I. Dehaisnes, Histoire de V Art en Flandre, p
blcs artistes, nous raconte un contemporain, avait pris l'habitude, toutes les fois qu'il avait à transcrire le nom de la Sainte Vierge, de le peindre élégamment en trois couleurs différentes, en or, en vermillon, et en jaune safran ; et toutes les fois qu'il le rencontrait écrit quelque part, il le baisait avec dévotion. Or, il advint un jour qu'il tomba gravement malade et qu'il fut administré. A ce moment, un de ses frères, qui dormait dans une autre partie du couvent, bien loin de l'infirmerie, vit en songe la Vierge elle-même descendre du ciel vers le pauvre malade, s'approcher de son lit et lui dire ces mots : « Ne crains rien, mon fils, tu vas te réjouir bientôt avec les habitants du ciel. Parce que tu as eu soin d'honorer mon nom dans tes livres", le tien à son tour vient d'être inscrit sur le livre de vie ; tu vivras avec moi dans le paradis. » Et, remontant au ciel, elle emmena avec elle l'âme de son fidèle serviteur. Aussitôt le frère courut à l'infirmerie, et trouva le malade qui venait de mourir. Il raconta ce qu'il avait vu, et tous les assistants louèrent Dieu (i). Telles étaient les récompenses promises aux enlumineurs du cloître. Ils ne souhaitaient point la gloire terrestre, ils ne visaient point un salaire matériel : ils travaillaient en vue de la palme qui ne se flétrit pas.
Mais bientôt l'art de la miniature sortit des couvents : le goût des beaux livres commençant à gagner la noblesse avec la culture des lettres, on vit des artistes laïques faire concurrence, dans les châteaux ou dans les villes, aux obscurs travailleurs des communautés religieuses. Vers la fin du treizième siècle ou au début du quatorzième, il se forma des corporations d'enlumineurs qui atteignirent très vite une prospérité tout à fait significative. A Paris surtout elles devinrent un métier des plus importants et se firent une renommée particulière. Voulait-on un manuscrit élégant, on l'envoyait peindre à
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Paris. La rue Boutebrie, une ancienne voie de notre capitale, est nommée la rue des Enlumineurs, dans un acte de 1371. En 1339, les enlumineurs, confondus encore avec les écrivains (illuminator sive scriptor), sont compris dans une taxe que s'impose l'Université, et font, par conséquent, partie de ce puissant corps. Mais les deux métiers tendent de plus en plus à se séparer: bientôt le texte des manuscrits reste. seul l'apanage du scribe, qui couvre le parchemin de véritables dessins à la plume, et ses pages sont enrichies après coup par le pinceau de l'enlumineur, qui les encadre et les commente. Le premier demeure un artiste en calligraphie; le second devient peu à peu un vrai peintre, et, dès 1383, son art constitue une profession exclusive: « Illuminator libroruin fuit, et est ac esse intendit verus illuininator juratus {\). » Ces peintres laïques, toutefois, conservent un esprit éminemment religieux, et, s'ils conduisent la miniature à son apogée, c'est sous l'empire du souffle de foi qui animait leurs prédécesseurs, joint à un sentiment plus vif des beautés de la nature. Le jour où se refroidira ce souffle fécond, l'art des enlumineurs se glacera également: il ne survivra pas à la Renaissance, et la propagation de l'imprimerie lui donnera le coup de grâce.
Ainsi, tout considéré, et pour résumer cette brève esquisse de la marche suivie par les différentes branches de la peinture, l'art naïf du treizième siècle a enfanté l'art épanoui du seizième, comme la petite branche plantée en terre enfante le grand arbre. Il a produit la renaissance chrétienne, surtout celle de l'école française et flamande ; et l'autre renaissance, celle qui vint d'Italie, n'a fait que détourner, au profit du sensualisme ou du néo-paganisme, un courant formé sous l'influence de l'idée religieuse et pour son triomphe. Qui peut dire. que les progrès matériels déjà réalisés par la peinture avant le seizième siècle