Chapitre Quatorzième
Les CEREMONIES.
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Cérémonies religieuses, représentations, usages divers : la Nativité, la Circoncision, l'Epiphanie, la Chandeleur. — Le carême , la Semaine- Sainte, la Pâque. — Les Rogations. — La Trinité. — La fête du Saint- Sacrement et les processions. — La Susception de la sainte Couronne et de la sainte Croix. — La Toussaint ;la fête des âmes. — Les anniversaires des saints ; réjouissances locales et populaires. — Les fêtes de la Vierge. — Cérémonies privées ; le mariage. — La demande, les fiançailles, la célébration dans l'église et au dehors ; coutumes chrétiennes et traditions païennes. — Bénédiction de l'anneau et de la chambre nuptiale.
A pompe des cérémonies a été de tout temps un des plus puissants moyens d'action sur les masses populaires. L'Eglise l'avait compris dès le principe ; chacune de ses solennités liturgiques, si savamment ordonnancées, était devenue pour ses fidèles une fête des yeux aussi bien qu'une fête du cœur. Ceux-ci, à leur tour, y ajoutèrent une foule d'usages et d'observances, dont plusieurs revêtirent eux-mêmes un caractère incontestablement artistique. Les lecteurs du Treizième Siècle Littéraire ont vu ce que devinrent les tropes intercalés dans l'office sacré ; des dialogues d'abord, puis de véritables spectacles, accompagnés d'une mise en scène compliquée. Suivons d'un bout à l'autre le cycle annuel de la liturgie, et nous allons constater, dans des proportions moindres peut-être, mais à chaque pas, la préoccupation d'embellir les cérémonies du culte, de les prolonger hors de l'église et d'y associer tout le peuple.
La série des fêtes ecclésiastiques est organisée, comme l'on
sait, de manière à former un drame continu, correspondant à la vie de l'Homme-DiEU sur la terre. Après la période d'attente de l'Avent, qui est le prologue, elle débute par la Nativité de Jésus, le plus touchant et le plus poétique des anniversaires. C'est aussi un des plus fêtés au moyen-âge. Dans l'intérieur de l'église, ce grand événement est célébré à la fois par des représentations figurées et par des représentations vivantes. Ce sont des crèches, des étables, des groupes de bergers et de mages ; ce sont des noëls chantés à l'unisson, dans un de ces gigantesques ensembles qui font trembler les voûtes de pierre ; ce sont des scènes dramatiques d'un caractère semi-liturgique, où l'élément profane n'a presque pas pénétré encore, comme le fameux drame des Pasteurs. Les acteurs de ces «jeux » sont pris parmi les fidèles, et la vraisemblance est si bien observée, que beaucoup d'entre eux se croient réellement transportés dans la grange de Bethléem. Aussi, après les offices, quand ils sont sortis de l'église, leur joie déborde, naïve, bruyante, expansive. Grands et petits, riches et pauvres, ont mis au feu la légendaire bûche de Noël, autour de laquelle ils viennent réchauffer leurs membres, après avoir réchauffé leur cœur au banquet sacré. Mais la cheminée de nos pères est immense : c'est un tronc d'arbre tout entier qu'ils y placent en grande cérémonie, après l'avoir déraciné exprès, et cette énorme souche dépasse encore le foyer de part et d'autre : c'est pourquoi ils l'appellent le tréfouel (transfocalis). Ce tréfouel, ils en conserveront les cendres toute l'année, pour les rallumer l'été quand ils redouteront les effets de la foudre. Leur maison est décorée pour la circonstance ; tout le linge est blanchi, tous les vêtements sont neufs. On mange et l'on se réjouit en commun ; on répète encore quelques-uns de ces vieux cantiques populaires que l'érudition moderne recherche partout pour les recueillir en de gros volumes avant qu'ils n'achèvent de disparaître ; on joue aux dés ;
mais aussi (ce qui est moins agréable) on paye ses dettes, car cette date est une des grandes échéances de l'année, et les usuriers ne l'oublient pas : trop souvent, dit un prédicateur, le jour où l'Enfant JiLsus a pleuré, ils font pleurer les autres. Tels sont les principaux usages observés en cette grande solennité d'hiver, plus fêtée alors, extérieurement du moins, cjue la Pâc]ue elle-même.
Vient ensuite la Circoncision, avec son cortège de joyeusetés profanes, que l'autorité ecclésiastique ne manque pas de réprouver, parce qu'elles sentent encore la vieille odeur du paganisme. C'est une chose bizarre, et qui prouve toute la force des traditions antiques, de voir le peuple de France commencer universellement l'année civile à Pâques (c'est l'usage constant au moyen âge), et néanmoins conserver l'habitude d'appeler le premier janvier Fan renuef i^A^ci neuf), parce qu'il inaugurait l'année chez les Romains, de donner ce jour-là des étrennes et de leur attribuer un sens superstitieux, de consulter le sort, etc. Les spectacles ramenés par cette date sont aussi un vestige des folies païennes : c'est cette fameuse Fête des fous, qui occasionnait dans les temples des mascarades si déplacées et que l'Eglise eut tant de peine à déraciner. Inutile dédire que les liturgistes et les théologiens n'en parlent pas, ou n'en parlent que pour l'interdire. Elle avait été supprimée dans la plupart des diocèses avant le treizième siècle, et dans celui de Paris dès l'épiscopat d'Eudes de Sully ; mais on en retrouve la trace, de loin en loin, jusqu'en 1445, époque où les plaintes de la Faculté de théologie la firent complètement disparaître. Il faut observer cependant, à la décharge de nos pères, que la Fête des fous n'était dans certains pays que la Fête de F âne (l'âne de la crèche de Bethléem), c'est-à-dire la prolongation ou l'amplification des scènes dramatiques de la semaine de Noël.
L'Epiphanie est célébrée, comme le jour de la Nativité, par
des offices solennels et des mystères : elle est déjà la fête des Rois, et les trois Mages, Gaspard, Melchior, Balthazar, sont honorés, dans les jeux scéniques, presque à l'égal des disciples du Seigneur. La Purification ou Hipapante ferme le cycle des anniversaires fondés en l'honneur de l'Enfant Jésus et des réjouissances qui les accompagnent ; mais cette fête perd son nom savant pour prendre le nom plus populaire de Chandeleur, que les fidèles lui décernent communément parce que, dit un contemporain, « ils suelent tenir cierges ou candeilles en lor mains en sainte église et offrir à la Mère Deu (i). » Les festins du carnaval réveillent de nouveau, pour un instant, les traditions profanes. Aussitôt après, l'Eglise, suivant l'expression pittoresque d'un orateur, « pose sa vielle sous le banc , » c'està-dire qu'elle renonce aux chants de joie. La sainte <:«ra//to^;/é? (le carême), qui représente la période d'attente et de préparation par laquelle Notre-Seigneur préluda dans la retraite à ses travaux et à sa Passion, étend son voile de pénitence. Les jeûnes, les aumônes se multiplient ; à la cour de saint Louis notamment, les dons de la charité royale prennent les proportions de véritables largesses. Il existe même un diplôme solennel du saint roi dont l'objet est de rendre ces libéralités obligatoires et d'en fixer le tarif minimum. Rien ne diffère plus des actes administratifs de nos gouvernements modernes, et pour le fond et pour la forme, et rien ne peut mieux donner l'idée de l'étroite alliance qui régnait autrefois entre la religion et les mœurs publiques (2).