‹ Le trésor de BoscorealeChapitre 52 sur 149 · IV Si, fig. lli · texte numérisé non relu

IV Si, fig. lli

i. Bulletin des Antiquaires de France, 1897, p. •'{<'»(;, n. ."> et 10.

MONUMENTS ET MÉMOIRES

Il n'y a pas lieu de s'arrêter à l'examen des n. 10.*) à 108 qui viennent simplement compléter la série des ustensiles décrits plus haut ; il suffira de se reporter aux numéros des objets similaires et aux planches qui les reproduisent, pour être édifié sur leur valeur.

Mais les n. 103 et 104 présentent un intérêt considérable, aussi bien au point de vue de Fart qu'an point de vue de l'histoire. Plus que tous les autres vases ils contribueront à rendre célèbre la trouvaille d'argenterie de Boscoreale. Si les gobelets aux squelettes (n. 7 et 8) nous apportent un curieux témoignage de l'état moral des esprits an début de l'empire et nous offrent comme un reflet des opinions philosophiques en vogue, les deux vases conservés dans le cabinet du baron Edmond de Rothschild sont de véritables documents historiques : ils mettent sous nos yeux une page de l'histoire romaine, page émouvante dans sa grandeur et dans sa simplicité, tableau saisissant qu'aucune inscription ne nous aide à expliquer, mais dont le sujet est clair, dont la signification est certaine. Us fournissent en même temps aux historiens de l'art antique des modèles achevés de ce bas-relief historique si vraiment romain, dont l'invention remonte au règne d'Auguste, dont le caractère et la valeur originale ont été récemment mis en lumière1; ils leur en offrent des spécimens de choix, admirablement conservés, d'un intérêt capital, dont la composition et l'exécution ne laissent rien à désirer, et qui, par leur date, doivent prendre place en tète d'une série déjà constituée.

Les scènes qui décorent le premier vase ont été composées avec l'intention évidente de glorifier Auguste, de le montrer dans tout l'éclat de sa puissance. Sans aucun doute, c'est lui qui est assis au centre des deux compositions; il y est représenté vainqueur de ses ennemis et rendant la paix au monde bouleversé. Son image, traitée avec une

1. Edmond Courbaud, Le bas-relief romain à représentations historiques, in-8° (dans Ja Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, lasc. 81); (i. Perrot, Le bas-relief romain (dans le .journal des Savants, sept., oct., nov., déc. 1899) ; Fr. Koepp, Dos historische Relief der romischen Kaiserzeit dans les Neue Jahrbilcher, 1 900.

LE TRÉSOR DE BOSCOREALE. I.il

importance particulière, s'enlève en saillie vigoureuse et se détache presque complètement du fond. La tête a été malheureusement exposée à un frottement régulier chaque fois que le vase était pris en mains ; le modelé du visage a perdu ainsi une partie de sa finesse, mais on distingue encore nettement un détail très connu de la chevelure d'Auguste, les deux mèches qui se contrarient sur le front au-dessus de l'œil droit; on constate également que la nuque est garnie de petits cheveux jusque sur le cou1. D'ailleurs, les figures secondaires reconnaissables, au moins dans la première scène, viennent à l'appui de cette identification qui ne peut soulever aucune objection.

Auguste a pacifié l'univers ; partout ses armes victorieuses ont fait respecter le nom romain. Successivement investi de tous les pouvoirs qui constituent la puissance publique, il les a réunis et concentrés dans ses mains habiles. L'empire romain est fondé : il doit au prince son organisation politique et son organisation militaire. Le fondateur a donné la mesure de ses qualités administratives ; les exploits qu'il a accomplis lui-même ou dans la personne de ses lieutenants ont mis en relief ses talents militaires : c'est sous ce double aspect qu'il est représenté ici. Aussi bien comme juge que comme général, domi et militiae, il a toujours poursuivi la même pensée de pacification et il a atteint son noble but.

La première scène nous le montre assis sur la sella curulis. Ces! le magistrat suprême, au faîte des honneurs, entouré de tous ceux qui l'ont aidé à accomplir son œuvre. Au premier rang de ses collaborateurs se place Livie2 qui, sous les traits d'une déesse, régalant au maître de l'Olympe, le proclame victorieux de l'univers. A côté d'elle se tient le Génie du Peuple Romain, l'inspirateur de ses desseins, le guide de ses actions, puissance spirituelle et invisible qui a veillé sur lui et l'a protégé contre ses ennemis pendant tout le cours de son

1. Ces détails sonl très courants; voir la célèbre statue de Prima Porta, conservée au Vatican : Heknoulu, Rom. Ikon., IL 1, pl. 1.

2. On sait que Livie accompagnait Auguste dans ses voyages et pendant ses expéditions. Tacite, Ann., III, 34.

MONUMENTS ET MÉMOIRES

existence. Puis voici Rome1 avec laquelle Auguste s'est identifié et dont le nom, désormais inséparable du sien, est gravé dans toutes les provinces sur les autels consacrés au culte impérial, Romae et Augusto. Enfin Agrippa, son gendre et son ami fidèle2,- son collaborateur de tous les instants, son meilleur lieutenant, amène à ses pieds les nations soumises.

Si la première scène appartient par certains côtés au domaine de l'allégorie, la seconde nous ramène à la réalité. Elle nous montre Auguste au milieu des camps, assis sur la sella castrensis, environné de licteurs et de soldats. C'est le général habile dont la présence suffît à désarmer les ennemis; le prestige dont il est entouré, la crainte et le respect qu'il inspire amènent à ses pieds les barbares.

Probablement c'est se donner une peine inutile que de chercher à retrouver un fait précis, un épisode déterminé dans la représentation offerte par cette seconde scène. Si on se reporte à la composition qui décore l'autre côté du vase, si on remarque son caractère d'intérêt général, on admettra que la scène correspondante doit avoir été inspirée par les mêmes préoccupations. Dans cette seconde scène, aucune divinité n'intervient, aucune figure allégorique n'apparaît, tous les acteurs appartiennent à la vie réelle ; ils ont été introduits dans un tableau conçu avec l'intention évidente de célébrer les talents militaires d'Auguste et sa clémence envers les peuples vaincus3, tableau auquel on pourrait donner comme légende cette phrase de l'inscription d'Ancyre : externas etiam génies quibus tuto ignosci licuit conservare quant excidere malui1. C'est le pendant de la scène précédente, mais c'est aussi une scène de convention dont les éléments ont été fournis par les événements contemporains.

1. Borne, la reine des cités, « princeps urbium, » comme le dit Horace, Odes, IV, 2, 13, est ici en opposition avec le groupe des provinces soumises auquel elle fait pendant à l'autre extrémité de la composition.

2. Sur l'amitié d'Auguste pour Agrippa et les services rendus par Agrippa à l'Empire, cf. Vell. Paterc, II, 88, 2; 90, 1 ; 127, i .

3. « Neque enim facile ullus eo aut in bellis felicior fuit aut in pace moderatior. » Eutrope, Breviur. hist. rom., VII, 8.

i. Res gestœ divi Augusti, I, 15.

LE TRÉSOR Î>E BOSCOREALE. 153

Quels sont donc ces événements ? Quels soiit ces barbares prosternés aux pieds de l'empereur? Quel est le jeune général qui les amène et les recommande à sa bienveillance? Si on pouvait répondre d'une manière précise et victorieuse à cette dernière question, si on pouvait reconnaître sans hésitation le lieutenant impérial qui figure dans cette seconde scène, les deux premières questions seraient promptement résolues.

Sur la première face du vase, Livie et Agrippa encadrent, pour ainsi dire, la personne de l'empereur et forment avec lui comme un groupe de famille. Il semble exister un lien du même genre entre le général qui amène les barbares et le prince qui les accueille. Les exemples fournis par les monuments analogues1 contemporains, joints à la donnée certaine de la première scène, autorisent à cbercher aussi dans ce jeune capitaine, dont la physionomie sympathique attire l'attention, un membre de la famille d'Auguste. C'est à coup sur un des meilleurs auxiliaires de sa renommée, un de ceux qui ont le plus contribué à rétablissement de la puissance impériale.

Il ne saurait être question d'Agrippa, déjà représenté sur l'autre face, dont l'aspect, d'ailleurs, et les traits n'ont rien de commun avec ceux de ce personnage. Pour d'autres motifs, inutiles à développer, mais qui sautent aux yeux à la vue des barbares et de leur accoutrement, il est impossible de prononcer les noms de L. et de G. César. Dès lors on ne peut plus songer qu'à Tibère ou à Drusus, les deux princes de la famille impériale qui se sont illustrés dans les guerres de Germanie. Les traits essentiels et caractéristiques du visage de Tibère sont bien connus par les monuments; l'artiste a su les rendre fort exactement sur le second vase, malgré les petites dimensions du relief; il est impossible de les retrouver sur cette figure. Il y a donc des raisons pour penser qu'il s'agit de Drusus. Ces raisons paraîtront encore meilleures si l'on veut bien se rappeler qu'Auguste l'aimait tendrement, le regar-

I. Notamment par le grand camée de la Sainte-Chapelle, où Germanicus est représenté debout devant Tibère assis, E. Bauelon, Calai, des Camées de la Bibliothèque nationale. n. 264, pl. XXVT. Germanicus vient d'accomplir un exploit militaire; il reçoit les félicitations de son père adoplif.

MONUMENTS ET MEMOIRES

dait comme un fils, — les mauvaises langues disaient comme son fils, - et que Drusus était devenu le prince le plus populaire de la maison impériale à la suite de ses succès militaires1. Il était donc naturel de le placer auprès de l'empereur et de l'associer à sa personne dans nne composition destinée à rappeler les résultats heureux de la politique impériale.

Ce qui frappe dans cette ligure, c'est l'air de jeunesse, l'abondance et la souplesse des cheveux, la petitesse du nez; malheureusement les traits sont difficiles à distinguer, le relief étant usé dans ses parties les plus saillantes. L'iconographie de Drusus l'ancien est assez obscure; les bustes et les camées qui portent son nom sont, pour la plupart, attribués avec incertitude. Sur les rares médailles qui conservent son image, seuls documents à consulter avec confiance dans cette recherche, on retrouve d'une manière suffisante les détails caractéristiques qui viennent d'être indiqués2.

Drusus figure donc vraisemblablement en face d'Auguste au milieu de cette scène. Les barbares qui l'entourent appartiennent incontestablement à une contrée où le froid se fait sentir, où le climat est rigoureux; leur aspect, leur physionomie, leur costume le disent clairement. Il devient donc très probable qu'il faut voir ici une allusion aux succès de Drusus en Rétie et en Germanie, succès dont l'honneur revenait à Auguste lui-même en vertu de la constitution du pouvoir impérial.

Les premières victoires de Drusus remontent à l'année 730 (= 15 ans av. J.-C). Comme le dit Suétone 3, l'empereur ne prit pas une part directe à ces guerres, mais du moins il les surveilla constamment pendant ses séjours en Gaule; les nombreuses peuplades que les Romains forcèrent à franchir le Rhin durent s'incliner plus d'une fois devant lui. Chargé en 741 (= 13 ans avant J.-C.) du commandement

1. Th. Mommsein. H/s/oirr romaine, Uad. Cagnal-Toutain, IX, p. 31.

2. Bernoueli, Hiitn. Ikon., II, i, pl. XXXIII, n. 5 à 8; Cohen, Mann, imp., 2eédit., I, p. 221, n. 7.

3. August., XX, « reliqua per legatos administravit; ut tamen quibusdam Pannonicis atquc Germanicis aut interveniret, aut non longe abesset... »; cf. Dio Cassils, LIV, 36.

LE TRÉSOR DE BOSCOR EALE. 155

en chef contre les Germains, Drnsus se couvrit de gloire pendant les années 12 et 11. A la suite de ces campagnes, il reçut les ornements triomphaux, puis, après sa préture , Yimperium proconsnlaire. Il mourut en 745 (= 9 ans av. .T. -C), près de Mayence, des suites d'une chute de cheval. La date de ces vases se trouve ainsi approximativement fixée. Cependant les faits auxquels les reliefs font allusion ne peuvent pas être postérieurs à Tannée 743 (= 11 ans av. J.-C).

Ce n'est pas une grande ambassade comme il y en eut tant sous le règne d'Auguste, venue de loin et spontanément pour solliciter l'amitié du peuple romain. Ces barbares n'apportent avec eux aucun présent ; ils paraissent simplement s'humilier devant le prince et implorer sa clémence ; ils lui amènent leurs petits enfants, soit dans le dessein de l'émouvoir, soit afin de lui donner un gage de soumission. Pour emprunter le langage de l'inscription d'Ancyre, ils sont représentés « amicitiam per liberorum suorum pignora petentes1». L'idée de soumission est évidente : la présence du général qui les recommande à l'empereur suffirait à prouver qu'ils appartiennent à un pays non pacifié où le régime militaire est encore en vigueur; la scène se passe évidemment sur le théâtre même de la guerre. A voir l'attitude bienveillante de l'empereur, à voir les barbares s'avancer librement, on constate que cette soumission a été obtenue plutôt par la persuasion que par la violence, « potius consilio quam vi 2 ». On ne peut les considérer comme des prisonniers, des captifs, ni même comme des vaincus dans le sens strict du mot, c'est un peuple allant se mettre sous la protection des Romains, reconnaissant leur puissance, s'inclinant devant la majesté et la divinité de l'empereur. 11 faut voir dans cette scène une allusion d'un caractère général aux premières soumissions des peuplades de la Germanie3. Ce sont de petits rois, des chefs barbares, qui viennent se

Page 1