I. Joinville, éd. de Wailly, p
avec entrain les louanges du bienheureux? On prend, d'ailleurs, des précautions contre le désordre. Ainsi, à Tours, cinquante
CJ3
hommes d'armes font le guet et montent la garde au nom de
M. le doyen du Chapitre. Dans les villes de Belgique, les enfants promènent à travers les rues des torches enflammées, en criant : « Faites le feu, allumez le feu ; voici venir saint Martin avec ses bras nus (car il n'a plus qu'une moitié de manteau), et il voudrait bien se réchauffer. » Au milieu de ces plaisirs variés, le lendemain arrive. Le soleil se lève tiède et clair, car cette fête a le don de ramener pour quelque temps les beaux jours. La matinée est consacrée tout entière aux offices ; puis la solennité civile commence. De même que la mort de saint Martin a formé le point de départ d'une ère, son anniversaire marque le début d'une année nouvelle. Les parlements, les tribunaux, les écoles, procèdent ce jour-là, ou l'un des suivants, à leur réouverture ; usage universel, que la magistrature parisienne a suivi jusqu'au siècle dernier, et les villes de Lucques, de Pise, etc., jusqu'à leur annexion au royaume piémontais. Les princes tiennent cour ouverte et traitent magnifiquement ceux qui s'y présentent. Les élections municipales occupent le loisir du citadin. Le paysan prépare ses semailles, afin de les faire dans la semaine. Le fermier, le censitaire, apporte à son seigneur le prix de son loyer, le montant de ses redevances en argent ou en nature ; les baux, les engagements sont renouvelés ; les agents du fisc perçoivent l'impôt, les comptables recommencent un autre exercice. En France, en Angleterre, en Italie, partout c'est la grande échéance annuelle. Les indigents aussi reçoivent ce qui leur est dû, et même davantage ; ce n'est que justice, car celui dont on célèbre la mémoire les a tant aimés, c|ue sa fête est la leur. Le pauvre de saint Martin, dans les églises où il y en a un d'attitré, est dans les honneurs ; il figure à la procession. A San-Martino délie Scale, en Sicile, l'abbé habille de neuf un malheureux et lui donne de sa main le pain de l'âme avec le pain du corps. A Saint-Omer, par une exception qui n'a lieu que trois fois par an, les lépreux sont autorisés, sans doute
en mémoire du miracle opcrc par saint Mat'tin en faveur d'un de leurs semblables, à pénétrer dans l'enceinte des remparts : en tout autre temps, les gardiens ont l'ordre de les repousser à coups de Jwkes de fer. Des largesses sont également faites aux églises, particulièrement à la basilique de Tours : les rois, les grands seigneurs lui offrent des monnaies à l'effigie de son patron, des vases d'or, des draps de soie. Enfin, à l'animation produite par toutes ces affaires, par ces cérémonies, par ces libéralités, se joint le mouvement pittoresque des foires annuelles. Dans une quantité de pays, l'assemblée, la vogue ou la kermesse s'ouvre le même jour, avec la bénédiction du prêtre. Combien de villes, combien de villages ont conservé jusqu'à notre époque cette tradition douze fois séculaire, dont l'origine se rattache peut-être au grand pèlerinage du 1 1 novembre, en Touraine, en Normandie, en Flandre, en Dauphiné, en Suisse, en Savoie, en Italie, etc. !
» Mais cela n'est rien encore. Voici le soir, voici les réjouissances vraiment populaires. On se rassied à la table de famille ; on mange l'oie de la Saint-Martin, on boit le vin de la Saint- Martin, fraîchement recueilli dans les tonnes. Les Anglais, qui n'en ont point, le remplacent par un énorme blackpuddiîig, et se distinguent entre tous par leur fidélité à la Martinmas, que leurs descendants n'oublieront pas tout à fait, en dépit de la raideur protestante. Le repas fini, on chante des ballades, des lieds, des cantiques de circonstance. Dans certaines villes d'Allemagne et de Flandre, on voit des feux de joie s'allumer sur les hauteurs voisines. A leurs clartés fantastiques, des processions d'enfants vont de maison en maison, s'ils ne l'ont déjà fait la veille, recueillir des charités ou des cadeaux. En Italie, à Vinegia, par exemple, ils sont habillés de longues tuniques blanches, (peut-être en souvenir de la robe de catéchumène revêtue par le saint à Pavie) ; ils ont le front ceint de feuillage
et courent ainsi par les rues, faisant résonner des instruments criards, répétant des chansons plaisantes, parfois entrecoupées par ce cri du cœur : P^iva, viva saii Martino ! (i) »
Je me trompais, comme on le voit, en disant que la Saint- Martin était une fête nationale : il faudrait l'appeler une fête universelle.
Le siècle qui décernait tant d'honneurs au modèle des pontifes et des missionnaires, n'aurait pu se montrer indifférent envers le type de la sainteté et de la pureté par excellence, envers la créature privilégiée que toutes les générations ont proclamée bienheureuse. Un seul aurait plus de droit que lui à s'intituler le siècle de la Vierge : c'est celui qui a vu définir le dogme de rimmaculée-Conception ; mais les splendeurs que nous avons contemplées de nos yeux ne sauraient nous faire dédaigner les clartés lointaines du passé. L'illustre historien de sainte Elisabeth de Hongrie a éloquemment retracé, dans sa brillante introduction, le magnifique développement donné alors à la dévotion des fidèles pour la Mère de Dieu, les Ordres nouveaux fondés sous son patronage, comme ceux du Carmel, des Servîtes, de Notre-Dame de la Merci, la propagation des prières en son honneur par les disciples de saint Dominique, la prédication de sa pureté originelle par les enfants de saint François, les hymnes composées à sa louange, les traités qui la chantent dans une langue plus scientifique, comme le célèbre Speciihmi de saint Bonaventure. Aucun autre culte ne pouvait apporter aux progrès de l'art et de la littérature un aussi riche contingent. Aussi toutes les manifestations qu'il détermine sont marquées d'un cachet particulier de grâce et de poésie. L'affluence des pèlerins aux sanctuaires de Marie, l'invocation de son nom dans les circonstances solennelles, les témoignages publics de piété qui accompagnent les anniversaires de sa Nati-
' I. Saint Martin^ par Lecoy de la Marche, p. 603 et suiv.
vite, de sa Purification, de sa Conception immaculde, enfin l'établissement de la populaire coutume du Rosaire, dont on a contesté à tort la date (je l'ai prouvé ailleurs), tout cela détermine un mouvement artistique d'une nature nouvelle et charmante, dont la prodigieuse multiplication des statues de la Vierge, de ses bannières, de ses images de toute espèce, est la preuve la plus indiscutable.
En dehors des fêtes annuelles et publiques, certaines solennités de la vie privée servaient de prétexte pour déployer un véritable faste, et dans l'église et au dehors. Le mariage est une de celles qui ont droit à une mention spéciale. Il ne sera peutêtre pas sans intérêt de décrire ici les formalités et les cérémonies qui donnaient à ce grand acte l'éclat nécessaire. Lorsque toutes les conditions exigées par le droit canon et le droit civil se trouvaient réunies de part et d'autre, le futur époux devait généralement faire demander par un tiers la main de la personne qu'il désirait épouser. Bien que la loi ecclésiastique se contentât de la certification du consentement des conjoints, l'usage voulait dès lors que la demande fût adressée aux parents de la femme ; on évitait ainsi les inconvénients pouvant résulter du défaut d'approbation de ces derniers. Cette première formalité s'accomplissait très cérémonieusement, quelquefois même avec pompe, par l'entremise d'un parent ou d'un personnage influent, comme un dignitaire ecclésiastique. Cet intermédiaire était aussi chargé par le futur de préparer avec la famille les conventions matrimoniales, et même de lui ramener sa future, qu'il ne connaissait pas toujours à l'avance (circonstance fâcheuse, mais qu'ont dû subir les princes et les grands seigneurs de tous les temps ; c'est pour y remédier qu'on élevait souvent ensemble deux enfants destinés l'un à l'autre). Lorsque saint Louis, âgé de vingt ans, fit demander la main de Marguerite de Provence, il chargea de cette mission plusieurs ambassadeurs, à la tête
desquels se trouvaient Gautier, archevêque de Sens, et Jean de Nesle, un des seigneurs de sa cour. Le comte de Provence accueillit leur démarche avec une joie extrême, et leur promit de donner à sa fille dix mille marcs d'argent. Il ne voulait pas d'abord garantir une aussi grosse somme, qui semblait au-dessus de ses forces ; mais son épouse, intervenant, exerça sur lui une pression très adroite, qui montre d'une façon palpable l'influence officieuse accordée en pareil cas à la femme et à la mère : « Comte, lui dit-elle, laissez-moi faire, et que cette grande dépense ne vous cause point de peine, car si vous mariez hautement votre aînée, la seule considération de cette alliance fera mieux marier les autres, et à moins de frais. » En effet, la comtesse, l'ayant emporté, maria plus tard ses deux filles cadettes au roi d'Angleterre et à son frère, et la dernière fut épousée avec une dot moitié moins forte : sa tactique avait, par conséquent, du bon. Marguerite fut emmenée immédiatement par les ambassadeurs, et, comme elle était en âge, son mariage fut célébré moins d'un mois après, dans la ville de Sens, où le roi s'était porté à sa rencontre ; son couronnement eut lieu le même jour, et fut accompagné de toute sorte de libéralités.
Ainsi se concluaient la plupart des mariages princiers, et, toutes proportions gardées, la plupart des mariages ordinaires. Très souvent cependant, et surtout quand les époux étaient trop jeunes, l'union définitive était précédée de la cérémonie préliminaire des fiançailles. Les fiançailles n'étaient pas, comme à présent, une vaine formalité : elles constituaient déjà un engagement sacré, et l'Eglise leur donnait une grande solennité. Les fiançailles par paroles de présent, où les futurs se disaient : « Volo te m virum, in nxoreni, » n'étaient guère tolérées, parce qu'elles équivalaient à un véritable mariage clandestin ; et elles furent complètement interdites plus tard, dans le concile de Trente. Mais les fiançailles /«^/^ paroles de futtir
étaient parfaitement Idî^ales. Voici par quelle formule le prêtre les célébrait à Paris, d'aprè:: les règlements établis par l'évéque Etienne Tempier : « 7//, Martine, proiiiittis tîL pcr juranicutimi qiiod duces Bertliain in iixorein, si sa ne ta Ecclesia consent iat ?» Le clergé était tenu de connaître parf îitement cette formule et
FiG. 174. — Ancienne bannière de la ville de Strasbourg, brûlée dans le bombardement de 1870.
tout le cérémonial qui l'accompagnait, afin de ne pas être exposé à marier en croyant simplement fiancer ; malentendu assez fréquent, paraît-il, car les tribunaux ecclésiastiques étaient encombrés de procès nés à cette occasion. Lorsque les fiancés voulaient rompre ultérieurement le lien qui les unissait, ils pouvaient le faire, à la rigueur, en payant le dédit, appelé repentailles. Les
repentailles défaisaient les fiançailles. Néanmoins cette rupture n'était pas facilement admise ; il fallait des raisons puissantes. On trouve une preuve remarquable de ce fait, et de la force attachée à l'engagement des fiançailles, dans la vie du sire de Joinville, qui avait été fiancé dès son enfance avec Alaïs, fille du comte de Grandpré, et qui rechercha ensuite une alliance plus haute : ses désirs furent vains ; il ne put se dégager, et dut devenir, en quelque sorte, un époux malgré lui. Ce trait nous fait sentir le grave inconvénient qu'offraient parfois les fiançailles revêtues d'un pareil caractère. En revanche, elles procuraient aux futurs époux la facilité de se connaître et de s'aimer à l'avance, et diminuaient le nombre des alliances prématurées : ce sont évidemment ces avantages qui les ont fait subsister jusqu'à nos jours dans plusieurs contrées de l'Europe, et qui, même chez nous, ont perpétué la tradition de ce pur et poétique apprentissage de l'intimité, de cette période d'attente et d'union officieuse, d'où découle souvent le bonheur de toute la vie.
Bientôt le moment arrive de serrer le nœud suprême ; la cérémonie définitive est fixée. La veille de ce grand jour, le contrat, le traité de mariage, est rédigé ou renouvelé. Les époux sont mariés sous le régime delà communauté s'ils habitent la moitié septentrionale de la France, sous le régime dotal s'ils vivent au midi, dans les pays de droit romain, ou sous un régime mixte s'ils appartiennent à la Normandie : mais le premier système, issu de la coutume germanique, ou du droit au tiers des acquêts admis par celle-ci, est le plus répandu ; et dans les pays où il est appliqué, indépendamment de la dot fournie par le père à sa fille, le mari apporte à sa femme le douaire, transformation de la dot des anciens Germains ou du pretiiim nuptiale payé au beau-père par le gendre. Le douaire est, à proprement parler, le droit assuré à la femme de jouir, après la
mort de son mari, d'une partie des biens appartenant à ce dernier au moment du mariage ; une ordonnance de Philippe- Auguste avait fixé cet usufruit à la moitié de la fortune du mari ; sous saint Louis, deux arrêts du Parlement décidèrent que le manoir d'un gentilhomme devait faire partie du douaire de sa veuve, et que la veuve prélèverait son douaire même sur les biens advenus à son époux durant le mariage par voie de succession. C'est sur ces bases que sont conclus généralement les contrats ; le mari donne un'douaire à sa femme, mais celle-ci apporte à la communauté sa dot, qui est d'ordinaire plus considérable, et qui, chez les grands, peut consister en terres, en seigneuries, en royaumes même. Il en résulte que l'intérêt est parfois le mobile déterminant des alliances contractées par la noblesse ; mais, dans les autres classes, ce qu'on appelle les mariages d'argent parait être un peu moins répandu. Dans tous les cas, cet abus, qui abaisse un sacrement au rang d'une affaire, est réprouvé comme un crime et flétri énergiquement du haut de la chaire. « Les pasteurs, dit Jacques de Vitry, procèdent mal quand ils ont à célébrer de pareilles unions. Ils devraient publier les bans du seigneur un tel avec la bourse de dame une telle ; et, le jour des noces, ce n'est pas la fiancée qu'on devrait conduire à l'autel, mais bien son argent ou ses vaches (i). »
Ces paroles, qui nous montrent l'Eglise soucieuse des intérêts de l'âme et du cœur de ses enfants, indiquent aussi que l'usage de publier des bans était dès lors en pleine vigueur. Il apparaît pour la première fois dans les statuts rédigés par Eudes de Sully, évêque de Paris, en 1198, et l'on croit qu'il ne devint général qu'à la fin du treizième siècle : le voilà cependant mentionné par un auteur étranger au diocèse de Paris, et écrivant avant 1240. Les bans (baniia) se publient trois dimanches ou jours de fêtes consécutifs. Aussitôt que la publicité nécessaire