TOME V. ;jl
MONUMENTS ET MÉMOIRES
est la curieuse lampe de la collection Oppermann, aujourd'hui au Cabinet de France, sur laquelle on voit un philosophe, méditant sur le mystère de la naissance et de la mort, entre un enfant nouveau-né et un squelette l. Quelques monuments figurés représentent des hommes, et même des femmes, examinant avec attention des crânes placés devant eux ou qu'ils tiennent en mains2. Ces scènes, comme celles où apparaissent des squelettes, sont inspirées par des idées purement matérialistes, (c Pour bien vivre, méditons sur la mort », dit un penseur de l'antiquité 3.
Le spectacle de la mort ne rappelle aux chrétiens que de graves et saintes pensées ; l'idée de la fin prochaine les excite à mener une vie meilleure afin de mériter les récompenses qui les attendent dans l'autre monde. Tout différent était le sentiment que la vue d'un squelette éveillait chez les païens ; la pensée de la mort les poussait, au contraire, à profiter le mieux possible des courts instants de la vie. Les uns saisissaient la jouissance du moment, parce qu'elle est seule certaine; les autres la dédaignaient, parce qu'elle est périssable. Pour les païens il ne pouvait donc y avoir rien de mieux à faire que de profiter de la vie tant qu'elle durait. La volupté est le bien suprême ;To xéXo; ■rçSovv), disent nos gobelets. C'est là le fond de cette philosophie épicurienne, qui comptait dans le monde gréco-romain de si nombreux adeptes à la fin de la République et au commencement de l'Empire.
On a souvent cité le texte d'Hérodote, relatif à l'usage égyptien de faire circuler après les repas, autour de la table, une petite caisse en bois avec l'image d'un mort, parfaitement imitée et peinte, de la
1. De Witte, Bull, des Antiq. de France, 1870, p. 107-108; E. Le Blant, Mélanges de Rome, VII (1887), pl. VII, 2.
2. Notamment les curieux fragments d'Arezzo cités plus haut, ainsi que les reliefs en stuc des tombeaux de Pouzzoles, où des femmes examinent des crânes posés sur une table et par terre, Minervini, Notizia di alcune tombe puteolane, con figure di stucco, dans Bull, archeol. italiano, I (1802), p. 178, lav. VIII.
Cette sentence csl attribuée à Apulée, Fragmenta, XX :
" Principium vitae obitus meditatio est! »
grandeur d'une ou de deux coudées1. Sans doute il s'agit d'une de ces figures en forme de momie, si nombreuses dans les collections d'antiquités égyptiennes. On mettait cette image sous les yeux de chaque convive en lui disant : <c Regarde ce cadavre; bois et amusetoi, car c'est ainsi que tu seras après la mort. » Quand les raffinements de la débauche s'introduisirent chez les Romains, la coutume égyptienne y pénétra également : couronnés de roses, étendus sur des lits somptueux, ils goûtaient avec délices les plaisirs les plus matériels, mettant en pratique le conseil de l'inscription de Narbonne : « Amici, dum vivimus vivamus2 ! » Le festin du grotesque Trimalcion est une amusante parodie de ces orgies. Pendant que l'on boit et que l'on s'extasie sur la magnificence du repas, un esclave apporte sur la table un petit squelette articulé, en argent, qui passe de mains en mains; au moyen de ses souples ressorts, on le place et le replace sur la table en différentes postures, « Voilà ce que nous serons demain, dit Trimalcion ; ne perdons pas notre temps à déplorer la fragilité de la vie humaine ; jouissons au contraire, tant que nous le pourrons, des biens qu'elle nous apporte! »
Heu, heu nos miseros! quam totus homuncio njl est !
[Quam fragilis tenero staminé vita cadit ! | Sic erimus cuncti, postquam nos auferet Orcus.
Ergo vivamus, dum licet esse bene 3.
Nous avons maintenant des preuves bien certaines que non seulement on faisait circuler pendant les festins de petits squelettes articulés, mais que, pour boire, on se servait aussi de gobelets sur lesquels ces images funèbres étaient reproduites, groupées animées, mises en relation les unes avec les autres. Sur des vases à boire romains, de telles images ne peuvent pas s'expliquer autrement que par les paroles de Trimalcion. La vue des squelettes ou des crânes rappelle aux