensemble une magnifique trilogie, qui enseigne éloquemment aux âges modernes quel fut son esprit, quelle fut sa foi, quel fut son amour. Que d'autres lui reprochent d'avoir méconnu la grâce matérielle (ce reproche serait encore injuste en bien des cas) ; que d'autres l'accusent d'avoir été contraire à la perfection de la forme, d'avoir apporté un obstacle au progrès artistique (ce sont les paroles textuelles de W. Renan) (i) : pour nous, lors même que ces griefs seraient fondés, nous ne saurions lui en vouloir, car c'est lui qui, le premier, a fait servir l'architecture à une œuvre de moralisation et de salut ; c'est lui qui, le premier, en bâtissant sur la terre, a travaillé à donner aux hommes le sentiment et le désir d'une autre patrie.