EcIoy&, X
une volonté prompte et agissante . Sans lui, l'homme ne peut aboutir à rien. Les fresques de Pompéi traduisent à merveille ces idées et ces sentiments. De tous les côtés, sur les murs, sur les pavages, sur les objets mobiliers, les Amours sont représentés. Jamais à aucune époque, même en France au xvnf siècle, au temps de Watteau et de Boucher, le pinceau ne s'est livré à une pareille débauche de ces petits espiègles. On les voit partout, s'adonnant aux occupations des hommes1 : musiciens, acteurs, pêcheurs, fleuristes, vendangeurs, ils exercent tous les métiers; ils sont tour à tour forgerons, cordonniers ou gladiateurs; ils cultivent les jardins, fabriquent le vin, frappent la monnaie, cisellent des vases, conduisent des chars attelés des bêtes les plus diverses-, etc. Dans toute cette décoration l'idée dominante est celle de la puissance de l'Amour; elle est exprimée de mille façons différentes. Les Amours y apparaissent surtout vainqueurs et maîtres de la force brutale, d'Hercule lui-même qu'ils désarment précisément pendant son ivresse3, des animaux les plus féroces, des monstres de toute espèce. Rien ne résiste à l'Amour :
Omnia vincit Amor; et nos cedamus Amori 4.
La puissance de l'Amour n'a pas de limites; elle ne connaît ni bornes, ni obstacles; tout, dans l'univers, doit se soumettre à sa loi; l'Amour est le maître du monde.
Cette idée de la Force domptée par l'Amour, si chère aux artistes de l'antiquité, a inspiré aussi les scènes de nos deux écuelles. Dans le choix des animaux placés sur chaque vase, en regard l'un de l'autre,
1. Th. Birt, De Amorum in arte antiqua simulacris et de pueris minutis àpud antiquos m deliciis habitis commentariolus Catullianus alter, p. xxv.
2. Helbig, Wandgemolde, n. 601 à 826; Fiorelli, Gli scavi di Pompei dal 1861 al 1872, p. 122, n. 172 à 214.
3. Minervini, L'Ercole Lido idybriaco e qli Amori che ne rapiscono le armi in alcunt dipinli Pompeiani, dans les Nuove Memorie delf Inst., p. Io9 à 171, fcav. VII; Raoul- Rochette, Choix de peintures de Pompéi, n. 239 à 252, pl. XIX; Iïemug, Wandgemolde, n. 1137 à 1139.
4. Virgile, Bucol.,X, 69. Cf. Li>m. Le Blant, 750 inscriptions de pierres gravées ou peu routines, |>. §9.
MONUMENTS ET MEMOIRES
il y a une opposition évidente entre l'animal le plus irritable et celui qui est le moins sensible. 11 y a également une pensée ironique. La panthère superbe fait vis-à-vis à l'âne humble et modeste : elle subit le même sort que lui; mais tandis que le baudet résiste à sa manière, la panthère accepte son sort avec une vanité parfaite. Sa démarche indique bien que le rôle est loin de lui déplaire; l'attitude de l'âne témoigne, au contraire, d'une mauvaise volonté absolue Le même contraste existe entre le lion et l'éléphant : le premier porte avec orgueil le fardeau de son vainqueur; le second semble plutôt résigné que fier; il subit tranquillement la tyrannie et les caprices des Amours. Ce sont donc les plus féroces et les plus superbes qui acceptent avec la plus grande facilité le joug de l'Amour, qui se plient le mieux à ses fantaisies, qui tirent même vanité de leur esclavage. Que de philosophie dans ces deux petites scènes!
Les reliefs sont très accentués, les tètes du lion, de la panthère, celles de l'enfant Bacchus et des Amours se détachent presque du fond. Il y a une variété amusante dans les gestes, les attitudes et les poses de ces joyeux bambins représentés sautant, dansant, tournés à droite et à gauche, de profil, de trois quarts ou de face.
La donnée rentre dans le cercle des sujets traités avec tant de succès par le sculpteur Arcésilas et par ses élèves qui popularisèrent à la fin de la République les gracieuses productions de Palexandrinisme". Elle trahit le même goût que les Centaures portant des Nymphes, ou que la Lionne lutinée par les Amours3.
1. Le même sujet a été traité par Watteau dans son dessin intitulé l'Amour a dite, L. de Fouhcaud, Rev. de l'art, ancien et moderne, X, p. 2o7 ; cf. la peinture de Pompei, Bechi, Mus. borb., VI, tav. 51; Niccoum, Panteon,tav. 3.
2. Lldwig von Uhlichs, Arkesilaos (19e programme de Wiirzbourg, 1887), p. 16-18; Collignon, Hist . de la sculpt . grecque, II, p. 687.
'i. Pline, H. N. XXXVI, iv, 27. « Arcesilaum quoque magnificat Varro, cujus se imirmoream habuisse leaenam trad.it, aligerosque ludentes cura ea Cupidines ». — Les mosaïques représentant un lion ou d'autres bêtes féroces jouant avec des Amours ou tourmentés par eux, interprètenl évidemment des œuvres de l'époque hellénistique; voir la mosaïque d'Antium, Helbig-Toutaix, Guide, n. 114; la mosaïque sans provenance connue de W. Barone, Minervini, Rtt/l. <irch. napol., u. s. IV, p. M, tav. 2; les mosaïques de
L'emploi de motifs bachiques et amoureux se présentait tout naturellement à l'esprit pour des vases à boire. Aussi les utilisait-on avec une certaine prédilection. Autour de plusieurs vases d'argent on retrouve des sujets analogues. Les plus dignes d'attention sont sans contredit les deux écuelles aux Centaures du trésor du Villeret ; la richesse des compositions y rivalise avec la vigueur et l'importance des reliefs1. Les deux canthares de la trouvaille pompéienne de 1835 offrent aussi de charmants tableaux de la même famille, que les reproductions exécutées à Naples pour les étrangers ont mis dans toutes les mains 2. Le sujet des deux vases découverts à Pompéi le 13 octobre 1836 se rapproche encore davantage de celui de nos écuelles de Boscoreale, puisque les reliefs représentent aussi, au milieu de masques et d'emblèmes bachiques, des Amours nus et ailés, à califourchon, les uns sur un lion et sur un taureau, les autres sur une panthère et sur un bouc3.
La seconde paire (n. 15 et 16) 4 nous transporte au milieu des produits de la campagne. Les fruits du verger, les légumes du jardin, le gibier du bois et de la plaine, les animaux de la ferme, les poissons de la mer ou du ruisseau, mêlés à des ustensiles de tout genre, sont jetés autour de la panse, dans un désordre pittoresque et très ingénieusement combiné.
Dans la vie d'Apollonius de Tyane, pendant que le philosophe et ses compagnons sont à table, Nilus arrive avec des légumes, des pains et des friandises; il dit fort poliment aux dîneurs : <c les sages vous envoient ces présents, oc erocpoî Çevta iziiLizoDOiv ûjjùv5 ». Le mot xenia
Pompéi, Finati et Quaranta, Mus. borb., VII, tav. 61 et 62; Niccolini, 1, Casa del Fauno, tav. 3; la mosaïque de Sainte Colombe, Héron de Villefosse, Bull. arch. du Comité, 1894, p. 226, 6°.