I. VioUet-le-Duc, Diclionnaire du Mobilier, II
nombre et par le talent, à tel point qu'ils arrivent à surpasser, de l'avis de Viollet-le-Duc, tout ce qui a été fait dans l'antiquité et depuis ; appréciation qui peut sembler exagérée aux historiens froidement classiques, mais qui ne sera pas démentie par les archéologues et les amateurs d'art.
Or, dans quels moments retrouve-t-on les traces de cet épanouissement spontané ? Au service de qui et de quoi tous ces habiles orfèvres mettaient-ils leur savoir-faire? Je suis obligé de répéter ici, une fois de plus, ce que j'ai dit pour tant d'autres arts : l'orfèvrerie vivait par l'église et pour l'église. Ses produits les plus beaux, les plus délicats, étaient les châsses et les reliquaires. Comme jadis saint Éloi, comme les Francs de la loi salique, qui se vantaient d'avoir honoré les restes des martyrs mis à mort par les Romains et de les avoir enchâssés dans l'or et l'argent, les chrétiens de ce temps jetèrent sur les corps des saints la plus riche des parures, un mélange étincelant de pierreries et de métaux précieux. Connaît-on rien de plus somptueux, rien de plus original et de mieux entendu, soit comme travail, soit comme décoration, que la châsse de saint Éleuthère, achevée en 1247 et conservée depuis, sans aucune interruption, dans la cathédrale de Tournai ? Disposée en forme d'édicule gothique, elle offre, sur son pourtour, un total de dix niches trilobées, une à chaque fronton et quatre sur chaque face latérale, occupées par autant de personnages en argent repoussé et doré. Ces figures justement admirées, parmi lesquelles on remarque celles du Sauveur, de Marie, de saint Jean-Baptiste et de saint Eleuthère, sont d'un fini si surprenant, que les traits du visage, les rides, les chevelures, les barbes, semblent avoir été taillés dans une pâte molle : l'orfèvre s'est joué avec le métal comme les architectes avec la pierre. Les deux panneaux obliques qui simulent la toiture de l'édifice sont ornés de niches de même style, correspondant aux pre-
mières et renfermant aussi des statuettes de saints. Le détail de l'ornementation est aussi riche qu'harmonieux, et presque entièrement emprunté à la nature ou à l'architecture du temps. Les émaux seuls sont assez médiocres ; et cependant ils n'ont pas empêché M. Didron, ce critique si compétent, de proclamer la châsse de saint Lleuthère le chef-d'œuvre de l'orfèvrerie du moyen âge (i).
Quoi de plus riche encore, et de plus artistiquement conçu, que le reliquaire de saint Sixte et .saint Sinice, conservé dans le trésor de la cathédrale de Reims ? que la châsse de saint Marcel, exécutée en 1262, ou celle de sainte Geneviève, achevée en 1242 par Bonnard de Paris? Les Vandales de 1793 ont jeté cette dernière au creuset ; mais elle revit pour nous, fort heureusement, dans X Histoire des Arts industriels à^yi. Labarte. Celle de saint Marcel, reproduite dans le même ouvrage, est une véritable église en miniature, avec portiques, nef et bascôtés. Très souvent les reliquaires sont ainsi conçus dans la forme des cathédrales gothiques. Et ces cathédrales, d'ailleurs, que sont-elles, au fond, si ce n'est de grandes châsses de pierre et de verre élevées sur le tombeau d'un saint ?
A côté de cette forme particulière, qui se caractérisera de plus en plus, on en trouve une autre non moins ingénieuse. L'artiste cherche quelquefois à donner au reliquaire l'aspect du corps ou de la partie du corps dont il renferme un morceau : il rappelle le contenu par la configuration du contenant. Ainsi la châsse qui recouvrait le crâne de saint Louis, à la Sainte- Chapelle, était simplement un buste du pieux roi en or repoussé, exécuté par un orfèvre de Philippe-le-Bel, nommé Guillaume. La couronne et le collier qui accompagnaient ce buste étaient ornés de pierres précieuses, énumérées dans l'inventaire de la
I. Bulletin des commissions cfArt et (V Archéologie de Belgique, XV, 191. Cf. la notice descriptive consacrée à ce monument, dans la Revue de V Art chrétien, par M. L. Cloquet.
FiG. 130 bis. — Chasse de saint Éleuthère, a Tournai. Face latérale.
FiG. 131. — Reliquaire de saint Saturnin, a Toulouse.
Le treizième siècle. Faces et profil.
Sainte-Chapelle dressé en 1573. Et combien de place tient cette énumération ? Pas moins de dix grandes pages. A l'aide de ce document on est parvenu à reconstituer pièce par pièce les joyaux disparus (car le reliquaire a été détruit en 1793, et la seule reproduction qu'on en possède, en tête du Joinville édité par Du Cange, est une gravure, qui n'indique naturelle-
FiG. 132. — Coffret ou étaient enfermés les cilices de saint Louis.
(Musée du Louvre.)
ment pas la couleur des pierres). Cette restitution ingénieuse, dans laquelle les rubis, les saphirs, les émeraudes, les perles, brillent chacun à leur place, orne le frontispice de la seconde édition du Saint Louis de M. Wallon. Le buste reposait sur un soubassement en métal. Il était « porté sur quatre leonceaulz, et semé entre pilliers de fleurs à quatre pampes garnie
de leur csmaulz, esquels estoicnt figures lés rois de France (i). » L'ensemble devait être superbe. L'omoplate de saint Louis se conservait dans une châsse différente, placée dans la main d'une statue de prince, en argent doré. D'autres fois, les relicjuaires affectaient la forme d'un bras ou d'une main, quand ils renfermaient une parcelle de ces membres. Mais souvent aussi ils étaient construits comme de simples coffrets, fermés par un couvercle plat ou en dos d'âne. Tel est celui de saint Saturnin, à Toulouse, ou encore celui où l'on a conservé longtemps les ciliées de saint Louis, à Paris. Cette disposition les faisait parfois ressembler à des tombeaux en réduction ; c'est le cas pour la châsse plus récente de sainte Rolande à Gerpinnes , dans le Hainaut, et pour un certain nombre d'autres. Mais, quelle que fût leur forme, ils étaient toujours rehaussés par une décoration des plus élégantes et par de véritables sculptures en métal.
L'orfèvrerie contribuait aussi à embellir les vraies tombes, surtout celles des grands personnages, qui, placées dans les églises, rentraient directement dans la classe des monuments sacrés. Elle forma l'ornementation principale du tombeau de Thibaud III, comte de Champagne, mort au moment où il allait prendre le commandement de la quatrième croisade ; de celui de Philippe -Auguste, érigé par Louis VIII ; de celui que la reine Blanche de Castille éleva à son tour à son époux. Dans la sépulture du comte de Champagne , le sarcophage était de bronze revêtu de plaques d'argent. La statue du prince, en habit de pèlerin, de grandeur naturelle, était d'argent ; le socle et la table supérieure, d'argent enrichi d'émaux. Autour du sarcophage, il y avait des colonnes de bronze doré soutenant des arcades à plein cintre, qui formaient dix niches contenant chacune une statuette d'argent. C'est le même genre
I. Inventaire de la Sainte-Chapelle, aux Archives nationales.
d'ornementation qu'on remarquait aux tombeaux en pierre sculptée de Philippe, frère de saint Louis, et du jeune Louis,
fils aîné de ce monarque, mort en 1260, ouvrages dont j'ai parlé à propos de la statuaire.
Encore dans 1 cglise, l'art des orfèvres était appliqué aux autels, aux tabernacles, aux calices, aux patènes, aux chalumeaux (à l'aide desquels on puisa pendant longtemps le vin consacré dans les calices), aux burettes, aux bassins à laver, aux paix (servant cà donner le baiser de paix aux fidèles), aux crosses, aux croix, aux candélabres, aux lampadaires, aux lutrins, aux encensoirs, même aux fonts baptismaux. Ils riva-
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