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L'HABILLEMENT

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Les origines du costume, d'après un auteur du temps. — Progrès du luxe vers la fin du XIII^ siècle. — Habillement masculin : cottes, surcots, manteaux, coiffes, braies, chausses et chaussures. — Adoption et propagation de la chemise. — Étoffes et fourrures employées. — Habillement féminin : la coquetterie e-t ses excès ; vêtements intérieurs, robes, manteaux, garnitures. — Ceintures et broches. — Apparition des diamants. — Chaussures et coiffures des femmes. — Les postiches ; trait d'une damoiselle guérie de ses migraines par l'abandon des faux cheveux. — Caractère artistique du costume des deux sexes. — Mondaines pénitentes.

I la nature a fait du vêtement un des premiers besoins de l'humanité, l'homme, à son tour, en a fait presque tout de suite un objet de luxe. Le premier mouvement d'Adam et d'Eve, après le péché, a été de se couvrir ; mais le second, chez la femme du moins, a été très certainement de se parer. Or, la parure et le costume lui-même, considérés à un point de vue supérieur, en dehors des futiles préoccupations de la coquetterie, relèvent de l'art, comme leur histoire relève de l'archéologie. L'harmonie des formes et des couleurs, le bel agencement des draperies, produisent, aux époques de goût et de style, surtout dans les cérémonies, dans les grandes assemblées, un effet artistique qui, cherché ou non , a toujours vivement impressionné les foules, les peintres en particulier.

Le siècle que nous étudions est un des plus dignes d'exercer cette impression , par l'ampleur et la majesté de ses costumes , tant ecclésiastiques que laïques, tant masculins que féminins. Assurément, il ne faut pas confondre l'art avec le luxe ou

l'élégance ; le premier n'a rien de commun avec les caprices de la mode : il est un, il est stable, et la mode n'est qu'une convention éphémère , trop souvent ridicule. Toutefois il serait difficile, dans une étude comme celle-ci, de les séparer l'un de l'autre. On me pardonnera donc de descendre à des détails parfois très étrangers au noble sentiment du beau ; ils seront au moins utiles pour la peinture des mœurs.

Un écrivain qui vivait sous saint Louis a résumé ainsi l'histoire du costume et les idées de son temps à ce sujet : « Après le premier âge de l'humanité, l'homme se couvrit de peaux non façonnées, puis de laine de brebis teinte ; il chercha ensuite à utiliser les écorces des arbres, et puis les plantes, comme le chanvre et le lin, et puis les déjections des vers, d'où il tira la soie, et puis les sucs des herbes, des racines et d'autres substances, qui lui fournirent des couleurs diverses pour teindre et nuancer les étoffes ; ensuite, teignant les matières premières elles-mêmes et les travaillant avec habileté, il en arriva à fabriquer des tissus plus fins, à les orner de dessins, à réduire l'or en fil et à le mêler aux habits , aux draps , aux franges, à faire entrer dans leur confection jusqu'aux pierres précieuses ; et à mesure que de jour en jour progressent l'art et l'invention , on voit progresser aussi la vanité des parures , la manie de varier les vêtements, la recherche des nouveautés curieuses et la curiosité des modes nouvelles (i). » Il est presque inutile de faire observer que c'est un moine, un prédicateur austère qui tient ce langage, et non un archéologue. Les sermons du moyen âge nous fournissent, en effet, un grand nombre de renseignements sur le costume ; les descriptions des moralistes de la chaire sont même, avec les monuments figurés, statues, peintures, sceaux, etc., les deux grandes sources où l'on peut puiser des notions exactes sur ce point.

I. Anecdotes historiques th-ées iV Etienne de Bourbon, p. 235.

Il ne faut pas croire pourtant que les j)laintes des orateurs sacrés contre l'envahissement du luxe n'aient d'autre cause c[ue l'austérité monacale et l'opinion scandalisée produite sur les habitants du cloître par le spectacle des mœurs mondaines. Il y a, sans doute, un peu de cela, et nous rencontrerons, dans les invectives lancées contre la toilette des femmes, des exagérations évidentes, volontaires même, grossissant le mal pour effrayer davantage les coupables. Mais on doit reconnaître qu'en réalité le luxe fait alors des progrès sensibles, et qu'il amène avec lui, comme toujours, ses avantages et ses dangers : d'une part, il favorise le développement de l'art et de l'industrie, il atteste une certaine prospérité matérielle; de l'autre, il abaisse le niveau de la moralité et de l'aisance privée. Voilà pourquoi les époques de richesse et de bien-être sont presque toujours le point de départ d'une décadence morale plus ou moins accentuée. Les nations comme les individus doivent se méfier des conséquences du bonheur terrestre. Or, dès le milieu du moyen âge, la France se trouve sur cette pente quelque peu glissante, et, si elle n'était retenue par les efforts d'un monarque épris par-dessus tout de la simplicité, elle y serait entraînée beaucoup plus vite. L'austérité des habitudes anciennes commence à se perdre ; après saint Louis surtout, on voit se répandre parmi les classes aisées le goût des « molles vestures ». En effet, l'habillement des deux sexes est alors grandiose, mais prête plus que jamais au déploiement du faste et de l'élégance. Jetons d'abord un coup d'œil sur celui du sexe masculin.

Depuis les invasions barbares, les hommes avaient porté des habits courts. Mais, vers l'an iioo, une révolution s'opéra dans leur costume. Ils reprirent la robe antique, ou du moins les vêtements longs , par une innovation apportée vraisemblablement de l'Orient. Leur habillement se rapprocha de celui des femmes, au point que des antiquaires de profession se sont

trompés quelquefois sur le sexe de certains personnages figurés de l'époque. Cette mode caractéristique persistera jusque vers 1340. C'est seulement sous le règne des premiers Valois que sera inaugurée celle des nouveaux habits courts et ajustés, collants même, d'où sont issus les costumes modernes. Les contemporains de saint Louis appartenant aux classes supérieures ou aux classes moyennes et vivant dans le monde (je laisse de côté les clercs et les chevaliers sous les armes, vêtus d'une façon exceptionnelle), portent des cottes ou robes à manches étroites, mais au corps large et flottant, tombant à peu près jusqu'aux pieds, serrées à la taille par une ceinture ; par dessus ces cottes, des sitrcots ou secondes robes sans ceinture, presque aussi longues ; et par dessus les surcots, l'hiver, des chapes, des housses, des cotardies, des pelissons, c'est-à-dire des manteaux de différentes formes. Leur coiffure les distingue davantage des femmes, bien qu'ils mettent quelquefois sur leur tête des chapeaux de fleurs et des tressoirs, qu'ils aient le visage rasé (la barbe et les moustaches ayant généralement disparu depuis Philippe-Auguste) et les cheveux longs, ramassés derrière le cou. La coiffe des hommes, espèce de petit béguin blanc, fait de toile, de linon ou de gaze, porté sous le chapeau et rattaché sous le menton au moyen de pattes, ne ressemble pas à la coiffe des femmes; et leur couvre-chef le plus ordinaire, le chapeau de laine, de coton ou de feutre, en forme de cloche surmontée d'une pointe, s'éloigne encore plus de celui de leurs épouses.

Sous ces vêtements apparents, ils portent des braies ou caleçons, fixés sur les hanches par un cordon appelé brayer, et des chausses ou bas très montants, de couleur voyante, rejoignant les braies. Ils ont aux pieds les fameux souliers à la poulaine, ou souliers pointus, décolletés, tant de fois prohibés par l'autorité ecclésiastique, ou des estivaux, brodequins plus légers, ou

encore des bottes très basses. Si enfin nous voulons pénétrer d'une façon plus intime dans les détails de leur habillement, nous trouvons leur corps protégé par une pièce très importante, même au point de vue historique: c'est l'ancien chaiusc ou cliaiiisil, tunique de fil, autrefois extérieure, mais depuis transportée directement sur le corps et transformée en chemise, nom

FiG. i6r. — Saint Louis EN COSTUME ROYAL, d'après un vitrail de l'église de Poissy.

qui commence à se répandre alors avec la chose. Cette robe de linge a longtemps passé pour n'avoir pas été connue du moyen âge ; on est même parti de là pour démontrer la malpropreté de ces temps soi-disant barbares, où l'humanité devait croupir dans tous les genres d'ignominie ! Cela vient de ce qu'on ne faisait attention qu'à certaines miniatures, représentant des

personnages au lit dans l'état de nudité. Il faut dire qu'en effet

FiG. 162. — PiiiLiprE LE Hardi en costume roval, d'après un manuscrit de la bibliolhèque de Bourgogne, à Bruxelles.

il était d'usage de quitter sa chemise pour se coucher et de la reprendre le matin. Une instruction relative aux soins de la

toilette l'indique positivement : « Votre chemise et vos braies auront leur place sous le traversin du lit ; et le matin, lorsque vous vous Icx'erez, vous passerez d'abord votre chemise ou vos braies. » On doit croire que cela pouvait très bien se faire sans violer la décence, puiscjue saint Louis (nous le savons par d'autres indices) observait cet usage, et que son serviteur le

FiG. 163. — Marguerite de Provence et Blanche de Castille,

d'après Montfaucon.

plus intime a dépose, dans le procès ouvert pour sa canonisation, que durant toute sa vie il ne lui avait jamais laissé voir que le bas de ses jambes. On peut attribuer cette coutume à la crainte de détériorer ce vêtement fin et fragile, qui était encore d'un prix assez élevé et d'un entretien difficile. Mais, en réalité, la chemise était déjà usitée parmi les classes aisées, et bientôt après sa vulgarisation devait apporter au peuple un véritable

bienfait au point de vue de l'hygiène. Je n'irai pas jusqu'à dire avec M. Luce, qui a signalé ce fait dans sa récente histoire de

Bertrand du Guesclin, que l'usage universel de cette pièce indispensable est l'événement le plus considérable du quatorzième siècle, dont l'originalité consisterait à avoir été le siècle

du linge. Il y a eu dans cette période, malheureusement pour nous , des événements bien autrement considérables et des originalités bien plus saisissantes. Mais je constate, après lui, qu'on voit alors de simples paysans, de simples valets de ferme être munis de chemises ; je lui accorde que la généralisation de cette mode n'a pas dû être sans influence sur l'extension de

FiG. 165. — Costumes de Bourgeois, d'après le manuscrit des Miracles de saint Louis.

la fabrication et de l'emploi du papier de chiffe, qui coïncident précisément avec elle; seulement j'ajoute qu'il faut faire remonter cette généralisation un peu plus haut, c'est-à-dire au treizième siècle, puisque nous trouvons dès cette époque des prohibitions lancées contre les chemises brodées, ou trop richement ornées, par des prédicateurs, comme Jacques de Vitry, et par des autorités civiles, comme les consuls de Narbonne.

Le costume des hommes est donc ample et élégant par luimême. Mais il devient luxueux par la qualité des étoffes et des ornements employés. L ecarlate (quarlatimi), la brunette ou bornette, genre de drap teint fort coûteux, auquel saint Louis avait renoncé et dont l'usage était défendu aux moines, \tsaniit, espèce de velours de soie, le siglatoii (ciclatiun), autre tissu soyeux d'origine orientale, ordinairement rouge, employé pour les robes, les cottes d'armes, les chausses, les couvertures et bien d'autres tissus de prix, entrent dans la composition des habits masculins. Mais c'est surtout le luxe des fourrures qui donne au costume des grands seigneurs et des opulents bourgeois un air de somptuosité. Les peaux d'animaux rares envahissent la coiffure, la cotte, le surcot, le manteau, toutes les pièces de l'habillement, même quelquefois de l'habillement d'été (car on se couvrait beaucoup au moyen âge), et cette mode, jusque-là peu répandue à cause de la cherté de la matière, ne fera que se généraliser de plus en plus. On emploie de préférence le meiiii-vair et le gris, empruntés au ventre et au dos de l'écureuil du nord. « Les grands se couvrent de gris et de vair pour faire parler d'eux, s'écrie Gilles d'Orléans, un des fougueux orateurs du temps ; mais ils ont beau faire, on ne parlera jamais autant de leurs robes fourrées que du bout de manteau déchiré donné par saint Martin au pauvre mendiant (i). »

Philippe le Long a cependant fait parler des 6,364 ventres de petit-gris utilisés pour la fourrure de ses habits dans un seul trimestre de l'année 13 16, et Jules Quicherat, qui rapporte la chose, observe que ce roi n'était pas un prodigue. On connaît la petite scène qui eut lieu à la cour entre le sire de Joinville et Robert de Sorbon, qui se reprochaient mutuellement d'être couverts de vair et de camelin plus fins que le surcot du roi.

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