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sortaient se trouvait dans un village lointain (ce qui prouve, entre parenthèses , que l'art du sculpteur était répandu jusque dans les campagnes) ; il fallait au moins deux journées de marche pour y arriver. Cependant son désir était si vif, que, profitant d'un moment de liberté, il entreprit courageusement la route, se promettant d'aller et de revenir d'une seule traite.
FiG. 69. — Vh:ri;e noire de Chartres.
D'après un dessin ancien conservé aux archives d'Eure-et-Loir.
pour ne pas laisser ses travaux en souffrance. Parvenu à Fontaine (c'est ainsi que s'appelait le village), il choisit la plus belle statue qu'il put trouver, l'acheta, la paya, l'enveloppa dans une étoffe de prix, la chargea sur ses épaules , et se remit en route aussitôt, nourrissant tout le long du chemin le projet d'un bel oratoire, où il installerait sa Vierge d'une façon digne
d'elle et irait faire sa prière tous les jours. Mais la fatigue et le poids de son précieux fardeau eurent bientôt raison de son impatience. Force lui fut de chercher une hôtellerie pour prendre quelque repos. Il n'en trouva point, et il commençait à se désoler, lorsqu'un inconnu , vêtu à peu près comme un moine , l'aborda et lui dit : « Venez avec moi ; je vous procurerai un bon et honorable gîte. C'est à deux pas d'ici. — Qui êtes-vous donc ? demanda notre homme. — Je me nomme simplement Pierre, le frère Pierre. »
Alors il se laisse conduire par son guide improvisé. Il trouve tout à coup devant lui une forêt profonde, dans cette forêt un palais somptueux, et dans ce palais un seigneur plein de bonté, qui lui fait servir par Pierre, son écuyer, les mets les plus savoureux, les breuvages les plus réconfortants. Il le fait ensuite coucher, à son corps défendant, dans un lit d'une blancheur éclatante, et si bon, qu'il s'endort profondément jusqu'au lendemain. Alors seulement sa curiosité s'éveille ; il veut savoir quels sont cet hôte si magnifique, ce serviteur si prévenant. Enfin il obtient de ce dernier la réponse suivante : « Je suis saint Pierre, et mon maître est le Seigneur en personne, qui a eu pitié de votre grand labeur, de votre longue pérégrination, et qui a voulu vous rendre l'hospitalité que vous réservez chez vous à sa Mère. » A ces mots, tout disparaît, et il se retrouve subitement devant sa porte avec sa statue : la route était faite (i).
Le caractère de grandeur et de sérénité des belles statues de nos cathédrales a , du reste, frappé les esprits les plus indifférents. Un classique fervent, qui semblait peu fait pour goûter les chefs-d'œuvre du génie chrétien, n'a pu s'empêcher de lui rendre hommage. « Plus je vois les monuments gothiques, dit-il, plus j'éprouve de bonheur à lire ces belles pages reli-
j . Anecdotes historiques tirées d'Etiefine de Bourbon, p. 129.
gieuses, si pieusement sculptées sur les murs séculaires des églises. Elles étaient les archives du peuple ignorant. Il fallait donc que cette écriture devînt si lisible, que chacun pût la comprendre. Les saints sculptés par les gothiques ont une expression sereine et calme, pleine de confiance et de foi. Ce soir, au moment où j'écris, le soleil couchant dore encore la façade de la cathédrale d'Amiens : le visage tranquille des saints de pierre semble rayonner (i). » Faut-il ajouter à cette appréciation l'aveu dont l'accompagne M. Renan ? Oui , pour la singularité de l'exemple : « Le treizième siècle, en cet ordre, avait presque touché la Renaissance ; le peuple de statues qui décore les cathédrales de Reims, de Chartres, d'Amiens, appartient presque à l'art classique par la grande allure, l'effet imposant, la liberté des mouvements (2). » Voilà, dans une pareille bouche, une déclaration bien- grave ; mais voilà aussi deux presque où se trahit l'homme qui ne veut pas se compromettre. Et le critique s'empresse de les accentuer en les faisant suivre de quelques restrictions.
La principale (car le reproche de vulgarité qu'il formule s'adresse à l'âge suivant) lui est dictée par le mauvais effet de la polychromie. C'était, effectivement, un usage très répandu de revêtir de couleur les statues placées à l'intérieur ; on les peignait de tons légers, blanc, jaune, rouge clair, vert pâle ; puis on accusait les lignes principales par des traits noirs très finement tracés, et parfois le fond des plis par des tons plus foncés. Mais nous verrons , à propos de la peinture, pour quel motif on le faisait, et à quel besoin d'harmonie et d'unité répondait cet usage. Du reste, les teintes pâles que l'on employait étaient loin de donner aux statues peintes la dureté que leur donne la polychromie moderne, et il ne faut pas en