I. Joinville, éd. de Wailly, p
aux bonnes mœurs. On peut môme affirmer que l'excès de coquetterie des femmes, qui était le résultat du développement de la richesse et des excitations de la littérature légère, ne fut pas étranger à la décadence de la société du moyen âge. Rien de plus séduisant, sans doute, rien de plus éblouissant que la
FiG. i66. — Costumes de marchands, d'après un vilrail de la cathédrale de Bourges.
lecture de ces vieux inventaires des trousseaux de nos princesses et de nos grandes dames à partir de la fin du treizième siècle ; il s'en dégage comme un scintillement de rubis et de diamants, comme un miroitement d'étoffes chatoyantes, qui peut griser l'artiste ou l'antiquaire. Mais il faut songer que tout ce faste a valu bien des maux à notre pays ; et, n'eût-il pas
influd sur les mœurs, il serait encore responsal^le pour une bonne part de la dinunution de l'aisance publique et privée, qui se fit sentir si lourdement au moment de l'invasion anglaise. Saint Louis semblait prévoir ces conséquences funestes lorsqu'il faisait la guerre aux parures immodérées des dames de son temps et de la reine elle-même, comme l'insinue Robert
Fu;. 167. — Costumes de changeurs, d'après un vitrail de la cathédrale du Mans.
de Sorbon dans une piquante anecdote, qui ne peut guère se rapporter qu'à son souverain et protecteur, et dont il tenait, en tout cas, le récit de sa bouche. « Certain prince raconte-t-il dans un de ses manuscrits inédits, s'habillait simplement, et cette tenue déplaisait à sa femme, qui aimait le luxe et l'ostentation ; aussi se plaignait-elle souvent de lui h sa famille. A la fin, le mari se fatigua de ses remontrances. — Madame, dit-il,
il VOUS plaît que je me couvre de vêtements précieux ? — Oui, certes, et je tiens à ce que vous le fassiez. — Eh bien, soit ; j'y consens, puisque la loi conjugale veut que l'homme cherche à plaire à son épouse. Mais la réciproque est juste, et cette même loi vous oblige à vous conformer aussi à mes désirs ; vous allez donc me faire le plaisir de porter le costume le plus humble : vous prendrez le mien, et moi le vôtre. La princesse, on le pense bien, n'entendit point de cette oreille, et se garda bien, à l'avenir, de soulever la question (i). »
C'est, en effet, vers la fin du règne de saint Louis, et durant la longue période de prospérité qui suivit sa première croisade, qu'on voit les modes devenir plus libres et les orateurs de la chaire les poursuivre de critiques plus mordantes. D'abord, au lieu de se composer, comme autrefois, de deux pièces fondamentales, une chai use et un bliaiid, c'est-à-dire une robe de dessous et une robe de dessus, le costume des femmes comprend alors un grand nombre de vêtements. La chemise, dont je signalais tout à l'heure l'introduction et l'enjolivement, est recouverte en premier de la fascia pectoralis, bande d'étoffe raide qui était destinée à serrer le buste, comme le fut plus tard le corset ; puis d'une blouse ou d'une longue camisole appelée doublet, blaucliet, fittaiiie ; puis, dans la saison froide, d'un pelisson non apparent ; par-dessus viennent les deux robes, c'est-à-dire la cotte et le surcot, de la même forme que ceux des hommes, à cette différence près, qu'ils descendent plus bas et cachent tout à fait les pieds. La ceinture est transportée sur la cotte, ou sur la robe de dessous, et le surcot, muni de manches courtes, ou dépourvu entièrement de manches, dans le but de laisser voir cette cotte, flotte librement sur
I. Bibl. nat., ms. latin 15034. Il faut se rappeler, pour comprendre cette anecdote, que le C3stume masculin et le costume féminin n'offraient pas alors les différences essentielles qui les Q.at séparés depuis.
le corps. Mais, si la co([uettcrie raccourcit ce dernier vêtement d'un côté, elle le rallonge considérablement de l'autre : elle y ajoute, par derrière, des trains ou des queues traînantes de plus en plus longues, de plus en plus gênantes, dont les robes de bal modernes peuvent donner à peu près l'idée. Le moindre inconvénient de cette annexe est, au dire des critiques, de soulever la poussière des églises, de la faire voler jusque sur les autels, et de troubler les hommes qui prient. Pour sortir, on est obligé de relever la queue de la robe ; la décence elle-même a quelquefois à en souffrir. «N'ont-elles pas honte, s'écrie Etienne de Bourbon, de porter un appendice que la nature a réservé aux brutes? » (i) La cotte ou le surcot sont encore embellis par des entailles ou languées, découpures pratiquées au bas du vêtement et formant comme d'autres petites queues tout autour. Les hommes eux-mêmes s'étaient mis à entailler ainsi leurs robes, et un concile, tenu à Montpellier, avait dû interdire aux clercs cette mode ridicule. Enfin, le surcot et la cotte sont quelquefois fendus également sur le côté, pour montrer la richesse des vêtements intérieurs. Ajoutons vite que cet abus est une exception à peine risquée par certaines femmes légères. Quant aux audacieuses exhibitions qui sont entrées dans nos mœurs sous le nom de décolletage, elles ne seront mises à la mode qu'à l'époque de Charles VII, par l'initiative d'Agnès Sorel.
Les manteaux qui recouvraient à volonté toute cette toilette féminine étaient la chape, grand et large pardessus tombant tout droit par derrière et ouvert par devant ; la Inique, chape munie d'un capuchon, et la sorqnanie ou souquenille, plus étroite du haut et dessinant le buste. Les draps fins, les soieries, les étoffes les plus précieuses sont employés à la confection de ces différentes pièces, et leur ornementation est plus riche
I. Anecdotes historiques tirées d'Etienne de Bourbon, p. 234.
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FiG. i68. — Étoffe brodée du XII« siècle, d'après un fragment de chasuble.
encore. Ce sont toujours des fourrures ; ee sont des broderies d'or ou d'argent, ce sont des or/rois ou galons de fils d'or ; ce sont des fyézellcs ou garnitures bouillonnées ; ce sont enfin tous les colifichets que peut inventer la frivolité.
Il y a surtout un objet de toilette où semble se concentrer le luxe de la femme mondaine : c'est la ceinture. L'or, l'argent, le fer, la soie, entrent dans sa composition ; elle est décorée de figures de lions, de dragons, d'oiseaux, peintes, gravées ou
Fie. 169. — Mitre en étoffe krodée d'or.
ciselées, et même de pierres précieuses enchâssées dans le tissu ; la façon en coûte plus cher que la matière, au dire d'Etienne de Bourbon (i), et l'on n'a pas de peine à le croire en songeant au travail minutieux que comportent de pareils objets d'art. Les fer/îiaux, ou broches de manteaux, deviennent aussi de véritables ouvrages d'orfèvrerie incrustés de pierreries. Les agrafes sont remplacées par des boutons de perles ou de métal précieux.