Chapitre Septième
La peinture sur VERRE.
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Verres teints des anciens. — Vitrages de couleur des basiliques primitives. — Les premiers vitraux ; mosaïques de verre. — Procédés employés pour leur fabrication. — Vitraux peints à compartiments et à boi'dures. — Verrières à histoires des cathédrales de Chartres et de Tours. — Tons en faveur au treizième siècle. — Vitraux à grandes figures. — • Le vitrail devient un tableau ordinaire.
A peinture sur verre existait, sans doute , en germe dans l'antiquité ; toutefois, elle ne devint un art véritable que vers le milieu du moyen âge. Les anciens connaissaient bien la coloration du verre, mais ils ne connaissaient pas le vitrail. Ils savaient teindre le verre, soit au moment de sa fusion, soit par l'application de couleurs vitrifiables que l'on soumettait ensuite à l'action du feu, comme on l'a fait plus tard. Cependant ils utilisaient plutôt ce procédé pour l'imitation des pierres précieuses que pour la décoration des fenêtres, par la raison bien simple que, dans les contrées où florissait la civilisation antique, en Grèce, en Italie, les fenêtres étaient rares et petites, et qu'elles n'étaient pas closes par des vitres. Aujourd'hui encore, elles sont bien moins nombreuses et bien moins grandes dans ces pays que chez nous : on a toujours assez de lumière dans les régions méridionales, et l'on songe plutôt à se protéger contre le soleil qu'à l'introduire dans la maison ; aussi rien de plus sombre que l'intérieur des habitations découvertes sous les cendres de Pompéi et celui des villas qui embellissent les environs de Rome ou de Naples.
C'est même pour ce motif que certaines peintures italiennes ou espagnoles ont des fonds d'une obscurité si invraisemblable pour nous, habitants des contrées tempérées.
Les verriers antiques de Thèbes possédaient, s'il faut en croire Diodore de Sicile, un secret pour imiter parfaitement l'hyacinthe, le rubis, le saphir, l'émeraude ; ce secret consistait tout simplement à colorer très habilement le verre. Lorsqu'Hérodote et Théophraste nous parlent d'une colonne qui jetait un éclat extraordinaire dans le temple d'Hercule à Tyr, et qui était faite d'une seule émeraude, il faut voir là, ou bien un de ces racontars exagérés comme s'en permettaient assez souvent les Grecs, ces Gascons de l'Orient, ou bien la mention d'un énorme morceau de verre coloré dans sa masse ; et de même pour la statue de Sérapis, haute de neuf coudées, signalée par Appien. Les Romains, à partir du temps de Cicéron, fabriquèrent surtout, en fait d'ouvrages de verre, de petites mosaïques de la grandeur d'une pièce de monnaie, que l'on enchâssait dans l'or ou l'argent pour en faire des bijoux. Elles étaient formées de filets de verre ou d'émail de diverses couleurs, parfois ténus comme des cheveux, qu'on disposait de façon à représenter des fleurs, des oiseaux, des masques, des figures d'animaux, et qu'on soudait ensemble au moyen d'une légère fusion (i). Le verre coloré servait aussi, à Rome, à décorer les murs, les plafonds, même le pavage des appartements. Tout cela, on le voit, était loin du vitrail. Cette belle invention est d'origine purement chrétienne, et l'on peut dire que c'est une spécialité appartenant exclusivement au moyen âge, puisqu'avant lui on ne la connaissait pas, et qu'après lui on ne devait plus faire qu'imiter ses produits.
Dès le quatrième siècle, les basiliques chrétiennes commencèrent à éblouir par cette nouveauté les yeux des fidèles. Les
I. Luc 'Lio^ l'Industrie au XIX siècle ; Vitraux d'ari^ p. 153.
poètes du temps la chantèrent avec enthousiasme : « Dans les fenêtres cintrées, dit Prudence, étincellent des verres de toutes les couleurs ; ainsi brillent les prairies ornées des fleurs du printemps. » Les basiliques de Saint-Paul-hors-les-Murs et de Sainte-Agnès, à Rome, avaient de ces décorations éclatantes, et il est plus que probable que celles de la Gaule, aux cinquième et sixième siècles, en eurent aussi. En effet, nous avons sur ce point le témoignage de plusieurs chroniqueurs. Grégoire de Tours et Fortunat nous parlent des vitrages de couleur de Saint-Julien de Brioude , de Saint-Martin de Tours , des églises de la Vierge à Paris et à Bordeaux. Les verriers de notre pays faisaient même école à l'étranger, car on les voit, aux septième et huitième siècles , fabriquer des vitres spéciales pour la cathédrale d'York, pour le monastère de Benoît Biscop, pour des couvents de Bavière, etc.
Mais ce n'était pas encore là le véritable vitrail. D'abord , il ne s'agissait que de morceaux de verre teints à l'avance, et disposés de manière à former une espèce de mosaïque ou de marqueterie ; il ne s'agissait pas de peintures. Ensuite , les fenêtres de ces basiliques primitives étant le plus souvent closes à l'aide de plaques dormantes de bois ou de métal, percées d'un certain nombre de trous dont l'ensemble formait des dessins variés, les morceaux de verre teint n'étaient employés qu'à remplir ces vides ou ces trous, et ne pouvaient, par conséquent, constituer un sujet. Vers l'époque de Charlemagne seulement on commence à voir les grands monastères de France pourvus de vrais artistes en verrerie (vitrearii) et les églises garnies de vitres peintes , d'après certaines chroniques. Après l'an loco, la mention de ces dernières se rencontre à chaque pas dans les textes. Le célèbre moine Théophile, au onzième siècle, leur donne une place dans son traité Diversarum Artium Schedula , espèce d'encyclopédie artistique des
plus précieuses aujourd'hui pour l'archéologue. Il explique même en détail la manière de composer un vitrail. « D'abord, dit-il, faites une table de bois plane , et de telle longueur et largeur que vous puissiez tracer dessus deux panneaux de fenêtre. Cette table doit être enduite d'une couche de craie
FiG. 100. — Figure du Christ, a Saint-Remi de Reims. Vitrail à baguettes de plomb suivant les contours du dessin.
détrempée dans de l'eau et frottée avec un linge. C'est sur cette préparation bien sèche que l'artiste trace les sujets ou les ornements avec un style de plomb ou d'étain, puis, quand le trait est obtenu, avec un contour rouge ou noir, au pinceau. Entre ces linéaments, les couleurs sont marquées pour chaque pièce au moyen d'un signe ou d'une lettre. Des morceaux de verre
convenables sont successivement posés sur la table, et les
linéaments principaux, qui sont ceux des plombs, sont calqués
sur ces verres, lesquels alors sont coupés au moyen d'un fer chaud et du grésoir (i). » Le fer chaud, comme on le voit, jouait alors le rôle du diamant. Théophile indique ensuite le moyen de peindre sur ces morceaux de verre découpés, de faire la grisaille, de tracer les ombres, de vitrifier, en les mettant au four, les couleurs ainsi appliquées, de fabriquer les feuilles de verre, de les colorer dans le creuset au moyen d'oxydes métalliques. Tous ces détails nous prouvent que les vitraux commençaient à se multiplier de son temps, et que leur composition était déjà l'objet de soins tout particuliers.
Mais, si les documents écrits permettent de faire remonter leur origine jusqu'aux temps carlovingiens, on n'a conservé, en fait, aucun vitrail fabriqué avant le douzième siècle : ceux de l'église de Vendôme, qui sont les plus anciens que nous possédions, passent, à la vérité, pour être un peu antérieurs, mais ce n'est pas certain. Les vitraux de cette époque sont encore des espèces de mosaïques de verre : le dessin est formé par des morceaux de verre de différentes couleurs juxtaposés et réunis ensemble par des tiges de métal ; mais déjà, cependant, le modelé est ajouté après coup par le pinceau. Dans cette sorte de combinaison hybride, tenant à la fois de la peinture et de la mosaïque, le dessin d'ornement tient naturellement la plus grande place. Sur un champ de rinceaux et de fleurons se détachent des médaillons, des compartiments de différentes formes, entourés de riches bordures et contenant des figures de dimensions exiguës ; puis le tout est renfermé dans un encadrement général. Les morceaux de verre ne sont pas reliés entre eux par un mortier , comme les pierres dans la mosaïque, mais par des baguettes de plomb munies de rainures, dans lesquelles chaque pièce vient s'emboîter. L'ensemble est soutenu par une armature de fer, qui dessine les