BARON EDMOND DE ROTHSCHILD
Dés le lendemain, le Directeur des Beaux-Arts, le Directeur des Musées nationaux et le Conservateur des antiquités grecques et romaines se présentaient chez M. le baron Edmond de Rothschild pour lui offrir au nom du Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts l'expression de la reconnaissance publique, pour le remercier, au nom de tous les amis du Louvre, de donner à nos collections nationales un témoignage aussi magnifique de sa bienveillance et de son clairvoyant intérêt.
L'Académie des inscriptions fut informée le 28 juin de la donation ; M. le baron Edmond de Rothschild avait fait exécuter pour cette séance les photographies des vases dans l'état où il les avait reçus. Le premier nettoyage fait par les soins des vendeurs permettait d'apprécier la beauté des monuments. L'un des plus intéressants, la phiale ornée du buste d'Alexandrie, fut apporté en original. Cette phiale, dont la conservation est absolument parfaite, avait été débarrassée de la cendre et des dépôts qui la recouvraient : chacun put en étudier les détails
1. L'opération fut confiée à M. Alfred André qui s'en acquitta avec son habileté ordinaire et en y apportant la plus juste mesure. Il se borna à consolider les parties malades, à enlever, quand cela était possible et sans danger pour la pièce, les matières étrangères agglomérées sur le mêlai, à rattacher les anses et les pieds.
2. L'original de cette lettre est aux Archives du Louvre. L'acte de donation aux termes duquel M. le baron Edmond James de Rothschild, banquier à Paris, a offert au Musée du Louvre la collection d'argenterie provenant des fouilles de Boscoreale, a été passé le 23 octobre 1893, par-devant MeCottin et Me Rey, notaires à Paris. Un décret du Président de la République, en date du 2(i janvier 1896, a autorisé M. le Ministre de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes à accepter, au nom de l'Etat, pour le Musée national du Louvre, le don fait à cet établissement. La seule condition imposée par le donateur est « que tous les objets donnés devront être exposés dans une des salles du Musée du Louvre à Paris ».
et en admirer la finesse1. A partir de ce moment, les journaux français et étrangers publièrent des appréciations plus ou moins justes sur l'importance du trésor de Boscoreale. La première description de ces quarante et une pièces fut donnée dans les Comptes rendus de V Académie des Inscriptions1 .
Trois mois plus tard, dans le courant du mois de septembre, les vendeurs revinrent à Paris : ils apportaient avec eux cinquante-quatre nouvelles pièces d'argenterie, appartenant pour la plupart à la classe des ustensiles3, ainsi que les bijoux d'or signalés plus haut. M. le baron Edmond de Rothschild s'empressa de réunir les nouvelles pièces d'argenterie aux premières, complétant ainsi un ensemble absolument unique, tant au point de vue du nombre qu'au point de vue de la valeur des pièces et de leur intérêt. Par une attention particulièrement délicate, le donateur désira que les objets fussent exposés au Musée du Louvre la veille même du jour où commençaient les fêtes du Centenaire de l'Institut. Ce fut en effet, le 22 octobre 1805, que le public put admirer pour la première fois ce merveilleux ensemble de quatrevingt-quinze pièces d'argenterie, réunies dans une vitrine spéciale1, au centre de la salle des Bijoux antiques. Quant aux bijoux d'or, ils furent acquis peu de temps après par l'Administration des Musées nationaux. On en trouvera plus loin la description.
L'exemple donné par M. le baron Edmond de Rothschild fut heureusement contagieux. Aux quatre-vingt-quinze pièces d'argenterie qui constituent sa donation sont venus s'ajouter plusieurs autres dons, exposés maintenant avec les bijoux d'or. Ces pièces de moindre importance avaient été séparées de l'ensemble du trésor par suite de diverses cir-
1. J'exprime ici mes sincère* remerciements à M. Hector Silvy, bibliothécaire de M. le baron Edmond de Rothschild, qui, dans cette circonstance particulière et dans tontes les occasions où j'ai eu recours à lui, m'a donné tant de preuves de son obligeance.
2. 1895, p. 257 à 276, avec deux planches reproduisanl en phototypie les gobelets aux squelettes.
3. Comptes rendus de F Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1895, p. \~± à '«82.
4. Offerte également au musée par le baron Edmond de Rothschild.
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constances. Leur retour et leur réunion n'en offrent aujourd'hui que plus d'intérêt.
Notre reconnaissance envers les derniers donateurs est d'autant plus vive que tous sont étrangers à notre pays. Ils n'ont donc pas été entraînés, comme auraient pu l'être des Français, par des raisons de sentiment; ils ont été uniquement poussés par des considérations de bon sens unies à une pensée élevée d'intérêt scientifique. Un Américain, M. E. P. Warren, l'un des trustées du musée de Boston, a gracieusement offert au Louvre un petit vase (n. 96) et une petite coupe (n. 97)1; un célèbre amateur polonais, que la mort vient de frapper récemment, le comte Michel Tyszkiewicz, a fait présent d'un miroir rond à main, muni d'un manche2 (n. 98); deux Italiens, MM. Cesare et Ercole Canessa, antiquaires à Naples, ont donné une coupe basse à deux anses (n. 99), un petit récipient ovale muni d'oreillettes (n.100), une feuille d'argent ayant servi de revêtement à un plateau (n. 101) et les débris d'une phiale (n. 102), qui formait le pendant de la phiale au buste de Bacchus (n. 23) 3.
1. M. E. P. Warren, accompagné de M. John Marshall, apporta lui-même au Louvre ces deux pièces le 21 octobre 1895, veille du jour où le don de M. le baron Edmond de Rothschild fut exposé pour la première fois. En nous les offrant il a bien voulu nous dire qu'il considérait comme tout à fait nécessaire de les réunir au reste du trésor. Il les avait achetées comme spécimens, dans l'espoir de faire acquérir l'ensemble par le musée de Boston.
2. Trouvé dans l'armoire (e), ce miroir fut vendu de suite avec le buste de femme de même provenance. Désirant le reproduire, j'en avais demandé une photographie au comte Michel Tyszkiewicz qui me répondit aussitôt en offrant au Louvre la pièce originale. Voici la lettre qu'il m'écrivit à cette occasion et qui fait grand honneur à sa mémoire :
17 déc. 1896. Rome, 24 via Gregoriana.
Monsieur, j'ai eu effectivement la chance d'acquérir quelques objets provenant des premières trouvailles de Boscoreale, et je possède le miroir dont vous me parlez. Vu l'intérêt que vous y portez et pour ne pas séparer cet objet de l'ensemble des trouvailles d'argenterie de Boscoreale, je me fais un plaisir, je dirai même un devoir, d'offrir ce miroir au Musée du Louvre et je le mets dès cet instant à votre disposition. Veuillez donc le faire réclamer chez moi..., etc.
3. Ces quatre pièces m'ont été remises par M. Cesare Canessa, au nom de son frère et et au sien, le 21 avril 1898. Elles avaient été données par M. Vincenzo de Prisco à son frère M. Giuseppe de Prisco. Après la mort de ce dernier, elles furent rachetées par MM. Canessa. Les trois premières proviennent de la trouvaille du réservoir à vin; la quatrième (débris d'une phiale) a été trouvée dans l'armoire (e).
Ces différents dons portent à cent deux les pièces d'argenterie de Boscoreale conservées au Louvre1 . En y comprenant les bijoux d'or, le nouveau trésor du Louvre forme un ensemble de cent neuf pièces dont la description va suivre.
Mais avant de l'aborder il est nécessaire de rappeler les publications qui, dès la première heure, ont été faites pour initier le public à cette découverte. Sans parler des articles consacrés par la presse quotidienne au Trésor de Boscoreale, en France, en Italie, en Allemagne, en Grèce, en Angleterre et aussi en Amérique, je me contenterai d'indiquer les travaux qui méritent l'attention des hommes d'étude, soit en raison des recherches ou des explications qu'ils renferment, soit à cause des illustrations dont ils sont accompagnés. Afin d'éviter la répétition d'indications bibliographiques détaillées, je citerai ces travaux, dans la suite de mon ouvrage, en les désignant simplement par un nom propre suivi, s'il y a lien, d'une lettre permettant de distinguer entre eux les mémoires différents d'un même auteur, conformément à la liste suivante :
Bonnaffé (Edmond). = .4 propos du Trésor de Bosco Beale, dans la Gazette des Beaux-Arts, 1er février 1896.
Claudius Jacquet (Valentine). = Trésors antiques, dans le Monde moderne, septembre 1897, p. 357-308, avec 8 fig. dans le texte.
Héron de Villefosse (Antoine), k — Le Trésor d'argenterie de Bosco reale (sic), 24 p. et 2 pl. Extr. des C. B. de V Acad. des Insc, 189i>.
— B = Le Trésor d argenterie de Bosco Reale (sic), 16 p. avec 1 pl. en héliogravure et 3 fig. dans le texte. Extr. de la Gazette des Beaux-Arts, 1 61 août 1 89o 2.
1 . La seule pièce manquant au Louvre esL la tète de femme trouvée dans l'armoire [c], elle est conservée à Londres. MM. Haek et Hourdequin, orfèvres à Paris, 42, rue Turbigo, qui ont exécuté des reproductions des pièces les plus importantes du Trésor de Boscoreale, ont eu la bonne pensée de la copier au Musée britannique. Le 21 octobre 1897, ils ont offert au Musée du Louvre un exemplaire de cette reproduction qui est exposé dans la salledes Bijoux antiques (vitrine plate), à côté des donsWarren, Tyszkicwicz et Ganessa.
2. Les photograpbics utilisées pour l'illustration de cet article ont été exécutées avanl le nettoyage définitif des vases.
MONUMENTS ET MÉMOIRES
Héron de Villefosse (Antoine). C = Le Trésor d argenterie de Boscoreale (deuxième note), 15 p. Extr. des C. R. de fAcad. des Inscr., 1895.
— D = Le Trésor d argenterie de Boscoreale, lecture faite à la séance publique annuelle de l'Acad. des Inscr. du 15 novembre 1895, 15 p.1.
— E = Le Trésor de Boscoreale, dans le Tour du Monde du 23 novembre 1895, p. 461-464, avec 7 fig. dans le texte.
— F — Le Trésor d argenterie de Boscoreale près Pompéi, donné au Musée du Louvre par M. le baron Edmond de Rothschild, 43 p. avec 12 pl. en héliotypie d'après les fac-similés. Réimpression avec quelques modifications des communications à l'Acad. des Inscr. (A, C, D), faite par les soins de MM. Haek et Hourdequin.
— G = L,es Vases d'argent de Boscoreale, dans la Nature du 10 décembre 1898, p. 22-27, avec 5 fig. dans le texte.
Michaelis (Adolf). = Der Silberschatz voti Boscoreale. Extr. des Preussische Jahrbucher, t. LXXXV, juillet 1896, p. 19 à 56. Article très important, rempli d'idées et d'observations justes, mais sans illustration.
Monceaux (Paul). = Le Trésor de Bosco-Beale, dans la Revue encyclopédique du 1er octobre 1895, avec 6 fig. dans le texte.
Rothschild (album). = Trésor de Boscoreale. Suite de 33 planches in-f°, sans numéros, sans légendes, sans texte explicatif, exécutées par Gervais-Courtellemont par l'ordre du baron Edmond de Rothschild. Les objets sont reproduits aux dimensions des originaux. Tiré à 8 exemplaires complets2.
Thiébault-Sisson. = J^e Trésor de Bosco Reale, dans Y Illustration du 13 juillet 1895, avec 5 fig. dans le texte.
Winter (Franz). A = Der Silberschatz von Boscoreale, avec 11 fig. dans le texte, Extr. de V Archseolog . Anzeiger, 1896, 2, p. 74 à 87.
— B = Der Silberschatz von Boscoreale, avec 8 fig. dans le texte, dans Die Kunst fur Aile (de Munich), du 15 mars 1897.
Wunderer (W.) = Einantiker Totendanz, avec 2 fig. dans le texte, dans Reclam's Universum illustrierte , XIV (1897-98), col. 555 à 5603.
1. Reproduit dans le Journal officiel, 17 novembre 1895; dans The Nap les Écho, 7-8, 14-15 décembre 1893; dans Y Ami des arts et des monuments, n. 53-54, 1896, p. 64-81, avec les clichés de Y Illustrât b > n .
2. Cinq exemplaires ont été attribués par M. le baron Edmond de Rothschild à des établissements publics : le Musée du Louvre, la Ribliothèquc nationale (2 ex., Cabinet des estampes et Cabinet des médailles), le Musée britannique et le Musée de Berlin.
3. Je n'ai pas vu l'article de Salvadore di Giacomo, la Villa di un pompeiano a Boscoreale, publié dans la Tribuna illustrata et cilé par Pasqui, col. 475, note I.
DESCRIPTION DES PIÈCES d'aRGENTERIE COMPOSANT LA DONATION DU BARON EDMOND DE ROTHSCHILD (n. 1 à 95).
Phiale (phiala) ornée du buste de la ville d'Alexandrie d'Egypte en haut-relief. Planche I.
A. — Uemblema offre une personnification de la ville d'Alexandrie d'Egypte, d'un relief très accentué et d'un effet saisissant. Cette ville est représentée comme une femme plantureuse, vue à mi-corps; ses traits, sans être délicats, respirent la jeunesse, la force et la beauté. Le menton est proéminent; les lèvres sont larges et hermétiquement closes; le nez est légèrement arqué; les yeux grands et ouverts1, au regard ferme, sont ceux d'une femme sûre d'elle-même et aux volontés de laquelle rien ne saurait s'opposer. Le front est à moitié caché par des cheveux abondants et bouclés qui ne tombent pas plus bas que le cou, particularité qui donne l'impression d'une force virile. Sur la tête, elle porte la dépouille d'un éléphant dont la trompe et les défenses s'élèvent majestueusement au-dessus du front : l'artiste a eu soin de rejeter en arrière les larges oreilles de l'animal, de façon à ne pas alourdir la figure centrale et à laisser ainsi au cou tout son dégagement. Les oreilles de la femme, en partie cachées sous la chevelure, sont percées de petits trous auxquels étaient suspendues des boucles mobiles, sans doute en or et finement travaillées2. Le cou est large et bien planté sur la poitrine. Un chiton d'étoffe fine