‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 89 sur 104 · I. Bibl. Nat., ms. lat · texte numérisé non relu

I. Bibl. Nat., ms. lat

première partie de la cérémonie à l'entrée de 1 édifice sacre est attestée, notamment, par l'aventure arrivée à cet usurier de Dijon qui, d'après le récit d'Etienne de Bourbon, fut écrasé par une des statues du parvis de l'église de Notre-Dame au moment où il allait recevoir la foi de son épouse.

Le reste de la solennité religieuse est tout ce qu'il y a de plus beau et de plus touchant. On me permettra de laisser ici

FiG. 175. — Les fiançailles et le don de l'anneau. D'après un manuscrit du Vatican.

la parole à M. Léon Gautier, qui, dans son magnifique livre sur la Chevalerie, a décrit en détail le jour des noces d'un chevalier.

« Quand le prêtre est tout à l'heure sorti de l'église, il portait un livre entre les mains, et sur ce livre un petit anneau d'argent qui brillait au soleil. Il le faut le bénir, ce cher anneau, qui va symboliser tous les engagements que viennent de prendre Aélis et son mari. En certains diocèses, on l'asperge d'eau

bénite ; en d'autres, on se contente d'une belle prière : « Que le Créateur et le Conservateur du genre humain, que le Donneur de la grâce et de l'éternel salut, fasse descendre sa bénédiction sur cet anneau ! » Alors l'époux prend le petit cercle d'argent et le met successivement, avec je ne sais quel respect attendri, à trois doigts de la main droite de sa femme, disant tour à tour: Au nom du Père ; puis, du Fils ; puis, du Saint-Esprit.

FiG. 176. — La bénédiction nuptiale.

-D'après un manuscrit du Vatican.

Après quoi il le place à l'un des doigts de la main gauche d'Aélis : c'est là qu'il restera jusqu a la mort, en signe d'affection et de fidélité. Ce rite était tellement significatif, il frappait tellement l'esprit concret des hommes du douzième siècle, que l'on disait communément « épouser une dame d'anel. » Peu importe, d'ailleurs, que la matière de l'anneau soit plus ou moins riche ; qu'il soit niellé ou orné de pierres fines ; qu'on y ait gravé le nom de Dieu ou de ses saints, et qu'il ait des

vertus plus ou moins merveilleuses : un simple annelet d'argent est aussi précieux que les riches bagues. « De cet anneau je vous épouse ; de mon cœur je vous honore ; de mon bien je vous doue ; » voiLà ce que dit le mari en passant l'anneau aux doigts de sa femme. C'est tout un contrat.

» Dans la contrée qu'habitent nos jeunes époux, on a conservé un souvenir vivant de l'antique loi des Francs Saliens, qui voulait que le futur époux offrît symboliquement « le sou et le denier » à la famille de la future épouse. C'était un achat, un véritable achat, et il est certain qu'au douzième siècle on ne se mariait plus pcr solidnni et denariuDi ; mais, lorsque l'époux prononçait ces mots : De mon bien je vous doue, il plaçait délicatement dans la petite bourse de l'épouse trois gentilles pièces de monnaie, trois deniers neufs. Ne pouvant lui mettre entre les bras les champs, les bois et les manoirs dont il composait son douaire, il lui en donnait le symbole. On alla jusqu'à frapper pour cet usage des deniers s^éci^ax^, poiii^ espotiser. C'est notre pièce de mariage.

)> Cependant nous sommes toujours sous le porche. Il ne reste plus qu'à donner aux époux une marque du respect dont le nouveau sacrement les rend dignes aux yeux de l'Eglise : on les encense. C'est alors seulement qu'au milieu des parfums de l'encens et des fleurs, les portes du temple s'ouvrent à deux battants devant eux. On aperçoit soudain le fond du moutier, les vitraux de l'abside, l'autel. Ils s'avancent, encore tout émus et tremblants, entre deux haies d'amis et de curieux ; mais, arrivés au milieu de la nef, ils se prosternent et demeurent ainsi étendus un assez long temps sous la main bénissante du prêtre : : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, jetez dans l'intelligence de ces deux jeunes gens les semences de la vie éternelle. » Puis, s'adressant au jeune couple, toujours prosterné: «Que Djeu vous bénisse et vous apprenne lui-

même à lui être agréables dans votre corps et dans votre âme. » Là-dessus, les époux se relèvent, et sont conduits dans le chœur tous deux, l'un près de l'autre, la femme à la droite de son mari. La messe commence : c'est celle de la Trinité.

» A l'offertoire, les deux époux, cierges en main, font leur offrande, qui est riche. Après le Sanctits, ils se prosternent de nouveau pour recevoir la grande bénédiction solennelle du prêtre. C'est alors que quatre jeunes barons étendent un p aile de couleur pourpre au-dessus de la tête des mariés. La coutume est antique et belle, et il est à peine utile d'ajouter, avec les vieux rituels, que cette sorte de voile exprime l'extrême rigueur et délicatesse avec laquelle les époux devront cacher leur vie intime, que Dieu bénit. J'aurais préféré qu'on eût gardé la forme même du voile antique, et qu'on eût vraiment enveloppé le jeune couple. Quoi qu'il en soit, la grande beneïchon descend sur ces heureux, et c'est presque textuellement celle que l'Eglise romaine a insérée dans ses livres vraiment œcuméniques : « Que la femme soit aimable comme Rachel, sage comme Rébecca, fidèle comme Sara. » Sit vereciindiâ gravis, pudore venerabilis, doctrinis cœlestibus erudita. Si de telles beautés ornaient le rituel de quelque paganisme antique, nous n'aurions pas assez d'admiration pour des idées aussi hautes, ni assez d'enthousiasme pour un aussi grand style.

» La messe s'achève ; XAgitus Del vient d'être chanté. Une scène charmante va clore cette série de scènes charmantes, qu'ignorent nos peintres et que je voudrais leur apprendre. L'époux s'avance à l'autel et reçoit du prêtre le baiser de paix. A qui va-t-il le reporter? Il n'est pas besoin de le demander. A sa jeune femme, qu'il embrasse très chastement au milieu du sanctuaire, au pied du crucifix, près du corps de Jésus- Christ lui-même, qui est conservé dans cette colombe d'or audessus de l'autel.

» On sort de l'église, à travers une foule compacte et bruyante, et les jongleurs prennent de nouveau la tête du cortège. Il y a bientôt deux heures que tout ce monde de parents et d'amis est recueilli, grave et silencieux. Quelque détente est nécessaire (i). »

On revient ensuite à l'habitation des mariés, que l'on trouve peinte à neuf, décorée à grands frais, ornée de fleurs et de feuillage. Si ce sont des campagnards superstitieux, on leur jette au visage, au moment où ils en franchissent la porte, une poignée de blé en criant : Plenté, plenté !, Abondance, abondance ! afin de leur présager une prospérité dans laquelle, en tout cas, ce vieux reste des traditions païennes ne sera certainement pour rien. S'ils appartiennent aux classes aisées, ils donnent dans leur maison des fêtes qui durent deux ou trois jours : festins, musique, chants, distribution de cadeaux, en voilà le programme. Le dîner de noces surtout prend des proportions incompréhensibles pour nous, et que nous avons déjà remarquées. Lorsqu'il est terminé, les convives se livrent quelquefois à la danse ; mais c'est l'exception, et cette danse est toujours très posée. Elle consiste en de simples rondes ; en outre, elle a lieu avant la fin du jour, jamais la nuit. Des largesses sont ensuite distribuées aux pauvres. Des robes, des effets de toute sorte sont offerts aussi aux invités, à titre de souvenir ! Les jongleurs, les vielleurs (joculatores, viellatoves) reçoivent eux-mêmes leur présent, lorsqu'ils ont enchanté l'assistance par le récit des prouesses d'un héros fameux ou par quelque morceau de circonstance. Dieu préside encore à ces réjouissances profanes, suivant le conseil de Robert de Sorbon, qui invoque à cette occasion le précédent des noces de Cana (2) ; il y est représenté souvent par un clerc vénérable, qui mêle ses

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