I. Saint Louis, 2® édition, p
Le ireizilme biccle. 18
Toutefois, « les anachronismes sont moins nombreux et moins sensibles dans les miniatures qui se contentent de nous transporter sur le terrain de l'histoire de France, parce qu'en général il s'agit là d'événements récents, moins étrangers au milieu de l'artiste. En effet, les chroniques, les compilations de Vincent
FiG. 117. — Abraham combattant.
Tiré du psautier de saint Louis.
de Beauvais et de Brunetto Latini, qui embrassent à la fois les temps anciens et modernes, la science historique et les sciences naturelles, commencent de bonne heure à être illustrées, et non sans élégance. Mais, dans cet ordre de sujets, c'est principalement le règne de saint Louis qui inspire les enlumineurs
g'othiques. Les faits et gestes du grand justicier, du croisé héroïque, du prince vertueux honoré par l'Egh'se, vivent encore dans la mémoire de la nation, et ses descendants, ses familiers, les font avec une certaine fierté fixer sur le vélin. C'est d'abord son inséparable compagnon, le sire de Joinville, qui, après avoir écrit ses mémoires, fait peindre sur son propre exemplaire les quatre grandes actions du bon roi, « les quatre faits où il mit son corps en danger de mort pour son peuple ; » et dans l'illustration de son commentaire du Credo, rédigé en S3^rie, il réserve une place à ses souvenirs personnels : on le voit, la tête
FiG. iiS. — Joinville eï ses compagnons. Tiré du Cre.Io de Joinville.
couverte d'un chaperon, selon son habitude, recevant avec ses compagnons les jeunes Sarrasins chargés de les assassiner, et le petit vieillard infirme dont l'intervention les sauva. Voilà l'événement contemporain, voilà l'impression de voyage introduits dans la miniature, retracés suivant les données et sous la direction du témoin oculaire. Puis, c'est le récit édifiant du Confesseur de la reine, que l'on rend plus saisissant en déroulant dans une série de tableaux les traits de piété ou de courage rapportés par l'auteur sur son héros vénéré. Ce sont les Chroniques de Saint- Denis, que l'on enrichit d'un grand sujet à cinq compartiments (forme de composition très usitée durant cette période), présentant le saint monarque dans l'exercice de ses droits de
grâce et de justice (i). » Jusque dans le cours du quinzième siècle, les enlumineurs français se feront en quelque sorte un devoir d'orner de sa glorieuse image les manuscrits princiers, en lui prêtant, bien entendu, le costume et l'équipage des souverains de leur temps.
Le sacre des rois, l'armement des chevaliers, les cérémonies féodales, fournissent également au peintre sur vélin l'occasion de nous retracer de petites pages d'histoire contemporaine. Nous assistons, par ce moy^n, à des fêtes publiques ou privées dont les meilleures descriptions écrites ne pourraient nous donner qu'une pâle idée. Nous nous mêlons à la foule qui se presse sur les pas de Philippe-Auguste le jour de son couronnement à Reims; nous prenons part aux réjouissances et aux spectacles donnés aux Parisiens le jour de \ adoubement du roi de Navarre par Philippe-le-Bel. La série de tableaux qui rappelle ces dernières fêtes, et qui a été placée par Raymond de Béziers en tête de la traduction d'un livre espagnol, bien qu'elle n'ait aucun rapport avec cet ouvrage, nous offre sans aucun doute la réalité prise sur le fait. On en arrivera bientôt à représenter sur le parchemin les événements les plus ordinaires, comme l'hommage d'un livre, une promenade à cheval, une séance d'échevins ou de capitouls ; et alors ce sera l'apparition de la peinture de genre.
Les œuvres de littérature, les chansons de geste, les romans de chevalerie, où l'on rencontre toujours cette catégorie de sujets, sont généralement décorés avec moins de richesse. Dès 1239, on enlumine \xx\Q,x.Qm.'^\2à.x^ô^ Aimer i de Narbonne ; mais les vignettes de ce volume sont aussi médiocres par l'idée que par l'exécution. Le grand luxe, l'art véritable, sont encore réservés pour les livres pieux. Rien d'étonnant, d'ailleurs, puisque les enlumineurs, jusque vers la lin du siècle, continuent d'appartenir
I. Cf. Wallon, Saint Louis, p. 56, 72, 114; Joinville, éd. de Wailly, p. 2, 3, 414, 448, etc.
en grande majorité à la classe des religieux. Dans la plupart des abbayes, l'occupation traditionnelle des moines, en dehors de la prière et des œuvres de charité, était la transcription des manuscrits : à Marmoutiers, par exemple, aucun autre travail manuel ne leur était permis. Or, la transcription et l'ornementation se tenaient de près, et, si elles n'étaient pas toujours confiées aux mêmes mains (ce que paraît indiquer un certain nombre d'initiales restées en blanc dans les manuscrits, ou tracées seulement à la plume en attendant l'œuvre du pinceau), du moins, elles s'exécutaient dans le même établissement. Le volume passait des mains de l'écrivain dans les mains de l'enlumineur, et ne sortait pas pour cela de l'intérieur du couvent, qui le gardait avec un soin jaloux.
Le peintre s'est très souvent représenté lui-même dans une des pages de son œuvre ; il n'a pas signé son nom, il n'a pas voulu déroger à l'humilité monacale : mais il a eu la coquetterie de faire passer à la postérité sa physionomie, son costume, ses ustensiles, ses procédés. Ces vénérables têtes d'artistes peints par eux-mêmes inspirent la plus vive et la plus sympathique curiosité. M. l'abbé Dehaisnes a décrit, dans un passage charmant, l'impression profonde qu'elles exercent infailliblement sur celui qui les contemple : « Je n'ai jamais pu voir, dit-il, sur le vélin des manuscrits, la figurine qui représente l'enlumineur sans y arrêter quelque temps mes regards et ma pensée. Le visage du moine est calme et sérieux ; une légère couronne de cheveux entoure sa tête rasée. Il est enveloppé par une robe de bure aux plis lourds et symétriques. Assis sur un escabeau en bois sculpté, il incline la tête vers le lourd pupitre qui porte un livre orné d'enluminures encore inachevées, et sa main, à l'aide de la plume ou du brunissoir, place l'or, l'argent, les couleurs brillantes ; et cependant, autour de lui, dans les enroulements capricieux du feuillage et des arabesques, s'agitent les démons.
les sirènes et les dragons ailés. Cette miniature ne représente-t-elle pas la vie du religieux rubriciste? Tandis que, non
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