TOME V
MONUMENTS ET MÉMOIRES
Vase à boire (seypJius); forme d'écuelle à deux anses.
A. — Auguste, maître et pacificateur de l'univers.
Planches XXXI, n. /, XXXII, n. i et 2.
B. — Auguste recevant la soumission des barbares.
Planches XXXI, n. 2, XXXIII, n. 1 et 21.
A. - Sur une estrade (suggestifs) placée au centre de la composition, Auguste, vêtu de la toge et d'un manteau, est assis, presque de face, sur un siège carré en forme de pliant, recouvert d'une étoffe à franges. Ce siège (sella curulis) est supporté par des pieds massifs et recourbés, imitant avec exagération les nodosités du bois. Les pieds du prince reposent sur un tabouret (scamnum) : le pied droit est en avant; le pied gauche est reporté en arrière. Dans la main droite avancée il soutient un globe; dans la main gauche il porte un rouleau (vo lumen) 2.
Auguste est tourné vers un groupe de trois personnes figurées à sa droite sur le relief, mais qui, si l'on tient compte de la perspective et de la convexité du vase, sont placées en réalité en face de lui. La première se sépare du groupe et marche vers le prince ; elle appa-
1. Dans les reproductions photographiques, les parties arrondies des vases deviennent naturellement fuyantes; il en résulte que certains détails des reliefs disparaissent à peu près complètement ou que certaines figures se déforment. Il arrive aussi que les figures trop rapprochées de l'objectif prennent des proportions extraordinaires et contraires à la réalité. Pour remédier à ces inconvénients, autant que cela est possible tout en conservant le système d'illustration adopté, nous donnons trois images de la même face, prises de points différents. La planche XXXI donne une vue d'ensemble de chaque face, entre les deux anses, de façon à présenter nettement la partie centrale du relief; les planches XXXII et XXXIII offrent chacune deux vues de détail du même relief, prises l'une un peu à droite, l'autre un peu à gauche du ceaitre.
2. Sur une monnaie, il paraît en habit militaire tenant un globe et une haste, Cohen, Descr. (tes mo/in. impér., 2e éd., Auguste, n. 71. Je ne crois pas qu'il soit possible devoir ici le débris d une haste ou d'un sceptre.
LE TRÉSOR DE BOSCOREALE. 13o
rait sous les traits d'une femme diadémée, jeune encore, dont toute la personne est enveloppée d'un charme pénétrant; elle s'approche avec grâce, les yeux fixés sur l'empereur et lui présente une statuette de la Victoire. Elle porte cette statuette des deux mains et semble vouloir la poser sur le globe que tient l'empereur. Cette femme est représentée de profil, mais sa tète fait un léger mouvement vers la droite et se détache ainsi presque complètement du fond du vase : ses cheveux sont relevés sur les tempes et noués en chignon par derrière; sa tunique longue, sans manches, serrée à la taille, laisse voir, en s'entr'ouvrant, l'épaule droite et le haut delà poitrine du même côté1 ; son bras droit est entièrement nu; une draperie posée sur l'épaule gauche descend en arrière, revient du côté droit couvrir les jambes de ses plis harmonieux et retombe sur l'avant-bras gauche tendu en avant; elle est chaussée de brodequins. Un petit enfant ailé, entièrement nu, portant d'une main une coquille et de l'autre un flacon à parfums, marche immédiatement derrière elle. La présence de l'Amour indique qu'il faut ici reconnaître Livie. C'est évidemment Livie qui, sous une forme divine 2 , s'avance vers son époux devenu le maître du inonde et honoré de son vivant comme un dieu. La Victoire qu'elle lui présente est ailée et porte une couronne dans la main droite avancée. Cette Victoire soutient sur son épaule gauche une immense palme, grande deux fois comme elle 3 ; certains plis de son vêtement, traités à la ma-
1. C'est un arrangement fréquent à cette époque et qui se retrouve sur le buste de l'Afrique (pl.l),où le chiton a glissé de l'épaule gauche. Sans être aussi accentuée, la disposition est la même que sur une œuvre absolument contemporaine, le beau buste du Musée britannique, provenant de la collection Laurenzano et connu sous le nom deClytia, E. Hubner, Dreiunddreissigtes Programme znm Winckelmannsfeste, 1873, pl. 1 et II; Bernoulli, Rômische Ikonographie, II, 1, p. 222-223, fig. 43 a et b.
2. Elle porte un diadème comme Junon. Livie a été plusieurs fois représentée avec les attributs de cette divinité; voir le mémoire d'AscHBACH cité par Beknoclu, Rom. Ikon., II, 1, p. 108, note 1; cf. les médailles, ibid., taf. XXXII, u. 11 et 13. Ce n'est pas sans intention qu'elle est placée ici à côté de Rome et du Génie du Peuple Romain. A ce propos, on peut rappeler ce que dit, en parlant d'elle, Vellkii s Patercùlus, II, 1311, : « eminentissima et per omnia deis quam hominibus similior femina. »
3. Cette palme est très finement gravée au trait sur le fond du gobelet. L'enveloppe extérieure du vase est un peu déchirée en cet endroit.
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nière archaïque, retombent au-dessous des hanches; le bas de sa tunique est agité par le vent1.
Les deux autres figures placées derrière Livie ne semblent pas rester étrangères à son action, mais elles ne sont pas comme elle dans l'attitude de la marche; elles demeurent immobiles, paraissant s'entretenir entre elles. La première est le Génie du Peuple Romain. De l'ace, la tête tournée à droite, il est représenté imberbe avec une épaisse chevelure bouclée, serrée par une bandelette; une draperie, posée sur l'épaule gauche, descend par derrière, laissant le bras droit et le torse à découvert, puis couvrant le haut des jambes pour retomber sur le bras gauche; les pieds sont nus; dans la main droite avancée, il tient une patère à ombilic ; son geste semble indiquer qu'il veut honorer Rome placée debout près de lui; il porte au bras gauche une corne d'abondance chargée de fruits et de grappes de raisin2. La seconde figure est sans aucun doute Rome. La déesse porte la tête haute, dans une attitude pleine de noblesse et de dignité; elle est tournée vers l'empereur, le pied gauche posé sur un casque derrière lequel on distingue un débris de cuirasse ; de la main droite élevée , elle s'appuyait sur une lance3; la main gauche abaissée tient la poignée d'un glaive au fourreau, dont le bout se relève en l'air par suite du poids de la main ; elle est coiffée d'un casque surmonté d'une haute crista entre deux plumes de même hauteur; une tunique courte et légère,
1. Elle est coiffée comme la Victoire des reliefs delphiques ; mais les ailes sont beaucoup plus courtes et traitées avec plus de liberté.
2. Une statuette de bronze trouvé au Vieil-Evreux et conservée au Musée d'Evreux présente la plus grande analogie avec cette ligure; voir Bonnin, Antiquités gallo-romaines des Eburoviques, III, Le Vieil-Evreux, pl. XXVI, 5. Sur Tare de Trajan, à Bénévent, on remarque la même figure exactement décrite par Petersen, Varco di Trajano a Benevento, dans Rom. Mittheil., VII, 1894, p. 255; elle est également groupée avec Rome auprès de l'empereur. Tout d'abord j'avais cru reconnaître, sur le vase du baron Edmond de Rothschild, le Genius Augusti, mais le commentaire de Petersen m'a converti. Cf. le bronze d'Hadrien représentant le Populus Romanus, dessiné dans Cohen, Monn. imp., 2e éd., Hadrien, n. 1406; Corp. inscr. latin., VI, n. 248, etc.
3. Cette lance était mobile et a disparu : on voit encore, dans la main fermée de la déesse, le trou par lequel elle passait. Sur le sol, derrière le pied droit de Rome, un petit trou indique exactement le point où venait s'encastrer son extrémité inférieure.
serrée à la taille, laisse le cou, le sein droit et le bras à découvert; un manteau posé sur l'épaule gauche s'enroule sur l'avant-bras du même côté ; elle porte des chaussures en cuir , lacées et montantes , enveloppant le cou-de-pied et le bas de la jambe jusqu'au mollet, sorte d'endromides où les doigts des pieds restent à nu ; un baudrier traversela poitrine1.
De l'autre côté de l'estrade, et en réalité derrière l'empereur, s'avance un général romain casqué, cuirassé, s'appuyant de la main droite sur une lance et portant la main gauche sur la poignée de son glaive au fourreau ; son manteau, attaché par-dessus la cuirasse, flotte en arrière au gré du vent. Tout en lui respire la force et l'énergie ; à ses traits, sans hésiter, on reconnaît Agrippa2. Il précède et conduit un groupe composé de sept personnes, dont quatre au moins sont des femmes, toutes différentes par le type, le costume, la coiffure et dont l'attitude est celle du respect. L'une d'elles, la tête surmontée d'une dépouille d'éléphant, est placée à F arrière-plan , derrière Agrippa; elle personnifie certainement l'Afrique'; les autres personnifient des
1. Ce groupe de trois ligures, placé à la droite d'Auguste, présente une véritable analogie avec le groupe de trois figures, placé à la droite du personnage principal sur le bas-relief de Ravenne; cf. notre planche XXXII, n. 1 avec la pl. VI de Bernoulli, Rom. Ikon., II, 1, p. 2oi. C'est le même arrangement, ce sont les mêmes mouvements de tètes, les mêmes gestes, excepté pour la femme dont le geste a été forcément modifié à cause de la posture différente de l'empereur. Sur le marbre de Ravenne, Rome est remplacée par un personnage en costume militaire. Le sculpteur s'est inspiré sans doute à la même source que l'orfèvre, mais avec moins de bonheur : son relief n'a pas la même vie; il est sec et sans expression. Tous deux avaient vu l'œuvre originale dont le vase de Roscoreale nous a probablement conservé la copie. — Sur des monuments postérieurs, l'arc de Trajan à Bénévent et l'arc de Titus à Rome, on retrouve aux côtés «le l'empereur, Home, la Victoire (unie sur le vase de Boscoreale à la ligure de Livie) puis le Génie du Peuple Romain comme le pense Petersen, Rom. Mitt.he.il., VII, 1892, p. 237.
2. Cf. les bustes d'Agrippa, cités par Bernoulli, Rom. Ikon., 1, p. 232 et suiv., en particulier le beau buste du Louvre trouvé à Gabies, fig. 38; Uni ellon, Musée des antiques, III, pl. 8.
3. Immédiatement à côté de cette ligure, on en remarque une autre placée au premier plan, dont le type, le geste (la main droite levée à la bailleur de la poitrine) et la pose (la tête penchée vers l'épaule droite i rappellent l'Orphée d'un bas-relief liés apprécié des sculpteurs romains et bien connu par les répliques qu'en possèdent le Musée de Naples, le Louvre et la Villa Albani, Collignon, Hist. fie la Sculpture grecque, p. 113, fig. 09.
contrées plus difficiles à déterminer. Agrippa amène donc aux pieds du prince les nations soumises.
B. Au centre, également sur une estrade, Auguste portant le même costume, et ayant presque la même posture que dans la scène précédente, est tourné de profil, la main droite avancée et ouverte en signe de bienveillance ; il est assis sur un siège en forme de pliant, couvert d'une housse à franges, mais dont les pieds sont droits (sella castrensis). Autour de l'estrade, six licteurs de différents âges, vêtus du paludamentum, armés de leurs faisceaux munis de haches , et portant leurs baguettes, sont debout dans des attitudes diverses; un légionnaire casqué, vu de dos, ainsi qu'un officier de la garde prétorienne1, casqué et cuirassé, vu de face, complètent l'entourage du prince.
Au bas de l'estrade s'avance un groupe de barbares amenés par un jeune général romain, cuirassé, portant sur l'épaule gauche, et sur l' avant-bras du même côté, son manteau militaire; il est représenté de face, la tête nue, les cheveux légèrement bouclés, debout au milieu des barbares, le visage tourné vers l'empereur. Ces barbares ne sont pas enchaînés ; ils n'ont pas l'attitude résignée ou accablée qu'on donne d'ordinaire aux captifs ; aucun trophée commémoratif de leur défaite ne parait auprès d'eux ; ils s'approchent librement de l'empereur dans une posture qui indique cependant le respect et la soumission. Le jeune guerrier qui les amène aux pieds du prince les présente lui-même : l'empereur les accueille avec une bienveillance très marquée par son geste. Trois de ces barbares conduisent avec eux leurs petits enfants.
C'est un de ces petits enfants, à la chevelure bouclée, qui marche le premier vers Auguste avec une pleine confiance, les bras tendus, la tête levée et rejetée en arrière, comme pour mieux le contempler ou lui parler. Le chef barbare, à longue barbe, qui le soutient et le présente au prince a mis un genou à terre devant
1. Sur des monnaies de Trajan, dont le revers olïïc une scène analogue, l'officier placé, debout, derrière l'empereur, est considéré comme le préfet du prétoire, Cohen, Mann, imp., 2e édit., Trajan, nos 324 à 330.
l'estrade1. Après ce premier groupe parait un second chef barbare, également barbu, à demi incliné, et poussant devant lui par l'épaule un second enfant dont le général a pris la main comme pour le rassurer, tandis que le barbare, les yeux tournés vers l'empereur, lui présente en même temps un fils plus âgé. Un troisième barbare, de même aspect, debout, et paraissant regarder avec une vive attention ce qui se passe devant l'empereur, porte à califourchon sur ses épaules un enfant pins jeune encore que les précédents, qui se maintient en équilibre en croisant ses deux petites mains sur le front de son père. La figure fraîche et gracieuse du bambin forme contraste avec l'aspect sauvage et la longue barbe du père 2. Entre ce troisième barbare et le général romain est placé le fils aîné du second chef : c'est un grand garçon imberbe, dont le manteau est agrafé sur l'épaule droite et dont le bras droit, tendu en avant, est soutenu par la main gauche de son père 3. Au troisième et dernier plan on aperçoit la tête d'un quatrième barbare, à la chevelure et à la barbe incultes qui paraît avoir le visage plus farouche que les autres : son corps disparaît entièrement derrière les figures placées devant lui.
Les vêtements des enfants se composent de blouses courtes, en peau, à longues manches, serrées à la taille : des braies couvrent leurs jambes; le premier enfant porte un petit manteau sur l'épaule. Les chefs barbares sont vêtus de peaux de bêtes, découpées en justau-
1. Au revers d'une monnaie d'Auguste, on voit un Germain debout, soulevant son enfant des deux mains et le présentant au prince assis sur une estrade, Cohen, Monn. imp., 2e éd., Auguste, n. 174.
2. Cf. le camée de Naples représentant un Satyre portant Racchus enfant sur ses épaules, Museo borbonico, II, tav. 28, 2, les statues offrant un sujet analogue, Clakac, Musée de sculpture, pl. 704 B, et le charmant petit vase peint, récemment acquis par le Louvre, Collection de Somzée ; catalogue de vente, 1901, n° 56 avec une vignette et pl. III. Mais les reliefs romains de même nature offrent de véritables répliques du motif de notre vase : on le retrouve sur l'arc de Trajan à Bénévent, Petersen, Rot». Miltheil., VII, p. 258; on le retrouve aussi sur un des reliefs carrés de l'arc de Constantin attribués à Marc Aurèle, Bklloki, Veteres arc us, pl. 30; Au-. Monaci, Le sculture aureliane sull' arco di Constantino, fig. 7, dans le Bull. com. di Roma, XXVIII, p. 1 00.
3. Ainsi le même chef, de la main droite, pousse devant lui par l'épaule un petil enfant et, de la main gauche, présente au prince un ^rand garçon.
MONCMENTS