‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 80 sur 104 · I. Ibid.^ p · texte numérisé non relu

I. Ibid.^ p

Il n'est pas jusqu'aux patenôtres ou chapelets qui ne se transforment en bijoux et qui ne soient portés comme tels,. par un singulier mélange de piété et d'ostentation : la fabrication de cet article occupe, à Paris seulement, trois corporations d'ouvriers. Enfin, détail significatif, et dont mes lectrices comprendront mieux que personne l'importance capitale, le diamant fait son apparition dans la joaillerie et dans la parure ; on ne sait pas encore très bien le tailler, cependant on l'enchâsse artistement, et la taille ne tardera pas à se perfectionner. Dès 1355, une ordonnance royale fera mention de cette industrie, et les écrins d'Isabeau de Bavière, une des princesses qui con-

FiG. 170. — Fermail du manteau de saint Louis, d'après une vignette du Cabinet des estampes.

tribuèrent le plus à bannir des cours et la morale et les goûts simples, se rempliront de diamants taillés, en dépit de la tradition qui veut que cette opération ait été pratiquée pour la première fois à Bruges, en 1476.

Que dire maintenant de la chaussure et de la coiffure ? Les souliers à la poulaine, ces « ergots du diable >, et les estivaux légers sont employés par les femmes comme par les hommes. Seulement elles y introduisent des raffinements ; elles les décorent également de ferrures, de dorures, et même de peintures, ce qui semble assez difficile ; et, comme toujours, elles les portent trop étroits. « Qu'ils prennent garde à leur âme, dit Jacques de

Vitry, ceux qui fabriquent des souliers à bec pointu et des souliers ouverts (sotitlarcs rost ratas et pcrforatos). » Et que celles qui en mettent, eût-il pu ajouter, prennent garde à leurs pieds. Sur la tête, c'est bien autre chose. Des chapeaux de fleurs, faits de fleurs naturelles, de violettes, de roses, de bleuets ou de lierre, suivant la saison, et occupant à Paris une corporation de chapeliers de fleurs qui n'étaient que des jardiniers-fleuristes, surmontent l'édifice de la chevelure ; ils sont quelquefois remplacés par un couvre-chef, voile extrêmement fin, qui se fabriquait surtout à Reims, ou par une coiffe de soie recouverte d'une résille. Les cheveux tombant en natte, cette coiffure que l'on prend pour la mode universelle et constante du moyenâge, ne sont plus de mise. Les jeunes filles laissent pendre sur le dos leur chevelure éparse ; mais les dames portent la leur séparée en deux, ajustée, crêpée, tournée derrière la tête autour d'un peigne très haut, de manière à former un chignon volumineux, et elles sont obligées de la retenir au moyen d'un tressoir ou d'un bandeau fixé autour du crâne. Un peu plus tard, elles torturent leurs cheveux d'une autre manière : elles se font sur les tempes deux touffes d'une proéminence extrême, qui simulent des cornes, et que les prédicateurs flagellent volontiers comme les insignes du diable ; on les appelle, en effet, des cornes dans le langage du temps, et un chansonnier arlésien, non moins mordant que les critiques de la chaire, compare celles qui se coiffent ainsi au cat coruit, c'est-à-dire chat-huant, en les blâmant d'offenser Dieu pour se donner le plaisir de ressembler au plus hideux des oiseaux.

De telles coiffures engendrent deux graves inconvénients, dont les femmes sont les premières à souffrir. C'est d'abord la nécessité de porter des cheveux postiches, des cheveux morts, comme les nomme un chancelier de Paris, « qui ont peut-être poussé sur la tête d'une personne gémissant aujourd'hui dans

l'enfer ou le purgatoire, et dont elles ne voudraient pas, pour tout l'or du monde, partager une seule nuit la couche ; » critique qui, entre parenthèses, nous fait voir que l'exploitation des têtes vivantes, pratiquée dans l'antiquité et ressuscitée dans les temps modernes, n'existait pas alors : on ne dépouillait pas les jeunes filles pauvres de leur parure naturelle pour quelques pièces d'argent. Ce sont ensuite les maux de tête, les migraines, les souffrances de toute espèce qui, sans compter la calvitie

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FiG. 171. — Peigne dit de sainte Gertrude, conservé à Nivelle.

précoce, viennent affliger les malheureuses esclaves de la coquetterie. Un Frère Prêcheur, qui avait été un des compagnons de saint Dominique et portait le même nom que lui, racontait à ce sujet une curieuse guérison opérée par le secours de sa propre expérience plutôt que par l'intervention de la grâce divine. Ce bon religieux passait, à tort ou à raison, pour opérer des -miracles. Il vit venir, un jour, à lui plusieurs dames qui lu-i dema4idèrent de. vouloir bien .prier pour certaine damoiselle

de noble lii^née et lui imposer les mains, parce qu'elle souffrait de douleurs continuelles dans la tête. Il ne dit pas non ; mais, quand il se trouva en présence de la personne en question et qu'il considéra l'édifice de sa chevelure, il lui dit tout simplement : « Promettez-moi, Madame, de déposer vos boucles et tous les vains ornements qui couvrent votre tête ; je consentirai alors à prier Dieu pour vous, et j'ai une double raison de croire que vous serez guérie de la sorte, mais pas autrement. » Elle refusa ; le sacrifice lui coûtait trop. Bientôt, cependant, les souffrances augmentèrent ; elles devinrent intolérables, si bien que la dame vint retrouver l'homme de Dieu, débarrassa devant lui sa tête de tout ce qu'elle supportait, et lui jura de ne plus mettre une seule bandelette ni un seul cheveu postiche. Le Frère aussitôt s'agenouilla ; mais déjà la douleur avait disparu, et depuis ce moment, ajoutait-il, jamais elle ne revint. L'héroïne de l'anecdote appartenait à la maison de la comtesse de Montfort, et le fait se passa à l'abbaye de Saint-Antoine de Paris : c'était encore une Parisienne (i) !

Je me suis laissé entraîner, dans l'examen du costume, par ces rigides critiques de la chaire qui, par état, ne voyaient que les abus à reprendre et n'avaient point à se préoccuper du côté artistique. Mais celui-ci, malgré toutes leurs éloquentes invectives, n'en est pas moins très accusé dans riiabillement des hommes et des femmes du treizième siècle. Si la surcharge apparaît quelquefois, les lignes simples et naturelles, si chères aux artistes, se maintiennent. Les larges manteaux, les vêtements aux mille plis donnent à la plupart des classes dont se compose la société une allure noble et digne, en parfaite har^ monie avec leur esprit. Nous n'avons qu'à regarder un instant les miniatures et les statues de cette époque, pour nous rendre compte de la profonde différence qui sépare ses longs et amples

I. Anecdotes historiques tirées d'Etienne de Bourbon, p, 240.

costumes des formes étriquées adoptées un peu plus tard et conservées dans les temps modernes. La Vierge de Notre-Dame d'Amiens, ce modèle de sculpture, est à la fois un type accompli de l'élégance chaste et sévère répandue partout du vivant de son auteur. En même temps, l'extrême diversité des castes et des habits assignés à chacune d'elles par tradition, la vivacité des tons, le contraste des couleurs, donnent à la moindre réunion, au moindre groupe humain, un aspect d'animation fait pour réjouir le peintre. C'est encore là un des côtés par lesquels nous nous éloignons le plus du moyen-âge : l'uniformité en toute chose nous tue, et, sous prétexte d'égalité, le niveau social nous annihile.

Au point de vue de l'histoire des mœurs, il convient aussi d'apporter un correctif aux exagérations nécessaires des prédicateurs. Toutes les femmes n'étaient pas comme les Parisiennes, et toutes les Parisiennes n'étaient pas de ces coquettes si vigoureusement tancées par le grave chancelier de Notre-Dame. Dans les sermons mêmes, nous trouverions plus d'un passage, plus d'un exemple édifiant pouvant faire contre-poids à ses amères critiques. Tantôt nous voyons les mondaines de la capitale venir, en sortant de l'église, où la parole de Dieu les a touchées, brûler leurs vains atours sur la place publique ; tantôt c'est une riche bourgeoise qui, au milieu de l'office, se dépouille de son pelisson garni de fourrures pour en recouvrir un malheureuxsouffrant du froid. Ces chrétiennes convaincues rachetaient, par l'exercice quotidien de la charité, leurs frivolités d'un jour, et la beauté morale leur était encore plus chère que la parure du corps.

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