‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 52 sur 104 · Partie supérieure d'un vitrail de la cathédrale de Chartres · texte numérisé non relu

Partie supérieure d'un vitrail de la cathédrale de Chartres

Ce vitrail demi-mosaïque demi-peinture se voit encore au

treizième siècle. Sa division en compartiments permet de traiter, dans une même fenêtre, toute une série de sujets formant ensemble une histoire complète. C'est ce qui a lieu le plus souvent, et ce dont nous trouvons plusieurs exemples remarquables dans la splendide verrerie de Notre-Dame de Chartres, qui est en partie du douzième et en partie du treizième siècle. Elle offre une série d'histoires qu'on doit suivre en commençant par les compartiments du bas et en finissant par ceux du haut. Quelquefois même l'artiste a raffiné, en établissant une relation méthodique et symbolique entre les médaillons du centre et les médaillons latéraux. Toute la généalogie de Jésus- Christ est retracée dans une seule verrière ; toute sa vie est racontée dans une autre ; la vie de saint Jacques, l'épisode de l'enfant prodigue, la légende de Charlemagne et divers autres sujets sont ainsi résumés comme dans autant de volumes à part. Il en est de même dans la vitrerie de beaucoup de grandes cathédrales. A Tours, par exemple, la vie de saint Martin, le patron de la ville et l'apôtre des Gaules, remplit plusieurs verrières, divisées en trois arceaux abritant chacun une scène différente. L'une d'elles est particulièrement remarquable. Dans le premier arceau, en bas à gauche, est représentée la mort du saint, telle que nous la raconte son biographe , Sulpice Sévère. Le défunt est entouré des prêtres de Candes, chez lesquels il était en visite pastorale. Son visage apparaît tout revêtu d'un éclat céleste , que le verre peint rend parfaitement, mais que la chromolithographie et la gravure sont impuissantes à reproduire. Dans le suivant, est représenté un incident de ses obsèques : les Tourangeaux et les Poitevins se disputaient sa dépouille mortelle ; mais les Poitevins, qui voulaient l'enlever, s étant endormis au milieu de la nuit, les Tourangeaux en profitèrent pour la faire descendre sans bruit par une fenêtre. Dans la troisième, on les voit emmenant

dans une barque, sur la Loire, leur précieux trophée, qui allait

FiG. 103. — Mort de saiinT Martin.

Paitie sujjérieure d'un vilrail de la cathédrale de Tours.

devenir le palladium de la France. Au-dessus, dans un mé-

daillon final, qui plane sur toute l'histoire comme le ciel audessus de la terre, sant Martin est couronné par le Christ, qu'encensent deux anges placés un peu plus bas.

Dans les compositions judicieusement ordonnancées, chaque compartiment, chaque médaillon forme un chapitre, et le vitrail entier forme un livre, livre instructif et édifiant, ouvert à tous, aux petits comme aux grands, aux savants comme aux ignorants. On raconte que Godefroy de Bouillon s'oubliait des heures entières à étudier ces légendes peintes sur le verre, et que ses serviteurs étaient obligés de venir l'arracher à sa contemplation. En effet, si elles excitaient dès le premier coup d'œil l'admiration, il fallait, pour les bien comprendre, un certain temps et une certaine patience. La complication des dessins, la hauteur à laquelle ils se trouvaient le plus souvent placés, rendaient et rendent encore leur étude assez laborieuse. C'est un inconvénient auquel on semble avoir voulu remédier par la netteté des contours et par le ton tranché des couleurs, qui se renferment toujours dans les nuances simples, bleu vif, rouge vif, etc. De près , cet assemblage de couleurs paraît quelquefois un peu dur ; mais de loin (et il ne faut pas oublier que les vitraux devaient être ordinairement vus à distance), les teintes les plus opposées se fondent dans un ensemble harmonieux, s'accordant parfaitement avec la décoration intérieure de l'église. Du reste, les verriers du treizième siècle en adoucissent souvent l'effet par l'emploi plus général des fonds bleus foncés et violets. Leurs vitraux deviennent par là un peu moins éclatants, ils répandent un jour un peu plus sombre que ceux de la période précédente ; mais cette lumière discrète et voilée, cette demi-obscurité qu'on leur a parfois reprochée, ne fait qu'ajouter un charme de plus à l'intérieur des édifices sacrés : et qui ne sait qu'elle est éminemment favorable à la méditation et au recueillement?

L'inconvcnient produit par l'exiguitc des figures disparaît avec une seconde espèce de vitraux, qui se montra dès le temps de Philippe-Auguste, et qui était appelée à supplanter peu à peu le premier genre. Ces nouveaux vitraux ne tiennent plus du tout de la mosaïque, mais uniquement du tableau. L'art du verrier devient réellement, avec eux, un art rival de celui du peintre. Ils consistent dans la représentation d'une grande figure debout, qui remplit toute la baie des vastes

FiG. 104. — Sainte Foy.

Vitrail à personnage unique, à la cathédrale de Chartres.

fenêtres gothiques ; et alors l'armature de fer ou de- plomb qui suivait les contours du dessin, ne pouvant plus faire valoir la composition, mais devant bien plutôt nuire à son effet, est remplacée par de simples traverses en métal, qui coupent le vitrail de place en place en compartiments carrés ou oblongs ; ces divisions n'ont plus aucun rapport avec le sujet reproduit, et le spectateur est censé en faire abstraction en considérant l'ouvrage. Il ne reste de l'ancienne disposition que la bordure

Le treizi". me siècle.

générale, enfermant la figure dans une chaîne de trèfles, de quatre-feuilles ou d'autres ornements géométriques, à laquelle est ajoutée, au-dessus de la tête, une arcature gothique. Quicherat trouvait ce nouveau système moins favorable que l'autre au bel effet de l'édifice. Cependant il s'alliait fort bien avec le premier, et, outre l'avantage d'être plus compréhensible à dis-

FiG. 105. — Saint Laurent.

Vitrail à personnage unique, à la cathédrale de Chartres.

tance, il avait celui d'être bien plus propre à développer le talent du dessinateur et du peintre, qui, au lieu d'avoir à tracer en noir un simple modelé sur différents petits morceaux de verre colorés avant d'être assemblés, devait exécuter un véritable ouvrage de peinture sur de grands carrés de vitre.

On trouve encore dans la cathédrale de Chartres divers spécimens de ce genre de verrière exécutés au treizième siècle.

Dans le nombre, on remarque les quatre grands prophètes portant les quatre évangélistes, sujet allégorique dans le goût du temps. Ici, la fenêtre gothique semble avoir été trop longue

Fiu. io6. — La citadelle de la science assiégée et défendue. Vitrail-tableau de la Renaissance, à la Bibliothèque de Strasbourg.

pour être remplie par un seul personnage : alors l'artiste 'a imaginé d'allonger son sujet en mettant un second personnage

sur les épaules du premier. Puis, au-dessous de chacune de ces doubles figures, est encore représenté, suivant un usage très répandu, et sous une arcade à plein cintre, le donateur ou la donatrice du vitrail.

Au quatorzième siècle , le vitrail à grandes figures l'emporta tout à fait sur l'autre et devint un tableau de plus en plus perfectionné. Malheu eusement, le nombre et la variété des couleurs augmentèrent par cette raison même, ce qui rendit l'effet général plus confus et moins brillant. A l'époque de la Renaissance, on en vint à exécuter des verrières valant , par la composition, les toiles des grands maîtres ; mais elles ne répondaient plus aussi bien à leur destination, et elles ne jetaient pas autant d'éclat que celles du temps de saint Louis, qui reste, en définitive , la belle époque de la peinture sur verre comme de la plupart des autres branches de l'art du moyen âge : on peut s'en assurer en contemplant les vitraux de la Sainte-Chapelle. Les verriers du douzième siècle étaient peutêtre plus habiles dans le choix du verre, dans l'exécution des dessins d'ornement, dans la mise en plomb, comme l'a remarqué Viollet-le-Duc ; mais ils savaient moins bien dessiner la figure, leurs lignes étaient plus raides, plus archaïques, et enfin, de leur temps , les vitraux étaient infiniment moins répandus, moins développés. Il fallait, pour les multiplier partout et pour leur donner toute leur importance, toutes leurs vastes proportions, il fallait l'avènement du style rayonnant, qui remplaça toutes les clôtures de pierre par des châssis de verre. Il fallait, suivant le mot très juste et très heureux de M. de Lasteyrie, l'historien de cet art spécial, « que l'architecture des temples ne fût plus que la monture de la vitrerie. »

L'art de la peinture sur verre disparut tout à fait avec le sentiment artistique des âges chrétiens, aux dix-septième et dix-huitième siècles. On ne fait plus alors de vitraux, parce

que tout l'art g'othique est délaissé, et que le vitrail est une dépendance essentielle de l'église gothique. Dans notre siècle seulement la faveur publique est revenue à l'une et à l'autre, et l'on s'est mis à rechercher les secrets des anciens verriers du moyen âge. Ce mouvement de reprise a commencé sous la Restauration. Mais , bien que les œuvres des verriers modernes fussent égales ou supérieures à celles de leurs devanciers au point de vue du dessin et de l'exécution matérielle, leurs vitraux n'atteignirent point encore à la vivacité des couleurs, à l'éclat des tons des vitraux anciens , qui fondaient et pulvérisaient en quelque sorte la lumière. La perfection même du verre moderne, c'est-à-dire son homogénéité, son poli, sa transparence parfaite, apportait un obstacle à la confection des beaux vitraux. Mais, dans ces dernières années, cette cause singulière d'infériorité a été reconnue, et les artistes spéciaux ont adopté certaines dispositions palliatives, par exemple l'emploi de verres striés ou granulés , et ce qu'ils appellent, en termes de métier, la salissure, qui remplace la patine donnée par l'action du temps (i). Ils arrivent maintenant à faire des imitations beaucoup plus réussies. Mais ce ne sont toujours que des imitations, et c'est un des mérites les plus extraordinaires de l'art du moyen âge que d'obliger l'art moderne à l'imiter jusque dans l'infériorité des matières employées, s'il veut atteindre l'effet surprenant de ses merveilleuses productions.

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