‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 85 sur 104 · I. Rationale, 1. VI, c · texte numérisé non relu

I. Rationale, 1. VI, c

Une innovation plus cclcbrc, et qui devrait avoir une énorme influence sur le développement artistique des pompes de l'IIglise, est la fondation de la fête du Saint-Sacrement ou de la Fete- DiEU, comme l'a nommée si justement la voix populaire. La foi des catholiques dans la présence réelle n'avait jamais faibli, depuis le jour où fut prononcée la parole sacramentelle : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Toutefois des nuages récents étaient venus obscurcir, aux yeiix de quelques-uns, l'éclat de ce dogme sublime. Réveillant l'écho endormi des formules de Scot Erigène, l'hérésiarque Bérenger avait troublé par une note discordante le concert unanime des fidèles de France en l'honneur du sacrement. Plus près encore du règne de saint Louis, l'infiltration souterraine des doctrines manichéennes et vaudoises avait miné par la base, dans le Midi surtout, le principe fondamental du culte eucharistique. Il fallait une réparation : or, au moment où les hommes la cherchaient dans la répression de l'hérésie, Dieu lui-même s'en ménageait une autre, plus éclatante et plus salutaire cent fois. En 1208, une humble religieuse Hospitalière, la bienheureuse Julienne du Mont-Cornillon, près de Liège, avait une vision mystérieuse, où lui apparaissait la pleine lune montrant dans son disque une échancrure. Après avoir vu, deux ans de suite, la môme image s'offrir à ses yeux, après en avoir demandé instamment au Ciel la signification, il lui fut révélé, dit-elle, que la lune représentait l'Eglise, et l'échancrure l'absence d'une solennité importante qui manquait au cycle liturgique. La pieuse vierge fut encore vingt ans sans oser faire savoir au monde que Dieu voulait voir honorer d'une façon plus particulière la mémoire de la Cène du Jeudi Saint. Enfin elle s'en ouvrit à un chanoine de Liège, nommé Jean de Lausanne, et celui-ci, après en avoir conféré avec plusieurs docteurs, commença des démarches actives pour l'établissement de la fête. Ce ne fut qu'en 1246

que son évêque, Robert de Torote, décida par décret synodal que toutes les églises du diocèse de Liège auraient désormais à célébrer chaque année, le jeudi après la Trinité, la commémoration solennelle de l'institution du Saint-Sacrement.

La propagation de cette pieuse coutume souffrit encore des retards considérables : quelques-uns la blâmaient, d'autres la jugeaient inutile ; il semblait que, de tous côtés, l'enfer s'efforçât de susciter des obstacles à une dévotion qu'il savait devoir lui être fatale. Il fallut des prodiges surnaturels pour lever les difficultés. Il fallut ensuite qu'un prélat français, qui avait connu la bienheureuse Julienne, morte alors depuis quelques années, montât sur le trône pontifical pour déclarer à toute la chrétienté l'opportunité et la nécessité de la nouvelle fête. En 1262, une bulle d'Urbain IV en décréta l'observation dans l'Eglise universelle, pour la confusion de l'hérésie et l'exaltation de la foi orthodoxe : seulement, comme la fête de la Trinité n'était pas encore reçue officiellement à Rome, ainsi que nous venons de le voir, il assigna, pour honorer le corps du Christ, la cinquième férié, c'est-à-dire le jeudi après l'octave de la Pentecôte ; ce qui, du reste, revenait au même que le jeudi après la Trinité, désigné par l'évêque de Liège. Saint Thomas d'Aquin fut chargé de composer, selon le rite romain, un office qui devait remplacer dans toute l'Eglise l'office provisoire adapté par la bienheureuse Julienne au rite français, et ce sont, comme chacun sait, les magnifiques paroles inspirées au Docteur angélique par sa tendre piété que nous chantons actuellement le jour de la Fête-DiEU (i ). Enfin, une quarantaine d'années après, Clément V confirma au concile de Vienne la bulle d'Urbain IV, et Jean XXII lui donna force de loi définitive en l'insérant au Corpus jitris ^^sxm les Clémentines.

Ce grand événement, qui avait demandé plus d'un siècle,

I. Sur le Lauda Ston, voir Le Treizième Siècle littéraire^ p. i6o.

(tant l'Eglise a l'habitude de procéder avec lenteur et maturité !) donna un nouvel essor à la dévotion publique pour l'Eucharistie et au culte extérieur dont elle était l'objet. Bientôt des processions solennelles vinrent en donner la preuve, processions qui devaient prendre dans certains pays, en Provence par exemple, le caractère de véritables réjouissances nationales, demi-religieuses et demi-profanes. C'est là l'origine de la fameuse procession d'Aix, qui, bien que dénaturée par le temps, attire encore chaque année une foule de curieux dans cette ville. Nous savons tous par nous-mêmes que nulle cérémonie n'a jamais égalé la pompe de ces manifestations populaires, renouvelées annuellement jusqu'à nos jours, et que nulle dévotion ne saurait faire tant de bien au cœur. Malheureusement les obstacles suscités à l'origine se sont élevés de nouveau : la sainte Hostie, portée sous le dais triomphal, au milieu du parfum des fleurs et de l'encens mêlé au parfum plus exquis de la prière, n'a plus le droit de traverser nos places publiques. Mais rassurons-nous ; les barrières qui les lui ferment ne sont pas plus solides que celles qui s'opposèrent à sa glorification au commencement du treizième siècle, et, d'ailleurs, elles ne sont pas de celles qui peuvent obstruer le chemin des âmes : nos yeux seuls ont perdu leur fête.

Saint Louis, qui avait une telle vénération pour le Saint- Sacrement qu'on a pu lui attribuer la belle parole du sire de Montfort, répondant, à propos d'une hostie miraculeuse : « Allez la voir, vous qui ne croyez pas, » saint Louis contribua directement à l'érection de deux autres fêtes en l'honneur des souvenirs de la douloureuse semaine. Lorsqu'il reçut un fragment important de la vraie croix, en 1241, un double anniversaire fut institué pour perpétuer la mémoire de cette translation et de celle de la couronne d'épines, qu'il avait apportée nu-pieds, deux ans auparavant, à la chapelle Saint-Nicolas, remplacée

depuis par la Sainte-Chapelle (i). La Susception de la sainte couronne se célébra le 1 1 août, celle de la sainte croix et des autres reliques de la Passion le 30 septembre ; et toute la cour assistait, ces jours-là, aux cérémonies commémoratives, ainsi qu'aux sermons de circonstance prêches par un disciple de saint François ou de saint Dominique. Cette dévotion raviva celle que le peuple chrétien avait depuis longtemps manifestée pour la fête de l'Invention ou de la découverte de la croix de Notre- Seigneur par sainte Hélène : le nom de la mère de Constantin et l'histoire de sa précieuse trouvaille, avec toutes les légendes qui étaient venues l'embellir, se rencontrent à chaque pas dans les manuscrits du temps.

Les dimanches après la Pentecôte terminent l'année liturgique par une longue période de calme : c'est le repos après le triomphe ; c'est la figure du règne éternel de Jésus-Christ dans le Ciel après son passage sur la terre, et du règne pacifique de son Église après les persécutions des premiers siècles. Pour souligner cette ressemblance, la fête de la Toussaint et celle de la Dédicace viennent parler aux fidèles de l'allégresse des élus et de la beauté mystique des temples du Seigneur. Les prédicateurs ne manquent pas de leur expliquer le comment et le pourquoi de tous les rites qui accompagnent la consécration d'une église, et les avantages spirituels qu'ils peuvent gagner en y assistant. Ils distinguent dans cette cérémonie sept parties ou sept actes différents : l'évêque consécrateur fait le tour de l'édifice, en dehors, et frappe à la porte ; il entre ; il arrose l'intérieur ; il trace des lettres sur le pavé ; il oint les murailles ; il allume un flambeau ; enfin il célèbre la messe. L'ensemble de cet imposant spectacle devait encore impressionner vivement les fidèles, qui, étant ainsi initiés à tous les mystères, y prenaient le plus vif intérêt et vivaient réellement de la vie de l'Eglise.

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