‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 34 sur 104 · I. Tome IV, pi · texte numérisé non relu

I. Tome IV, pi

moyen âg'e s'ctait cpris de la laideur, qu'il avait fait le Christ aussi laid que possible, à dessein, pour le rendre un objet de pitié ou de terreur. Le moyen âge était trop imbu de la sainte tradition chrétienne pour donner dans ce travers. Lorscju'il n'a pas donné au Christ la beauté, c'est qu'il ne l'a pas pu ; mais, lorsqu'il l'a pu, voilà ce qu'il a fait.

FiG. 70. — Le « lîON Dieu cI'Amiens ».

La cathédrale de Strasbourg, celle de Reims surtout, renferment une quantité de sculptures qui n'ont pas moins de valeur. Dans la première, le Christianisme opposé 3.u Judaïsme, sur la façade du transept méridional, offre une double allégorie d'un grand effet et des sujets de draperie très habilement

traités. Dans la seconde, les anges sont particulièrement bien réussis. Deux d'entre eux, sous le porche de gauche de la façade, ont une grâce toute raphaélesque , avec leur tête juvé-

Fig. 71. — L'Église et la Synagogue, statues de la cathédrale de Strasbourg.

nile et souriante, leurs grandes ailes éployées et leurs longues robes tombant chastement sur les pieds, contrairement aux anges de la Renaissance, qui ressemblent à des amours et qui

en ont presque le costume. Quelques têtes d'apôtres, un saint Simcon, et les personnages si artistement drapés qu'on admire aux trumeaux des portes, dans le bras septentrional du transept, ont ctc avec raison jugés dignes de l'antiquité. Ce qu'on nomme le grand art n'a jamais rien produit de supérieur, même au point de vue de la forme (i).

Statues du portail central de Reims,

A Notre-Dame de Paris, que de beaux morceaux de sculpture on pourrait également citer ! Les reliefs du chancel ou de la clôture du chœur sont presque tous des modèles du genre. Le tympan de la Porte-Rouge contient quatre figures particulièrement intéressantes : ce sont celles de saint Louis et de la reine sa femme, à genoux devant Notre-Seigneur et la Sainte

I. V. ces figures dans Gailhabaud, t. I, pi. 7, 8, 22, et dans le Sai'/tl Louis dç. M. Wallon, 2° édition, p. 67, go.

Vierge. Marie semble intercéder auprès de son Fils pour le roi et la reine, qui, de leur côté, les supplient avec ardeur. Et quand on songe que cette partie de la cathédrale a été achevée en 1257, ^^^ ces statues, par conséquent, sont peut-être des portraits, qu'elles sont, dans tous les cas, un témoignage volontaire de l'humilité de S. Louis et de son épouse, cette représentation devient doublement précieuse et touchante.

FlG. 72- — JÉSUS APPARAISSANT AUX DEUX MARIE.

Demi-relief du chancel de Notre-Dame de Paris.

Mais c'est peu de chose que l'art de nos anciens statuaires considéré dans quelques beaux morceaux pris isolément. Il faut l'admirer dans ses conceptions d'ensemble. Il faut le voir grouper, avec une sublime et ingénieuse harmonie, tous les personnages du ciel et de la terre dans les diverses parties de ce monument universel, dans cette vaste synthèse de pierre qui s'appelle l'église. Pour cela, il suit des règles fixes. Au dehors, il laisse les animaux, les êtres immondes (foris canes) : ceux-là

sont bons pour orner les gargouilles, les piliers butants, les angles des murs. Sur les façades seulement, les personnages divins, le Christ, la Vierge, et quelquefois des galeries de rois, comme à Paris, à Reims, à Amiens, dominent de très haut le spectateur, de même qu'ils dominent le monde céleste ou le monde terrestre. Puis en bas, sous les portiques, se pressent de longues rangées de bienheureux, qui accueillent le

FiG. 74. — Animaux fantasti(:)ues, sculptés à l'extérieur de Notre-Dame de Paris.

fidèle cà son arrivée pour l'introduire dans la maison du Seigneur. Mais à l'intérieur règne plus de sobriété. Il semble que toute l'enceinte du temple soit remplie par la Divinité qui trône sur l'autel, et qu'il n'y ait plus de place pour les figures de pierre. On ne retrouve les groupes sculptés qu'autour des portes intérieures. Le portail est , en somme , le principal

champ où l'imagination et le talent de l'artiste puissent se déployer à l'aise. Aussi quelle profusion , et en même temps quelles dispositions savantes, quel ingénieux symbolisme, quel enseignement fécond pour le peuple des croyants ! Ici l'analyse

FiG. 75. — Galerie des rois, à la cathédrale d'Amiens.

devient impuissante ; des indications générales seraient trop ternes. Mieux vaut nous transporter devant la célèbre merveille à laquelle tous les amis de l'art s'accordent à décerner la palme, devant le portail de Notre-Dame de Reims, et emprun-

ter à M. l'abbé Tourneur, un archéologue justement épris de sa cathédrale, la description de l'ordonnance de ce type supérieur, ou tout au moins de sa partie principale.

« Le porche central est tout entier consacré à la reine de l'auguste temple, à la Sainte Vierge.

» La voilà devant nous, au centre même, sur le trumeau cjui sépare les deux portes. Elle semble nous attendre au seuil

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FiG. 76. — Ancien portail de Saint-Germain-des-Prés, a Paris.

de sa demeure, afin de nous y accueillir. Elle nous sourit en présentant son Fils.

» Sous ses pieds, en statuettes du plus beau fini, mais mutilées malheureusement, l'histoire des ancêtres, dont elle vient réparer la faute : Adam et Eve mangeant du fruit défendu et chassés du paradis.

> Autour de Marie, à la même hauteur qu'elle, et dans les

mêmes proportions, quelques-unes des grandes circonstances de sa vie, dont les solennités catholiques nous rappellent chaque année le souvenir. A droite : X Annonciation, puis la Visitation à sainte Elisabeth , groupes de deux figures chacun, très remarquables par le contraste des styles. A gauche : la Présentation de Jésus au Temple et la Purification de la Sainte

FiG. 77. — Vierge de Reims, au po.tail central de la cathédrale.

Vierge, la populaire Chandeleur. Voici tous les personnages du drame religieux : saint Joseph, Marie, Siméon , Anne la prophétesse.

» Autrefois la vie terrestre de Marie était complète. Audessus de sa tête s'élevait, à triple étage, un riche dais qui lui servait de couronnement. A droite et à gauche, sur le linteau de la double porte, des sculptures en plein relief rappelaient sa

Nativité, sa Présentation au Temple et sa Mort. Le marteau de 1793 les a renversées pour écrire à cette place, par ordre de Robespierre , que le peuple français croit à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme...

» La riche série des dais abritant les colossales figures dont nous venons de parler, nous avertit clairement que nous passons à un autre ordre d'idées. Nous étions sur la terre : nous allons entrer dans le ciel.

FiG. 78. — La mort de la Sainte Vierge. Tympan d'un portail de la cathédrale de Strasbourg.

» Les soixante-quinze figures suspendues au-dessus de nos têtes, et étalées sur les cinq cordons de la voussure, présentent les saints dans la gloire. Ils partent du rang le plus étroit, au-dessus de la tête de la Sainte Vierge, et ils amènent l'œil et la pensée avec lui au magnifique et colossal groupe du fronton. Là, portée sur des nuages et plus splendidement couronnée de dais sculptés que partout ailleurs, nous retrouvons Marie,

assise à côté de son divin Fils sur le trône des cieux , et recevant de sa main un brillant diadème. Quelle joie peinte sur le visage du Fils ! Quelle triomphante modestie sur celui de la Mère ! Quel glorieux cortège d'anges qui la prient, la félicitent et l'encensent ! Suivant le texte sacré, Marie est revêtue du soleil coninie ci' un manteau, et la lune est sous ses pieds. Ici, comme le dit Viollet-le-Duc, on a voulu une richesse sans égale, et les lignes de l'architecture sont détruites par la sculpture.

» Quoique des mutilations nombreuses, ou des réparations pires que des mutilations, aient altéré ce bel ensemble, il est facile d'en saisir l'ordre. C'est une pensée toute pleine de délicatesse qui a présidé à l'arrangement de ces statues. On a rapproché de Marie les saints qui lui tenaient de plus près ici-bas ; ses ancêtres, les saints de l'Ancien Testament qui l'ont prédite ou figurée, puis ceux du Nouveau qui ont le mieux reproduit ses vertus. Ainsi, au cinquième cordon, près de la rosace, à droite et à gauche, les ancêtres de Marie tiennent des instruments de musique pour^ chanter le triomphe de leur Fille. Au-dessus d'eux, des anges qui la louent ou s'apprêtent à la couronner. Chaque figure se place sous un petit dais qui sert de socle à la suivante (i). »

Le porche de gauche, consacré à la vie terrestre de Jésus- Christ, principalement à sa Passion , et celui de droite, représentant le dernier jour du monde tel que le décrivent l'Evangile et l'Apocalypse, sont disposés avec la même intelligence du sujet et la même symétrie. Tout cet ensemble forme une histoire en plusieurs chapitres , aussi bien conçue que bien exécutée.

Voilà bien cet art qui pense et qui fait penser, comme je le

I. Description historique et archéologique de Notre-Dame de Reims, par l'abbé Tourneur, p. 20 22.

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Fk;. 79. — La Visitation.

Groupe de la cathédrale de Chartres.

définissait en commençant. Et voilà comment les sculpteurs du moyen âge entendaient la composition d'un portail de cathédrale. L'exécution est plus ou moins parfaite, suivant les temps et les lieux ; les sujets et les détails diffèrent : mais le but est le même, le plan général est le même, et la piété intelligente des artistes est aussi toujours la même. Au portail latéral de Chartres comme à celui de Strasbourg, l'histoire de la Vierge est reproduite avec une entente aussi admirable qu'à Reims, et l'ordonnancement est aussi judicieux. Seulement les statues de Chartres sont un peu antérieures, et sont d'un dessin plus archaïque. Dans l'espace de cinquante ans, la sculpture s'était perfectionnée avec une étonnante rapidité. Du reste, le progrès peut se mesurer quelquefois dans une seule et même église. Ainsi, à Notre-Dame de l^aris, entre la porte Sainte- Anne, exécutée, comme les portails de Chartres, vers la fin du douzième siècle, et d'autres grandes portes de la même cathédrale, achevées dans le cours du treizième, le pas franchi est immense, de l'aveu de Viollet-le-Duc, qui trouve la trace d'un saut analogue et aussi subit dans l'art grec, entre les sculptures Eginétiques, profondément hiératiques encore, et celles de Phidias (i). Le portail central de Paris contient déjà une scène très belle et très dramatique , qui n'occupe qu'un petit coin des voussures de droite : c'est la figure de la Mort, montée sur le cheval de l'Apocalypse, et regardant, d'un air impassible, tomper derrière elle l'homme qu'elle a touché. Mais le portail sud, reproduisant la légende de saint Etienne, ancien patron de l'église, et construit un peu plus tard sous la direction de Jean de Chelles (en 1257), a des hauts-reliefs qui passent à bon droit pour représenter le sommet de l'art du moyen âge.

Un sujet d'un ordre tout particulier, où les sculpteurs trouvaient également l'occasion de grouper ou d'assembler des

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