‹ Le trésor de la basilique de Saint Marc à VeniseChapitre 3 sur 5 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LE TRÉSOR DE SAINT-MARC

Arrivée des croisés devant Constantinople (Bibliothèque Nationale de Paris).

ENISE est l’une des villes qui attirent le plus le voyageur en Italie; c’ est aussi une de celles qui savent mieux le retenir, parce que c’est elle qui présente avec le reste de l’Europe le contraste le plus frappant et peut donner à celui qui ne poursuit pas sa course jusqu’à Constantinople un avant-goût, une idée des cités du Levant. Cette assimilation n’est peut-être pas très juste, mais elle est profondément enracinée dans l’esprit delà plupart des voyageurs. C’en est assez pour donner à ce coin de l’Italie un attrait de plus. Ajoutez-y tout ce que l’on a lu, tout ce que l’on aen-

tendu dire des Vénitiens, de leur puissance aux siècles passés, de leurs aventureuses expéditions, de leur gouvernement, où le mystérieux a toujours joué un certain rôle, c’en est assez pour faire de Venise, de préférence à tout, le but d’un pèlerinage en Italie. A dire vrai cette visite de l’étranger est bien souvent superficielle et plus d’un a quitté les bords de l’Adriatique sans avoir poussé plus loin ses explorations que la place Saint Marc et le Quai des Esclavons. De ceux là il n’y a pas à s’occuper: quoi qu’on fasse, ils garderont toujours la conviction qu’ils connaissent à fond l’Italie et il serait cruel de troubler leur douce quiétude. Mais combien parmi ceux qui tirent un enseignement de leurs voyages ignorent presque complètement ce qui serait digne de leur attention? beaucoup ont visité en détail l’admirable basilique de Saint Marc qui n’ont pas soup çonné, après en avoir admiré l’architecture et la somptueuse décoration, qu’ils avaient encore quelque chose à y voir; d’autres, empêchés par quelque contre-temps n’ont pas poussé plus loin leurs recherches, ne sachant trop si la vue d’un trésor de plus ou de moins leur causerait un plaisir en rapport avec la peine qu’il faudrait prendre, les démarches qu’il faudrait faire pour le visiter. Le fait est que le trésor de Saint Marc, visible à certains jours et à certaines heures seulement, est assez bien caché; il n’est pas un trésor d’église qui soit moins connu et qui cependant mérite plus de l’être. Espérons que ce sera bientôt l’un des plus visités et l’un des plus admirés; on a tout fait maintenant pour le faire connaître; quant à l’admiration, il serait de mauvais goût de la recommander: les oeuvres d’art qu’il contient sont trop belles au point de vue artistique, rappellent trop de souvenirs au point de vue historique pour que le voyageur le moins préparé aux études de ce genre puisse rester froid en présence de cette inestimable collection. C’est la réunion la plus considérable qui existe d’objets appartenant à cet art byzantin dont ont parle tant sans le connaître et auquel on a attribué tant d’oeuvres qui n’ont rien de commun avec lui. Quand elle n’aurait que le mérite de nous faire entrevoir un coin d’une civilisation disparue, plus ignorée de nous que la civilisation antique, c’en serait assez je crois pour intéresser même ceux qui ne se piquent point d’être archéologues.

Les trésors de Cologne, d’Aix-la-Chapelle, de Trêves, de Maestricht, d’Essen, de Limbourg, de Vienne, de Gran, de Conques, de Sens, de Monza, de Padoue, pour ne nommer que les principaux, ont tous but l’objet, dans ce siècle-ci, de publications intégrales ou par-

tielles qui ont mis au jour de véritables merveilles qui, il y a cent ans, n’étaient connues que de quelques érudits. Ces livres sont quelquefois imparfaits, surtout sous le rapport des planches, mais ils suffisent cependant pour attirer l’attention. Le Trésor de Saint-Marc, moins heureux, a attendu plus longtemps que les autres, mais à vrai dire il n’a rien perdu pour attendre. Un livre publié au X\ 11' siècle, en 1617, et à un point de vue très exclusif, le Trattato delle Santissime Reliquie de Tiepolo 1 ), une publication in-folio du XVIIIe siècle sur la basilique de Saint-Marc 2), quelques dissertations, introuvables pour la plupart en France, quelques passages dans des Guides tels que celui dé Sansovino 3), un travail de Bock 4), voilà à peu près tout ce qui existait, quand parut dans les Annales archéologiques de Didron, le travail de Julien Durand sur le Trésor de Saint-Marc 5 *). Je ferai toutefois une exception pour Y une des principales pièces du Trésor, la célèbre Pala cV oro, qui a été publiée et décrite à plusieurs reprises, G) notamment lors de sa dernière restauration, en 1847 7), et par Labarte dans son Histoire des Arts industriels 8).

La nomenclature des pièces qui composent le Trésor donnée dans un ouvrage publié à Venise, en 1847, ne peut passer pour une description; elle a parfois la sécheresse d’ un inventaire et d’ailleurs bien des opinions qui y sont émises sont très discutables9). C’est

’) Tiepolo (G.), Trattato delle santissime reliquie ultimamente ritrovate nel Santuario délia chiesa di San Marco ; Venise, Pinelli, 1617.

2) L’ aug usta ducale Basilica dell’ evangelista San Marco .... colle notizie del suo innalzamento , sua architettura, mosaici, reliquie e preciosità , . . . con tavole incise da Vizentini; Venise, Zatta, 1761, in-folio.

3) J. Sansovino, Venezia città nobilissima e singolare descritta in XIV libri ; Venise, 1518, in-4°. — La 4.e édition (1663, in-4.°) contient des additions de Martignoni et de Stringa.

4) Fr. Bock, Der Schatz von Sanct Marcus in Venedig ; Vienne, 1861, in 4°.

5) Annales Archéologiques, t. xx (1860), p. 164, 208, 251, 307; xxi (1861), p. 94, 336 ; xxn (1862), p. 21.

°) Par exemple dans le premier volume de 1’ ouvrage intitulé Le fabbriclie più cospicue di Venezia, Venise, 1815-1820, 2 vol. in-folio.

7) G. Bellomo, La pala d ’ oro dell’ I. R. patriarcale basilica di San Marco ; Venise, 1847, i n-4°. , avec planche.

8) Publiée de 1864 à 1866; 2e. édition, 1875, in-40., t. ni. — Labarte avait déjà publié ce monument en 1856 dans ses Recherches sur la peinture en émail dans l’ antiquité et au moyen âge ; le même auteur a donné également la description de quelques pièces byzantines du Trésor.

9) Venezia e le sue lagune; Venise, 1847, 2 vol. in-4°. La description du trésor se trouve au tome ir, 2e partie, p. 68 à 89.

donc à un français, à Julien Durand, que revient l’honneur d’avoir fait connaître dans son ensemble et d’ une façon à peu près complète le Trésor de Saint-Marc. Son mérite est très réel et ceux qui viennent après lui ne sauraient oublier tout ce qu’ils lui doivent. Quand on considère dans quelles déplorables conditions cet auteur a dû exécuter son travail, l’estime augmente encore pour lui. Les trésors d’ église sont souvent difficiles à étudier, non pas tant grâce aux difficultés que l’on fait quelquefois pour les ouvrir aux archéologues sérieux, gens qui ne vont pas assez vite au gré des custodes et par conséquent importuns, mais aussi grâce aux déplorables conditions de lumière dans lesquelles ils sont installés. Personne ne m’en voudra, je crois, si je dis qu’à mon avis — et c’est un avis très généralement partagé — le trésor de Saint-Marc est exposé d’une façon qui en rend l’étude des plus difficiles; j’ajouterai que le local est indigne de lui. Il y a eu cependant des améliorations depuis que Durand a écrit son étude, mais on n’a pas encore fait tout le nécessaire. Si donc cet auteur s’est quelquefois trompé, il ne faut pas lui en faire un reproche. Décrire des oeuvres d’art, en lire les inscriptions, en déterminer la date dans une salle où l’on ne voit pas clair, c’est un travail très méritoire, très chanceux et où les occasions d’erreurs ne manquent pas.

La Basilique de Saint-Marc a maintenant sa monographie complète et aussi splendide qu’on pouvait la rêver; vues générales, mosaïques, pavages, détails d’architecture et de sculptures, tout a été reproduit avec un soin et une exactitude qui fait le plus grand honneur au goût de l’éditeur, M. Ferdinando Ongania qui pendant dix années a poursuivi avec un courage au dessus de tout éloge cette somptueuse publication 1). On peut dire que si le monument qui constitue l’une des gloires de Venise venait à périr, il serait matériellement possible de le reconstituer. Un volume de textes relatifs à la Basilique 2), une monographie détaillée écrite par des savants spéciaux viennent compléter ce monument élevé à la gloire de Venise. L’ensemble n’aurait pas été complet si le Trésor avait été négligé par l’éditeur vénitien; c’est ce Trésor que je demande

') La Basilica di San Marco in Venezia. Venise, Ouvrage édité et dirigé par F. Ongania, 1878-1888, grand in-folio.

2) Documenli per la storia délia Basilica di San Marco in Ve nez ici dal nono secolo sino alla fine del decirno ottano, dall' Archioio di Stato e dalla biblioteca Marciana. Venise, Ongania, 1886, in-4°.

la permission de présenter aujourd’hui au publie. Grâce au savant travail de Monseigneur Pasini ]), la chose me sera facile. Si je me hasarde à exprimer çà et là quelques opinions personnelles, ce sera toujours à l’ouvrage vénitien qu’il faudra se reporter pour en vérifier le bien fondé. L’ existence des belles planches qui 1’ accompagnent me forcera toujours à me souvenir de mon prédécesseur et sera pour moi une occasion de rendre hommage à ses travaux.

’) Il Tesoro dl San Marco in Venezia, illustrato da Antonio Pasini, canonico délia Marciana, 100 planches grand in-4°. et un volume in-4°. de texte. — Venise, Ongania, 1887.

Henricus Dandulus, Duæ XLI.

Seconde prise de Constantinople par les croisés en 1204.

D’après une peinture de Domenico Tintoretto, au Palais des Doges, a \ enise. —

XVIe siècle.

Monnaie de Henri Dandolo, Doge de Venise.

our connaître, même sommairement, l’histoire du Trésor

de Saint-Marc il est nécessaire de savoir dans ses grandes

lignes l’histoire, sinon de la Quatrième Croisade, du moins

de l’issue de cette expédition. La plupart de ces œuvres

d’art tirent leur origine du sac de 1204; aussi devons-nous dire quelques mots de la Croisade et de la manière dont les Trésors amassés par les empereurs byzantins tombèrent entre les mains des Vénitiens et des Francs.

Les descriptions que nous ont données les auteurs byzantins eux-mêmes des richesses amassées dans le palais impérial et dans les églises de Constantinople étaient bien faites pour tenter les Croisés. Ce n’était pas assurément ces descriptions qu’ils avaient lues; mais ils étaient encore mieux renseignés par les récits des voyageurs émerveillés du luxe byzantin et surtout des pèlerins auxquels une crédulité sans borne avait permis d’écouter sans sourciller les abominables mensonges débités par les prêtres grecs au sujet des reliques qu’ils possédaient.

Ecrire d’ une façon complète l’histoire du Trésor de Saint-Marc, ce serait faire le récit de la Quatrième Croisade ou pour parler plus exactement, l’histoire du trésor des empereurs byzantins, de leur amour des belles choses, de leur goût pour les reliques de tout ordre et du goût non moins grand des Occidentaux pour les corps saints et d’ une façon générale pour tout ce qui venait d’Orient, c’est-à-dire de loin. A beau mentir qui vient de loin, dit un proverbe que le vulgaire applique méchamment aux voyageurs. Au moyen âge il était aussi vrai qu’ aujourd’hui et plus une chose venait de loin plus elle avait de chance d’être recherchée avidement. J’ai la conviction que pendant longtemps les Orientaux ont débité à nos trop naïfs pèlerins, sous les noms les plus ronflants, les reliques les plus épouvantablement fausses. Ce genre de commerce, pratiqué du reste clandestinement, une fois admis, il faut avouer que la fraude était facile, car la crédulité des acheteurs n’avait pas de bornes et

certaines listes de reliques données dans le récit de voyages en Orient témoignent d’une foi robuste, mais aussi d’une absence de sens commun absolue. Autant il faut être respectueux de convictions de tout point respectables, autant on a le droit de traiter comme elles le méritent les aberrations de pauvres ignorants qui à leur retour de Terre Sainte, seraient, s’ils l’avaient pu, rentrés chez eux chargés de tous les cailloux plus ou moins historiques de Palestine, sans en excepter la pierre de scandale. Comme l’a très bien dit un savant qui a fait de l’histoire des Croisades et de la Quatrième Croisade en particulier une étude approfondie, « soit en raison de ce sentiment naturel qui donne un prix particulier à ce qui vient de loin, soit plutôt parce que l’Orient renfermait en abondance les reliques des saints les plus vénérés en Occident, celles des patrons des Eglises latines les plus considérables, c’était l’Orient qui excitait sans cesse, depuis l’origine des Croisades, les pieuses convoitises des clercs latins enflammés par des récits qui leur peignaient, sous les plus vives couleurs, l’abandon entre les mains de schismatiques indifférents, de ces trésors religieux qu’ ils auraient aimé à entourer chez eux de tant d’hommages » 1). Tout, d’ailleurs, concourait à augmenter la renommée de ces reliques d’ Orient auxquelles se trouvait mêlée la légende du pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem ; et en transportant les souvenirs de la Passion à Constantinople, les empereurs byzantins avaient encore contribué à accroître les convoitises du clergé latin; la visite de la capitale de l’empire faisait partie du programme d’ un pèlerinage en Orient et les évènements de 1204 permirent de mettre à exécution des projets dès longtemps caressés par bien des Occidentaux. On peut juger de l’influence que purent avoir sur les Croisés les récits des pèlerins émerveillés en lisant la fausse lettre d’Alexis Ier demandant des secours à Robert de Flandres; ce document supposé, destiné à servir des vue politiques et accompagné d’une liste de reliques, dont un grand nombre existaient encore lors de la Quatrième Croisade, est une véritable « invite » aux Latins à se ruer sur Constantinople 2); et si nous nous rapprochons davantage de l’époque qui vit la dispersion de tous ces trésors, nous voyons, en 1200, An-

') Ct0 Riant, les Dépouilles religieuses enlevées à Constantinople au XIIIe siècle par les Latins, Paris, 1875, in-8”. p. 9, 10 (Extrait des Mémoires de la Société des Antiq. de France, t. xxxvi).

2) Voy Alexii Comment, Romanorum imper atoris, ad Robertum /, Flandriae comitem, epistola spuria, édit. Riant, Genève, 1879, in-8°.

toine, archevêque de Novgorod, comme s’il prévoyait un désastre prochain, dresser complaisamment une longue liste des curiosités de Constantinople où les reliques sont mêlées aux objets simplement historiques; il énumère avec le plus grand soin les reliques de la Passion ou décrit les vases d’ or offerts par les Mages à l’ Enfant Jésus; il parle du char d’argent de Constantin et de sainte Hélène; de la croix faite du bois de la vigne plantée par Noé, au pied de laquelle est placé le rameau d’olivier rapporté par la colombe; des trompettes d’airain qui servirent à Josué pour faire crouler les murs de Jéricho et des cornes du bélier qu’ Abraham sacrifia à la place de son fils Jsaac l). Sa liste, très longue, n’est pourtant pas complète et il oublie quelques-uns des objets les plus bizarres, par exemple ce dragon de Sigurd, roi de Norvège, provenant de l’église Saint- Pierre de Constantinople, qui fut adjugé à la ville de Bruges et que les Gantois finirent par enlever pour le percher sur le beffroi de leur hôtel de ville 2).

Labarte a décrit dans un ouvrage spécial 3) l’ ensemble du palais impérial de Constantinople, la splendeur de ses églises, les richesses de tout genre qui y étaient entassées; si cette restitution ne peut présenter au point de vue de la topographie qu’une série d’hypothèses, le tableau n’en reste pas moins vrai dans son ensemble et la véracité des auteurs byzantins est attestée par les actes des conquérants de 1204. Et « lorsque, à Venise, puis à Zara et à Corfou, s’agita dans les conseils des barons la question de détourner vers Constantinople l’immense effort dirigé primitivement contre l’Egypte, un argument qui fut de nature à entraîner 1’ adhésion des prélats admis à ces discussions, et ensuite aider ceux-ci à vaincre la résistance légitime de l’ armée entière, dut être l’ espoir de contempler, et peut-être de s’approprier, au moins en partie, ces trésors religieux, si abondants que Baudoin Ier put dire d’eux, une fois la ville prise, que la Latinité tout entière n’ en possédait pas autant » 4).

On sait que les Croisés prirent deux fois Constantinople. La première fois ils n’y restèrent que quelques jours, juste le temps

’) Cte Riant, Exuviae sacrae Constantinopolitanae, t. ii, p. 218-230.

2) Dehaisnes, Histoire de V art dans les Flandres . . ., p. 93.

3) J. Labarte, Le Palais impérial de Constantinople et ses abords, Sainte- Sophie, le Forum Augusteon et V Hippodrome, tels qu’ils existaient au Xe siècle.

Paris, 1861, in-4°.

*) Cte Riant, Des dépouilles religieuses, etc., p. 14.

nécessaire pour brûler une partie de la ville et faire une rapide connaissance avec les trésors dont ils devaient s’emparer quelques mois plus tard. Entre le premier et le second siège, intervint un accord entre les Francs et les Vénitiens au sujet du partage des dépouilles; naturellement, les Vénitiens, qui agissaient en créanciers peu scrupuleux, se firent la part du lion; et là, comme dans toute l’expédition, les Francs ne furent qu’un instrument plus ou moins docile et ne reçurent qu’ une rémunération dérisoire de leurs peines et de leurs fatigues; l’on ne saurait d’ailleurs s’apitoyer sur les mésaventures des Croisés; ils eussent bien mieux fait de rester chez eux que d’aller jusqu’en Orient exécuter au profit d’un certain nombre de marchands une besogne dont les effets déplorables pour le monde chrétien ne devaient pas tarder à se faire sentir.

Fe pillage proprement dit de Constantinople dura du 14 au 16 avril 1204 l); il fut affreux, et, à grand’peine, les chefs de l’armée purent protéger quelques-uns des sanctuaires les plus riches, notamment le Palais Impérial; Sainte Sophie fut moins épargnée que tout autre église et littéralement dépouillée par ces sauvages. Il est probable que dans le premier moment un très grand nombre d’œuvres d’art périrent, car les voleurs durent s’attacher surtout à rechercher les métaux précieux et brisèrent les objets qu’ ils recouvraient. Néanmoins ces excès prirent fin, grâce à des mesures énergiques et surtout par suite du couronnement de Baudouin Ier; on dut rapporter les objets enlevés et les mettre en commun afin d’en faire un partage équitable. Combien ne revinrent pas, on peut facilement le supposer. Néanmoins de tout le butin remis aux mains des chefs, il fut fait deux parts égales, une moitié pour Venise, une moitié pour les Francs; et, après le couronnement de Baudouin, une part rentra au trésor impérial; en fin de compte, les Vénitiens eurent, officiellement, un quart et demi des dépouilles; mais il faut compter aussi les objets qu’ils avaient pu s’approprier et ne pas rapporter à la masse commune; et aussi faire la part des déprédations personnelles du patriarche latin Tommaso Morosini, qui continua dignement l’œuvre commencée par ses compatriotes. D’ailleurs le jour où le pillage irrégulier cessa, le vol recommença, mais cette fois méthodiquement et sûrement et M. Riant a pu dire, sans risquer d’être taxé

') Pour tout ce récit consulter surtout I’ excellent mémoire de M. Riant que j’ai déjà cité; c’est à ce livre, qui est le meilleur résumé de la question, que j’emprunte tous ces détails.

d’exagération, que ces déprédations se continuèrent pendant toute la durée de l’empire latin d’Orient.

Si je m’étends si longuement sur cette prise de Constantinople en 1204, c’est qu’en réalité les neuf dixièmes du Trésor de Saint- Marc actuel n’ont pas d’autre source. Les Vénitiens, plus familiarisés que les Latins avec les habitudes des Grecs, plus habiles à lire les inscriptions écrites dans une langue qu’ils étaient à peu près seuls à comprendre et connaissant d’ ailleurs les bons endroits, prirent certainement les meilleurs morceaux. L’ensemble, après l’incendie du Trésor de Saint-Marc en 1231, après des pertes de tout genre, est encore imposant; il faut remarquer toutefois qu’ il ne comprend que des reliquaires et des vases: aucune étoffe n’y est conservée, aucune du moins que l’on puisse faire remonter à la Quatrième Croisade, et c’est surtout à l’incendie de 1231 qu’ il faut sans doute attribuer cette lacune; c’ est aussi très probablement à la même cause que nous devons certaines modifications dans les montures d’orfèvrerie: quelques pièces n’ont plus de monture; d’autres, en très grand nombre, en ont de vénitiennes du XIIIe et du XIVe siècle. Endommagés sans doute par les flammes, ces vases ont dû Subir bien des restaurations. Ce sont ces transformations que j’ étudierai en tâchant de montrer que nous possédons ainsi une très grande quantité d’orfèvrerie vénitienne qui ne le cède en beauté à rien de ce que nous a légué le moyen âge en France ou en Allemagne.

L’étude du Trésor de Saint Marc n’a pas un intérêt exclusivement vénitien ; c’est en examinant les pièces qui le composent, en s’aidant de quelques monuments encore existant et provenant aussi de Constantinople, tels que ceux qui sont à Halberstadt, que l’on pourra se faire une idée de ce qu’étaient certains reliquaires conservés autrefois en France, à Saint-Denis ou à. la Sainte-Chapelle. Cette dernière église était, on le sait, particulièrement riche en objets byzantins; ils avaient, en général, fait partie du lot attribué à l’empereur Baudouin. Le reliquaire de la Sainte-Couronne, le reliquaire du Saint-Clou, le Grand-Camée et le bâton de chantre, ancien sceptre romain, conservé ajourd’hui au cabinet des médailles de la, Bibliothèque Nationale, n’ont pas une autre origine. C’est à l’aide de ces reliques insignes ou de ces objets d’art de premier ordre que l’empereur d’Orient battit littéralement monnaie pendant le XIIIe siècle. Notre pays qui avait largement contribué, ce que pour ma part je déplore, au désastre de 1204, fut alors largement récompensé et la liste des apports de Constantinople qui existaient encore en

France au siècle dernier serait longue à dresser l). Plus heureux que nous, les Vénitiens ont su conserver un dépôt que son caractère historique, à défaut de son caractère religieux, aurait dû nous faire respecter et s’ il nous est permis d’ élever la voix contre les barbares, qui au commencement du XIIIe siècle mettaient fin d’une façon si inconsidérée au vieil empire romain, de quel terme devons-nous qualifier les vandales qui, il y a cent ans, dans un temps qui se prétendait éclairé, arrachaient violemment 1’ une des pages de notre histoire?

Comme je l’ai déjà dit, nous ne possédons plus aujourd’hui la totalité des objets d’art qui furent apportés de Constantinople à Venise; on conçoit que depuis cette époque, l’incendie de 1231, le temps, l’incurie, les déprédations dont les plus récentes, il faut bien le dire à notre honte, datent de l’occupation française à la fin du siècle dernier, ont considérablement diminué la part des Vénitiens. Toutefois, pendant longtemps de nouveaux objets ont dû être apportés au Trésor de différents côtés. Les Vénitiens ont toujours considéré Sain-Marc comme l’honneur, le véritable palladium de leur république et chaque fois qu’ils ont pu trouver soit une relique, soit un objet curieux, ils n’ont jamais manqué d’en orner le sanctuaire de leur patron; ils continuaient ainsi une tradition déjà longue qui remonte à l’apport du corps de saint Marc, volé à Alexandrie en 828, continuée au XIe et au XIIe siècle par le transport des corps de saint Tarasius (1018), de Saint Nicolas (1102), de Saint Étienne (1110). 11 s’ensuit qu’un certain nombre d’objets qui se trouvent maintenant au Trésor doivent provenir de dons postérieurs à 1204; on le conjecture sans qu’il soit souvent possible de l’affirmer; je ne parle bien entendu que d’objets anciens; car le Trésor possède une foule d’objets de la Renaissance dont l’origine n’est pas douteuse.

Dans les lignes qui vont suivre on se propose de faire ressortir l’intérêt archéologique ou la valeur artistique des principales pièces conservées dans le Trésor de Saint-Marc. C’est dire que l’on ne s’astreindra pas à suivre l’ordre numérique des planches de l’ouvrage de Mgl' Pasini et encore moins à parler de tous les objets qui y sont figurés; on en trouvera la description sommaire dans la seconde partie de ce travail. Je me propose d’ étudier d’abord

’) On trouvera un essai de reconstitution de cette liste à la fin du mémoire de M. Riant.

les objets antiques non pourvus de montures, les objets orientaux, persans ou arabes; les objets byzantins et les œuvres vénitiennes du Moyen Age et de la Renaissance; les étoffes, les tapisseries et les meubles seront examinés à la fin de ce rapide exposé. Inutile d’ajouter que l’ouvrage du savant chanoine de la Marciana facilitera singulièrement ma tâche ; j’y ferai du reste de larges emprunts l).

') Je le cite sous le nom de Tesoro; quant au travail de Julien Durand, sauf exceptions, comme 1’ auteur a pris soin de numéroter ses descriptions, je renvoie simplement aux numéros.

Baudouin, comte de Flandre

(D’après la Chronologia Magna de Zanetti Latini, MS. n.° 399 de la Marciana).

Entrée des Croises à Constantinople, D’après le tableau d’Eug. Delacroix (Musée du Louvre).

Il est difficile de parler du Trésor de Saint-Marc ou même de la basilique elle-même sans dire un mot des célèbres chevaux de bronze qui surmontent la grande porte de l’église. Ces quatre colosses dorés constituent sans contredit la partie la plus précieuse, au point de vue de l’art, des dépouilles rapportées de Constantinople par les Latins. On les a crus longtemps de travail grec, maintenant on s’accorde pour les faires dater de l’époque de Néron seulement. Quel que soit leur âge véritable, ils sont fort beaux et forment un ensemble unique au monde. Marino Sanudo qui s’est fait l’écho de toutes les fables que ces belles sculptures antiques avaient fait naître, raconte que dans le transport de ces chevaux, qui ornaient l’hippodrome de Constantinople, l’un des pieds de derrière de l’un d’entre eux se rompit l). Domenico Morosini, sur la galère duquel ils étaient chargés, réclama comme une faveur le droit de garder ce pied. Et ce fragment de bronze se voyait encore au XVe siècle, placé sur une console, au coin de l’un des palais de la famille Tiepolo. Qui sait si ce pied n’existe pas encore aujourd’hui parmi les fragments de bronze antiques conservés dans quelque musée? Pure curiosité, dira-t-on; mais comment n’être pas curieux de monuments qui ont exercé sur le développement de la Renaissance une telle influence? La statue de Marc-Aurèle à Rome, les colosses de Monte-Cavallo, le cavalier de bronze de Pavie, ce Regisole 2) détruit parles soldats français au siècle dernier, et les chevaux de Saint-Marc ont eu le rare privilège d’être étudiés par les plus grands artistes du XVe siècle; ils les ont dessinés, mesurés, étudiés sous tous leurs aspects et c’est de cette étude que sont sortis des chefs-d’œuvre tels que le Gattamelata de Donatello ou le Colleone de Verrocchio. Voilà

’) Cité dans Riant, Exaviœ, etc., t. n, p. 266.

2) Une des seules représentations que nous possédions de ce dernier bronze se trouve au frontispice des Statuta cioitatis Papie et comilatus, imprimés à Pavie, per magistrum de Burgofranco, en 1505.

de quoi excuser bien des fautes, je dirais presque de quoi légitimer le pillage de 1204; sans s’en douter les Vénitiens du commencement du XIIIe siècle faisaient ce que les Français ont fait plus tard en transportant les chevaux de Saint-Marcà Paris, mesure peu heureuse sans doute, mais qu’on leur a peut-être trop reprochée. L’emplacement qu’occupent ces chevaux sur la façade de Saint-Marc est singulièrement choisi; néanmoins on est tellement habitué à les y voir qu’ils font pour ainsi dire corps avec l’édifice et que ce serait un véritable sacrilège que de déplacer ces vénérables trophées.

Ces chevaux ne sont pas les premiers en date parmi les objets qui garnissent le Trésor de Saint-Marc; il y en a un qui remonte beaucoup plus haut, et c’est par lui que je commencerai la description du Trésor proprement dit.

Il existe au Cabinet de France, à la Bibliothèque Nationale de Paris, un vase d’albâtre qui en son temps a fait grand bruit; il a été publié il y a longtemps par le comte de Caylus qui le possédait dans son cabinet1), mais qui d’ailleurs ne comprenait point les inscriptions qui l’ornaient: ce ne fut que grâce aux efforts de Saint- Martin et de Champollion que l’on parvint à lire V inscription bilingue gravée sur la panse du vase: le nom de Xerxès, accompagné du titre de grand roi, tracé en caractères hiéroglyphiques et en caractères cunéiformes. Leur déchiffrement fut contesté et ce fut le vase du Trésor de Saint-Marc, découvert par Wilkinson, en 1844, qui démontra que toutes leurs hypothèses étaient fondées. Ce vase, d’un galbe des plus élégants, légèrement piriforme, est beaucoup plus grand que celui du Cabinet des Médailles; il est en granit gris, tandis que l’autre est en albâtre; autre différence: il a une anse, malheureusement brisée, alors que l’autre n’en a pas. Sur le devant de la panse, à l’opposé de l’anse, est tracée une double inscription: l’une, en caractères cunéiformes, sur trois lignes, l’autre consistant en un cartouche d’écriture hiéroglyphique. L’ inscription a été lue et plusieurs fois commentée; elle dit: Artaxeræès , roi grand. Quel est cet Artaæeræès ? Quel numéro d’ordre faut-il lui attribuer? Je ne sais si la question a été décidée; toujours est-il que nous sommes là en face d’un monument exécuté en Egypte pendant la domination perse, tout à fait digne d’intérêt au point de vue de l’art, car il est d’un galbe admirable, non moin intéressant au point de vue historique

l) Recueil d’ Antiquités, t. v, pl. xxx.

puisqu’il a joué un rôle dans les recherches relatives à l’assyriologie 1).

Comment ce monument est-il venu à Venise? Je ne pense pas qu’on le sache. A-t-il été rapporté directement d’Egypte, ou bien vient-il de Constantinople ? Les deux hypothèses sont admissibles, bien que la première soit plus vraisemblable. S’il était dès le moyen âge au trésor de Saint-Marc, nul doute qu’on ne l’ait pris pour un de ces vases de Cana 2), dont on pourrait citer de nombreux échantillons encore subsistants; tout près de Venise, à l’église San Niccolô du Lido, on en conservait un 3); il y en a un au trésor de Quedlinburg 4) et on en peut voir un au Louvre; tous sont ou égyptiens ou romains, en tout cas toujours antiques. Le vase du Louvre provient de Port-Royal. Il y en avait un à la cathédrale d’Angers, qui est maintenant déposé au Musée de la même ville; il est de porphyre et orné de deux masques en relief. Le roi René l’avait pris au couvent de Saint-Paul de Marseille et envoyé à Angers, où, sur ses ordres, avait été fondée une fête en son honneur, la « fête de l’ hydrie » 5).

Je passerai rapidement sur quelques pièces en albâtre, ainsi que sur un buste de Jupiter de petites dimensions et également en albâtre; ce sont là des objets d’un intérêt médiocre et que l’on trouve dans beaucoup de musées. J’ai hâte d’arriver à des objets d’une plus grande valeur artistique. En première ligne je mentionnerai deux grands vases de verre en forme de seaux, très intéressants tous deux à plus d’un titre. Je dis de verre, parce que pour l’un la chose est certaine et que pour l’autre, bien qu’on ait prétendu qu’il était en grenat, j’ai tout lieu de croire qu’il est tout bonnement en verre. Je ne pense pas que l’ on trouve des grenats de cette taille et d’ailleurs chaque fois que des vases de ce genre décorés de noms de pierres plus ou moins précieuses ont été examinés par des lapidaires, on a toujours découvert que leurs possesseurs s’étaient fait

h Voy. A. de Longpérier, Vase fabriqué en Égypte pendant la domination perse, OEuvres éditées par G. Schlumberger, t. i, p. Gl-70.

2) C’ est F opinion de Julien Durand : Annales archéologiques, t. xxi, p, 344.

3) Varie vende curiosité sacre e profane, par J. Gravembroch, t. i, folio 39, n°. 122 (Manuscrit conservé au Musée Correr, à Venise).

4) Steuerwaldt et Virgin, Die Kunstschatze im Zittevgewôlbe der Schlosskirche zu Quedlinburg, pl. i.

5) Voy. les Comptes et mémoriaux du roi René, publiés par Lecoy de la Marche, page 318 et passim.

les illusions les plus complètes. Le Sacro Catino de Gênes, pris à CésaréeenllOl, le célèbre Saint Graal a joui aussi, en son temps, d’une réputation très usurpée qui maintenant s’est évanouie en fumée; depuis qu’il est reconnu qu’il est en verre, il a perdu tout son prestige.

Ce vase en forme de seau me paraît donc être de verre d’ un rouge sombre tirant sur le violet; il est muni d’une anse en demicercle, en argent, d’une forme très simple, dont les extrémités sont fixées par deux boutons sur le bord du vase. Il a environ vingt-cinq centimètres de haut; le fond est malheureusement brisé, mais la décoration n’a pas été entamée. Celle-ci a été exécutée à la meule; elle consiste dans la représentation d’une bacchanale; une femme debout, appuyée sur un thyrse et vêtue d’une longue tunique, présente une coupe à un jeune homme nu accoudé sur un fût de colonne; près de ce personnage est représenté un tigre qui détourne la tête vers lui. Plus loin un satyre tenant en main une flûte de Pan exécute une danse; un autre baccliant, portant un peclum et une sorte de tambourin, l’accompagne. Toute cette scène, peu profondément gravée, se déroule autour de la panse du vase, bordé à sa partie supérieure d’un double listel gravé en creux et d’un rang de perles et d’olives. Le culot est orné d’une frise composée de feuillages entrelacés sur lesquels sont perchés des oiseaux. 1).

A quelle époque faut-il rapporter ce monument? Faut-il y voir un travail romain ou un travail exécuté à Byzance même? Les représentations de sujets purement mythologiques sur les monuments byzantins ne sont pas très rares; néanmoins le style me semble plutôt indiquer l’antiquité classique; si l’exécution des figures laisse à désirer sur certains points, il faut tenir compte de la difficulté du travail. Les verres de ce genre sont peu communs; cependant on en peut citer quelques exemples: notamment une belle coupe de verre incolore de la collection Félix Slade représentant Diane surprise par Actéon; le sujet, exécuté aussi à la meule, est indiqué par la légende AKTAION — APTEMIC, et dans la catalogue de Nesbitt, ce verre est classé comme byzantin 2).

') Tesoro, planche lui, n. 121. Ce vase avait déjà été publié, aii XVIIL siècle, par la Mottraye, Voyage en Europe, Asie, etc., la Haye, 1727, in-f.°; t. i, pl. vi ; 1’ une des faces est gravée dans Deville, Histoire de la Verrerie dans V Antiquité, pi. xxi. — lia été décrit par J.' Durapd sous le n°. 10G. Il a également fait l’objet d’une dissertation de Giuseppe Vallardi.

2) A. Nesbitt, Catalogue of the collection of glass formed by Félix Slade, Londres, 1871, in-f0., p. 57, 58, n.° 320.

LE TRÉSOR DE SAINT MARO DE VENISE

Une autre coupe, exécutée de la même manière, se trouve au Musée cle Berlin; elle provient d’un tombeau antique des environs de Cologne et représente Promêthêe fabriquant des hommes avec de la terre glaise; les légendes sont également grecques 1).

Entre ces coupes et le seau du Trésor de Saint-Marc, il y a cependant une différence: dans les coupes, le travail de gravure, exécuté extérieurement, était destiné à être vu de l’intérieur par transparence, tandis que dans le seau, les personnages ne pouvaient être vus que de l’extérieur. Si l’on compare ces vases aux coupes de verre à sujets chrétiens telles que celles de Podgoritza et celle de Homblières 2), acquise récemment par le Musée du Louvre, on remarquera aussi une très grande différence: dans ces dernières, les sujets sont exécutés par une gravure au trait, tandis que dans les autres le dessin est exprimé d’une façon plus artistique par de larges enlevages pratiqués au moyen de la meule; il y a donc, autant que j’en puis juger, étant fort incompétent en tout ce qui touche l’Antiquité, une présomption en faveur d’une ancienneté plus grande pour les coupes à légendes grecques aussi bien que pour le seau du Trésor de Saint-Marc; le travail plus habile semble indiquer une bonne époque de l’art; il fait penser aux vases de verre de Sorrente cités par Martial :

Accipe non vili calices cle pulvere natos,

Sed Surrentinae leve toreuma rotae 3).

Un autre seau également en verre mérite de nous arrêter un instant 4). Ici point de doute sur la matière; on n’a point cherché à imiter une pierre précieuse telle que l’ améthyste qui, ainsi que son nom l’indique, passait pour préserver de l’ivresse5). La matière est légèrement verdâtre et travaillée de la façon la plus délicate; nous avons là un exemple de ces casa diatreta que les anciens payaient au poids de l’or; celui-ci est, je crois bien, l’un des plus

P Cette coupe a été publiée dans les J alirbücher des Vereins von Alterthumsfreunden in Rheinlande, Bonn, 1860, 28e cahier, pl. xvm, p. 54-62.

2) Voy. un article de J. Pilloy, Coupe gravée en verre trouvée à Abbeville, commune de Homblières (Aisne) dans une sépulture du IVe siècle. (Gazette Archéologique, 1884, p. 224-230).

3) Martial, Epigram., xiv, 102.

P Tesoro, pl. lui, n.° 122. Cette belle pièce a été publiée par Deville, Histoire de la Verrerie, pl. xxxiv, xxxv.

5) Julien Durar.d, n." 106.

grands que 1’ on connaisse. La panse est divisée en deux registres. Sur la partie supérieure, l’artiste a représenté une chasse au lion, tandis qu’ un délicat réseau à mailles octogonales entoure le culot. Toute cette décoration comporte un travail de fonte et de gravure, car les cavaliers et les mailles du réseau ont été retouchés à la meule, puis soudés sur le fond. Voilà certes des modèles que l’on pourrait facilement imiter aujourd’hui et je doute que Ton trouve rien de plus gracieux. On connaît un certain nombre de ces verres; il y en a un d’assez grande taille au Musée de Mayence; il y en avait un à la Bibliothèque de Strasbourg qui a péri dans l’incendie de 1870; il était entièrement recouvert d’un réseau exécuté en verre bleu et la légende Maximianus Augustus ornait le bord1); il avait, on le voit, une origine illustre.

Un autre, de même forme, un gobelet à fond hémisphérique, trouvé à Novare, porte un de ces souhaits si souvent formulés sur les monuments antiques: Bibe, viuas multos annos 2). Enfin dans la collection Damian Disch, vendue à Cologne en 1881, se trouvait un superbe vase à deux anses 3), en forme de carchesion entouré d’une résille exécutée simplement à la pince; il présentait ceci de particulier, que sur la panse, sous la résille, étaient figurés en or, par le procédé usité dan les verres dits chrétiens, trois génies entourés de fleurs.

A côté de ces deux vénérables reliques de l’Antiquité, il faut placer un charmant monument en cristal de roche, que je suis porté à considérer comme antique; il représente une grappe de raisin. Un artiste de la Renaissance Ta décoré, avec un goût exquis, de vrilles d’or et de feuillages recouverts d’émail vert translucide. Ce vase m’a tout l’air antique; je dois dire toutefois qu’il ne provient pas de l’ancien Trésor: il fut offert à la République par un prêtre, Antonio de Vescovi qui le tenait du cardinal Berlinghiero Gessi et le considérait sans doute comme une burette. Ce Vescovi était très fier de son cadeau, car il a composé là-dessus un opuscule en latin 4). Mal lui en prit, car à force d’être célèbre, son bibelot finit

') Ce verre a été reproduit en couleur dans V Histoire de la Verrerie dans l’ antiquité, de Deville, pi. xxxm, A.

2) Ibid., pl. xxxm, B.

3) N.° 185G du Catalogue de la vente, dans lequel il est gravé.

4) Racernus cristallinus ex auro etiam gemmato pendens ad gerendam cyathi vicem accomodatus quem Antonius de Episcopis , clericus et civis Venetus anagrammatismis enunciat. Venetiis, Pinelli, 1G45, in-4.°

par tenter les voleurs. Donné en 1659, il fut volé la même année et ne rentra que plus tard au Trésor l).

Saint-Marc est riche en vases de pierres dures et particulièrement en vases de sardonyx; je ne parle pas des vases qui ont actuellement des montures en orfèvrerie et qui pour la plupart sont antiques, mais des pièces qui valent surtout par la qualité de la pierre; ces vases fort simples, aux tons bruns, blanc et noir bleuté, n’ont pas besoin d’ornements; leur couleur est une joie pour les yeux et l’on comprend parfaitement le prix qu’y attachaient les anciens. Le Louvre en possède quelques-uns qui viennent du Trésor de la Couronne 2) et qui sont bien antiques, c’est-à-dire grecs ou romains; antique est aussi celui que fit monter Suger et qui se trouve aujourd’hui dans la galerie d’Apollon 3). Ceux du Trésor de Saint-Marc. me semblent avoir une tout autre origine: leurs anses en forme de lion me paraissent dénoter une provenance orientale. Ils me serviront de transition pour parler des monuments persans ou arabes de Saint- Marc qui, par leur forme et leur beauté, méritent qu’on s’y arrête un instant.

') Varie Venete curiosità sacre e profane par J. Gravembroch, t. n, f°. 109 (manuscrit conservé au Musée Correr, à Venise).

2) Deux de ces vases ont été publiés par Barbet de Jouy et Jacquemart, dans les Gemmes et Joyaux de la Couronne, pl. n et xiv.

3) Ibid., pl. v.

Coiffure des Doges de Venise.

Les Coupoles de la Basilique de Saint-Ma: c eues à col d’oiseau.

Combien l’archéologue n’éprouve-t-il pas de difficultés quand il lui faut assigner une date et classer à son rang tel monument de l’antiquité, du Moyen Age ou de la Renaissance! Et pourtant ce sont là des époques relativement bien connues, sur lesquelles les travaux abondent et où nous trouvons mille points de repère. Ces difficultés grandissent quand nous étudions les monuments orientaux ; on peut dire que là, c’est le chaos le plus absolu et que tout ou à peu près tout est à faire. Qui nous donnerait un tableau complet de l’art oriental rendrait un réel service à la science. Mais les monuments sont épars, difficiles à rassembler, plus difficiles encore à expliquer. Je n’ai nullement la prétention de m’aventurer sur un terrain aussi glissant et sur lequel je ne saurais marcher sans risquer de faire un faux pas. Je me bornerai à admirer les monuments que je vais énumérer, en indiquant l’âge que les spécialistes leur ont attribué; il y en a même quelques-uns au Trésor de Saint-Marc pour lesquels point ne me sera besoin de me donner cette peine, car ils n’ont encore, à ma connaissance, fait l’objet d’aucune .étude particulière, et à ce titre, comme à beaucoup d’autres, il convient de les signaler.

Parmi les vases orientaux en pierres dures, je placerai en première ligne deux vases en sardonyx, piriformes, à anse en forme de lion : l’animal, au corps très allongé, s’accroche de ses griffes à l’orifice de l’aiguière, tandis que son train de derrière se dresse sur la panse 1). Un autre vase de forme différente, sorte de cratère à large panse dont l’orifice est taillé à huit lobes, quatre hémi-circulaires, quatre en angle aigu, nous montre un produit du même art; il est de marbre oriental, vert tacheté de noir et muni de deux anses en forme ..de Irons ou plutôt de guépards2). Je ne sais trop, pour ma

*■) Tesoro, n.° 71 et 120.

2) Durand, n.° -50. — Tesoro, n°. 62.

part, à quelle civilisation il faut rattacher une telle œuvre. Si cependant il m’était permis de risquer un avis, je dirais que ce vase me rappelle la grande coupe du Trésor de Pétrossa dont l’origine Sassanide ne paraît faire aucun doute; car, ainsi que l’a remarqué mon très regretté maître et ami Charles de Linas, la technique de la panse de cette coupe ne diffère que fort peu de la coupe de Chosroès que possède le Cabinet des médailles de la Bibliothèque Nationale 1). Or, on sait que Longpérier a établi que le fond de cette coupe, qui portait à l’abbaye de Saint-Denis le nom de Plat cle Salomon, nous offre le portrait du roi Chosroès Ier. Si l’on admet une origine analogue pour le vase du Trésor de Saint-Marc, il n’y a aucune difficulté pour en expliquer l’apport à Constantinople. En chemin, du reste, il a subi quelques modifications. On en a fait un calice et sur ses bords les Byzantins ont tracé une longue inscription liturgique qu’accompagnent plusieurs figures assez maladroitement gravées au trait: le Christ assis, deux anges, Saint-Basile et un autre saint, la Vierge assise entre deux anges, Saint-Jean Chrysostome et un autre saint debout.

Grâce aux excellentes planches qui accompagnent l’ouvrage de M.gr Pasini, je crois pouvoir me dispenser de faire une plus longue description de cet objet que les orfèvres vénitiens du XIVe siècle ont jugé bon de placer sur un pied en orfèvrerie orné de feuilles de vignes et d’oiseaux exécutés au repoussé. Huit quadrilobes offrant les symboles des Evangélistes et des bustes de saints exécutés en émail translucide, complètent cette restauration; l’objet ne comportait peut-être pas un pied d’une telle importance; cependant, tel qu’il est aujourd’hui, il n’est point disgracieux et ses proportions n’ont point été gâtées.

Les autres vases orientaux du Trésor de Saint-Marc ont, pour la plupart, une tout autre origine: ils sont l’œuvre de lapidaires arabes, ainsi qu’en témoignent les inscriptions que portent quelquesuns d’entre eux. Ils appartiennent à un art plus gracieux dont les formes élégantes se sont très bien accommodées des belles montures que leur ont adaptées les orfèvres italiens.

Le plus connu de tous ces vases est une belle aiguière en cristal de roche, piriforme, dont l’anse surmontée d’un bouquetin est prise dans la masse. La panse est décorée de deux lions accroupis, en

’) Voyez Ch. de Linas, Histoire du traçait à V Exposition de 1867, p. 187, 188 ; les Origines de V orfèvrerie cloisonnée, t. i, p. 233 et suiv.

LE TRÉSOR DE S AJ NT MARC DE VENISE

relief, affrontés, et séparés par des feuillages. Autour du col se déroule une inscription arabe dont Longpérier a donné la traduction :) : Bénédiction de Dieu à Viman El-Aziz-Billah.

Le Khalife fatimite El-Aziz-Billah a régné en Egypte et en Sicile de 975 à 996 (365-386 de l’Hégire), et c’est à son règne ou du moins à la même époque que l’on attribue généralement une autre aiguière presque semblable qui, du Trésor de l’abbaye de Saint-Denis, est passée au Musée du Louvre; elle a été souvent publiée * 2); sa décoration est tout à fait analogue à celle du vase de Venise; sa forme est sensiblement la même, mais l’anse a perdu le bouquetin qui la surmontait et que nous retrouvons intact dans le vase d’El-Aziz-Billah; il en reste toutefois des traces. Sur la panse sont sculptés des perroquets et, autour du col, on lit une inscription que Longpérier a traduite: Bénédiction et (bonheur) à son possesseur.

Je puis citer, d’après M. Henri Lavoix, un troisième vase qui se trouve au Musée d’histoire naturelle de Florence: il est orné de paons affrontés et l’inscription qui les surmonte formule des vœux de bonheur pour le propriétaire. En s’en tenant au seul Trésor de Saint-Marc, on peut en rapprocher diverses pièces qui dénotent un goût tout aussi pur et un luxe tout aussi grand. Je n’en veux pour exemple qu’ un vase de même forme dont l’anse a malheureusement disparu, mais dont les orfèvres occidentaux ont néanmoins su tirer un excellent parti. Là encore nous retrouvons le même thème de décoration: deux bouquetins affrontés séparés par un bouquet de feuillages. La monture en argent doré, qu’on lui a adaptée au XIIIe siècle, en a modifié la forme sans en altérer la beauté: comme pour le fameux vase en sardonyx que lit monter l’abbé Suger et qui est aujourd’hui l’un des joyaux les plus précieux de la Galerie d’Apollon, au Louvre, l’orfèvre a ajouté un pied et un long col en argent doré auxquels se rattachent l’anse et le bec recourbé. Pour la décoration, il s’en est tenu à l’indication fournie par la gemme ellemême : il a mêlé les animaux fantastiques aux rinceaux de feuillages

') Longpérier, Vase arabo-sicilien de l’œuvre Salemon dans les Œuvres publiées par G. Schlumberger, t. i, p. 453, 454. Ce vase a été également publié par Deville, Histoire de la verrerie dans l’ antiquité, pl. xc.

2) Voy. Gazette des Beaux-Arts, 2e période, tome ir, p. 347; t. xu, p. 112 et 113. A. de Longpérier, mémoire cité; Barbet de Jouy, Gemmes et joyaux de la couronne, planche ix ; C. de Linas, les Origines de V orfèvrerie cloisonnée, t. i, p. 257. Je ne mentionne que pour mémoire le petit dessin donné par Félibien dans son Histoire de l’ abbaye royale de Saini-Denys ; Trésor, pl. tv, fig. g.

finement repoussés et repercés, et le dragon qui forme l’anse est certainement d’un style aussi pur que les sculptures de la panse du vase. L’orfèvre vénitien du XIIIe siècle a égalé en talent le lapidaire arabe du Xe siècle.

Je ne voudrais pas prolonger outre mesure cette énumération de vases orientaux, d’autant qu’ils m’amèneraient à des comparaisons qui pourraient m’entraîner fort loin du sujet que je dois plus particulièrement traiter: il me faudrait parler de ce vase en cristal déroché taillé, qu’un des ancêtres d’Éléonore de Guyenne tenait d’un certain Mitadolus personnage encore inexpliqué, à moins qu’il ne faille voir dans ce nom qu’un jeu de mots de Suger, et qui des mains de la reine et de Louis VII vint au Trésor de Saint-Denis, puis au Louvre où on peut encore l’admirer aujourd’hui; il me faudrait parler aussi d’un calice conservé également au Louvre, œuvre arabe incontestable ainsi que l’indiquent les animaux sculptés sur son pied *). Je me contenterai de signaler ici une belle coupe du Trésor de Saint-Marc * 2) ornée de figures de guépards et aussi un grand vase de cristal, de forme cylindrique, orné de feuilles d’eau sur le culot et, vers son orifice, d’une longue inscription contenant un souhait de bonheur. Je reviendrai tout à l’heure sur ce vase d’une grande élégance parce que sa monture mérite quelques éclaircissements. Mais auparavant il me faut en finir avec les objets orientaux. Je ne puis passer sous silence une des pièces les plus célèbres du Trésor; je veux parler d’une grande coupe quadrilobée sur laquelle sont représentés cinq lièvres en bas-relief. Sa monture se compose d’un large bandeau d’or gemmé et liligrané orné de place en place d’émaux cloisonnés.

Ce vase qui passe pour avoir été donné par un roi de Perse à la république de Venise, en 1472, est dit-on de turquoise; quelques-uns, parmi lesquels il faut ranger Durand 3), le considèrent comme un verre « de couleur vert pâle, d’une jolie nuance ressemblant à celle de la porcelaine céladon ». Je ne puis avoir la prétention de trancher cette question qu’un examen minutieux de la pièce permettrait seul de résoudre. Ce vase pourrait parfaitement être taillé dans une grosse turquoise, de l’espèce des fausses turquoises s’entend, ivoire fossile coloré par le phosphate de fer; il en a tout à lait la couleur.

’) Publié dans Barbet de Jouy, Gemmes et joyaux, pi. iv.

2) Tesoro, pl. xl, n.° 80.

3) Durand, u.° Î05.

Cicognara, qui le croyait en belle et bonne pierre précieuse, l’a comparé il des colonnettes de turquoise de la Mosquée de Corcloue; il a même ôté jusqu’à dire que ces pièces devaient sortir de la même mine, car elles présentent toutes le même diamètre. Depuis on semble pencher à reconnaître dans la coupe de Venise un verre coloré: on y apercevrait des bulles d’air Q. Quant à moi, la matière m’a semblé absolument opaque, mais, je le répète, j’attends, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, un jugement plus solidement établi.

Tout ce que je puis dire c’est que Mgr Pasini qui a pu soumettre la pièce à des expériences chimiques y reconnaît une véritable turquoise: nous ne sommes donc, l’un et l’autre, pas très éloignés de partager une même opinion.

Ce vase est du reste depuis longtemps connu en France et ce n’est pas la première fois qu’il donne lieu à des discussions entre archéologues. Montfaucon l’a décrit et a donné l’explication de l’inscription arabe qui se lit sur le fond * 2): Bar Allao, Opifex Deus, ce qui veut dire dans la pensée de l’artiste que Dieu seul était capable de produire. une telle oeuvre. On trouve une assez mauvaise gravure de ce beau monument dans les Voyages de La Mottraye 3). D’où venait ce vase quand il tomba entre les mains du schah Uzun Hassan qui en fit cadeau à la République? Il est impossible de le savoir, mais il est très vraisemblablement antérieur au XVe siècle. Uzun Hassan fut un prince conquérant et par conséquent il dut lui passer par les mains une grande quantité de butin; il est probable que la coupe du Trésor de Saint-Marc a fait partie des dépouilles de la conquête de la Perse. Uzun Assan était du reste en relations d’amitié avec le Vénitiens: en 1471 il donna à Catarino Zeno un morceau de corne de licorne monté en argent pesant huit livres, et le dessin de ce précieux témoignage de cordialité nous a été conservé 4).

La monture de cette coupe en turquoise est-elle contemporaine de la coupe elle-même? J’ incline à croire que non. Je ne connais pas de monuments arabes ornés de filigranes ausssi fins que ceux qui décorent ce large bandeau d’or ; de plus ce même bandeau porte à l’ intérieur des ornements estampés, suite de médaillons circulaires encadrant des fleurons qui n’ont pas un caractère arabe bien tran-

q Venezia e le sue lagune, t, a, 2e partie, p. 86, 87.

2) Diarium italicum (1702), p. 52.

3) Tome Ier (1727), p. 72, pl. vu et va bis.

4) Varie venete curiosità sacre e profane, par J. Gravembroch, t. i, f. 0 67, n.° 200. (Manuscrit conservé au Musée Correr).

ché et rappellent plutôt un dessin hindou. C’est donc là un monument complexe, et dans tous les cas impossible, quant à présent, à dater d’une manière exacte.

Un petit coffret en argent niellé T) sur le devant duquel sont représentés deux personnages assis jouant de la harpe et de la mandoline; un coffret circulaire en ivoire à couvercle plat orné d’arabesques et d’inscriptions * 2) sont des objets orientaux auxquels il faut peut-être assigner la même origine qu’à la coupe en turquoise. Peut-être est-ce aussi par la même voie qu’est entré au Trésor de Saint-Marc un petit vase en porcelaine de Chine blanche avec décor de feuillages en relief; il est d’un style très ancien et mérite d’être signalé ; les objets chinois sont extrêmement rares dans les trésors d’église.

Je n’ insisterai pas sur un couteau ou poignard recourbé qui passe tantôt pour avoir figuré à la sainte Cène, tantôt pour être la lame dont se servit saint Pierre pour couper l’oreille de Malchus. Il est recouvert d’ornements damasquinés et d’ inscriptions que Vincenzo Bianchi a expliquées dans un opuscule publié à Venise en 16*20: Soins vinclex, protector noster, Dominas potens 3). C’était autrefois une arme élégante, mais la rouille l’a considérablement endommagée et pour comble de malheur elle est portée sur un pied en orfèvrerie, chef-d’œuvre de mauvais goût dû à un ouvrier du XVIIIe siècle.

Je ne m’appesantirai pas non plus sur les tapis persans que possède le Trésor de Saint-Marc 4) : ils sont fort beaux et peuvent lutter avec le bel échantillon de l’industrie textile orientale qui se trouve au Musée Corrcr. Ce dernier, comme la plupart de ceux de Saint-Marc, est à fond d’argent, et c’est un morceau d’un coloris superbe. Je renvoie ceux qui seraient tentés d’étudier ces spécimens authentiques du XVIe ou du XVIIe siècle au livre de M. Karabacek sur les tapis de Perse 5), et au catalogue de la collection Albert Goupil, si malheureusement dispersée cette année même; ils y trouveront des échantillons du même art et un résumé des notions, en somme fort vagues, que nous avons de cette industrie charmante.

*) Durand, n.° 25; Tesoro, n.° 160.

2) Mgr Pasini ( Tesoro , p. 90), pense que c’est peut-être ce coffret qui est désigné dans un inventaire de 1325.

3) Durand, n.° 26; Tesoro , n.° 159.

*) Tesoro , planches cxciv-cxcvm.

5) J. Karabacek, Die persisch e Nadelrnalerei, Leipzig, 1881, in-8°.

Je n’ai dit qu’un mot des montures vénitiennes, pour la plupart en filigranes, qui sertissent un grand nombre des vases antiques ou orientaux du Trésor de Saint-Marc. Ces œuvres d’orfèvrerie méritent cependant qu’on s’y arrête et qu’on les étudie. Mais comme le départ entre les œuvres vénitiennes et les œuvres byzantines ne peut se faire que par une étude comparative, il est absolument nécessaire de parler d’abord de ces dernières: aussi bien sont-elles les premières en date et ont-elles inspiré les autres.

Il ne peut être question ici de décrire en détail toutes les reliures, tous le tableaux d’orfèvrerie que possède le Trésor de Saint-Marc: on en trouvera plus loin le catalogue sommaire. Un certain nombre de ces objets ont d’ailleurs été déjà étudiés par Labarte x) qui en a publié des dessins. Ils sont tous intéressants, souvent fort beaux, toujours de la plus grande richesse. Je laisserai donc systématiquement de côté un assez grand nombre de monuments qui ne me paraissent pas devoir nous apprendre grand’chose de nouveau sur l’art byzantin pour étudier de préférence certaines pièces d’un style ou d’une technique plus caractéristiques.

Parmi les tableaux ou les reliures émaillées, je choisirai d’abord une pièce qui me paraît être une des œuvres les plus fines qu’aient produites les orfèvres grecs * 2). C’est en tout cas une œuvre dont la somptuosité dépasse tout ce que nous connaissons des richesses accumulées à Constantinople. Au milieu d’un tableau d’or de forme rectangulaire se dresse une image de saint Michel. L’archange est représenté debout, de face, vêtu d’ une cataphracte émaillée, les ailes éployées. De la main gauche il tient un globe crucigère, de la droite une épée nue. Contrairement à ce qui a lieu d’ordinaire dans les œuvres byzantines de ce genre, où tous les personnages sont repré-

*) Histoire des arts industriels (2.e édition), t. m, planches lxii, lxiu.

2) Tesoro, pl. u.

sentes à plat, ici le saint Michel est traité en bas-relief; certaines parties, les mains en or par exemple, sont exécutées en haut-relief. Le tout s’enlève sur un fond d’émail divisé en compartiments, semés de fleurs et de rinceaux d’une extrême ténuité. Les dessins sont variés à l’infini et l’énorme nimbe qui entoure la tête du saint a fourni encore à l’orfèvre l’occasion de montrer de quelle puissance d’imagination il était doué. On ne peut rendre par une description les procédés multiples mis en œuvre pour arriver à exécuter un semblable monument; il faudrait avoir la pièce sous les yeux pour pouvoir en suivre l’explication, car une planche, quelque exacte qu’elle soit, ne peut en ce cas suppléer à la réalité. Pour arriver à émailler cette surface en relief, l’artiste a dû la fractionner en petites portions et, à ce point de vue, il a tiré un excellent parti des écailles de la cuirasse qui sont devenues, par le procédé de l’emboutissage — je soupçonne même l’emploi du procédé du champlevage — autant de petites cuves pouvant recevoir de nouvelles cloisons et l’émail. L’ouvrage présentait des difficultés sans nombre, et le résultat est parfait. Quant à la tète représentée de face, les yeux grands ouverts, encadrée d’une chevelure bouclée, on a prétendu qu’elle était composée d’une pierre précieuse, d’une agate peut-être, sur laquelle on avait peint en or les contours du cou, de la bouche, des sourcils, etc. C’est l’opinion émise par Durand l) et c’est, l’opinion qu’a adoptée Mgr Pasini 2). Le savant vénitien me permettra-t-il à mon tour d’exprimer mon humble avis? J’en ai un tout différent et où l’on voit une pierre, je ne reconnais que de l’émail couleur chair parfondu sur un masque d’or dont des cloisons également d’or dessinent tous les traits. C’est l’opinion à laquelle je me suis arrêté après un examen attentif. 11 y a à la vérité fort peu de cloisons pour retenir l’émail et l’empêcher de couler; mais les beaux émaux byzantins de la collection de M. Swenigorodskoï 3) nous ont appris que les Grecs, dont la plupart des monuments émaillés sont fractionnés par des cloisons en très petites surfaces, n’ont pas reculé non plus devant la fabrication de pièces d’une dimension exceptionnelle, toujours d’ailleurs admirablement réussies.

') Durand, n.° 30.

2) Tesovo , page 72.

•1) Voyez l’ouvrage de l’abbé Schulz, Die byzantinischen Zellen-cmails der Samm.lu.ng Swenigorodskoï, Aix-la-Chapelle, 1884. Ces chefs-d’œuvre de l’art byzantin vont voir bientôt le jour dans un ouvrage spécial, accompagné de magnifiques planches, qui est actuellement sous presse.

La bordure cle cette icône, qui ne mesure pas moins de quarante-six centimètres de haut, est entièrement recouverte d’entrelacs émaillés, semés de pierreries, qui entourent sept plaques d’émail rapportées: trois circulaires, quatre ovales; trois autres plaques circulaires, qui décoraient la partie inférieure du monument, ont disparu. Dans les médaillons ovales sont représentés, deux par deux, huit saints guerriers, cuirassés, nimbés, portant la lance et le bouclier. Ces figures rappellent par leur disposition un beau camée du Cabinet de France, une sardonyx sur laquelle est représenté le Christ entre saint Georges et saint Démétrius 1). Bien que l’ensemble du tableau ne puisse prétendre à une très haute antiquité — il est très probablement du XIIe siècle — c’est certainement un des joyaux les plus précieux du Trésor de Saint-Marc. Le dessin, pour n’être pas toujours d’une absolue correction, a dans sa raideur même, dans ses données conventionnelles quelque chose de grandiose et de tout à fait susceptible de frapper l’imagination.

Une autre figure de saint Michel, qui orne un tableau à peu près de même dimension que le précédent, est un spécimen aussi extrêmement intéressant, mais malheureusement moins intact, de l’art byzantin. Cet objet, bien qu’ il ait conservé son revers en argent ciselé et doré, a subi bien des remaniements et il n’est pas difficile, au premier coup d’œil, d’y distinguer plusieurs mains 2). Saint Michel est représenté à mi-corps, de face, nimbé, les ailes éployées. De la main droite levée il fait un geste de bénédiction, de la gauche il tient un long sceptre orné de pierres précieuses. Ici les émaux n’interviennent qu’ accessoirement dans la décoration: on en a recouvert les ailes, le pourtour du nimbe, certaines parties des vêtements. Mais l’or et les pierreries jouent le principal rôle. Le visage en relief est d’or repoussé et se détache sur un champ orné de rinceaux exécutés en filigranes d’une finesse incroyable. Remarquons en passant que ce filigrane est formé d’un fil de métal unique et strié, tandis que dans la plupart des cas, en Occident et à Venise en particulier, il est généralement composé de deux ou trois fils tordus ensemble : on peut faire aisément cette comparaison sur le tableau qui nous occupé, car les bords en sont décorés précisément suivant ce dernier système, d’un effet puissant, surtout quand les rinceaux

') Chabouillet, Catalogue des camées de la Bibliothèque impériale, p. 47, n.° 267.

•) Tesoro, pi. îv.

sont accompagnés, comme c’ est ici le cas, de petits appendices roulés en forme de cônes; mais l’aspect en est moins délicat.

Le saint est vêtu d’une riche tunique, dont les manches sont ornées de bracelets, et d’un manteau dont l’étoffe est divisée en compartiments rectangulaires encadrant des rosaces. Ces compartiments et ces rosaces sont ornés d’émeraudes et de rubis. La monture des émeraudes est très curieuse: comme elles sont de forme allongée, elles sont simplement placées dans une alvéole à bord granulé dans laquelle les retiennent deux fils de métal disposés en demi-cercles, rabattus sur leurs extrémités: de la sorte la pierre conserve toute sa légèreté et tout son éclat et n’est point écrasée par la monture.

Il me faudrait de longues pages si je voulais entrer dans la description de toutes les reliures et des tableaux en orfèvrerie qui sont au Trésor de Saint-Marc ou en ont fait partie et sont aujourd’hui conservés au palais ducal. Je voudrais seulement insister sur quelques-uns des procédés décoratifs que ces monuments nous révèlent.

En général tous les émaux ont été exécutés isolément puis disposés dans un ordre symétrique sur une plaque d’or ou d’argent doré. L’intervalle entre les émaux est décoré de pierres précieuses serties dans des chatons, soit rapportés, soit ménagés dans la plaque de fond préalablement découpée. C’est un système qui a été usité en Occident. Ce qu’il y a de très particulier dans ces monuments, c’est l’emploi des perles fines, tantôt grosses, tantôt petites, enfilées et disposées autour des médaillons ou des rectangles émaillés. On pourrait citer plusieurs monuments du moyen âge français ou allemand ** où les perles ont été ainsi traitées; mais ils sont relativement rares: chez nous on a préféré les sertir ou les fixer par une branche de métal qui les traverse de part en part. Le système que je viens d’indiquer semble avoir été général à Byzance, car nous le rencontrons non seulement sur les reliures T), mais nous le retrouvons encore sur les bordures de calices, sur les couronnes. J’aurai d’ailleurs à y revenir.

Un autre genre de décoration qu’il faut aussi signaler, ce sont les compartiments d’entrelacs, non pas des entrelacs de rinceaux comme on en trouve partout, mais de véritables entrelacs à dessins géométriques comme on en rencontre en Occident dans un grand

’) Voyez Tesoro, pl. vi, vu, vin, ix, x, xi.

nombre de manuscrits et surtout clans les manuscrits anglo-saxons 1). Il faut remarquer cette particularité parce qu’elle pourrait parfois induire en erreur sur la nationalité de certains monuments. Ce n’est pas du reste seulement au Trésor de Saint-Marc que se trouvent des exemples de cette décoration. La Vierge byzantine de la cathédrale de Liège, épave du sac de 1204, offre également un exemple caractéristique de cette décoration alliée au filigrane, mais avec lequel on ne saurait la confondre 2): l’une est le résultat d’un travail de gravure, de ciselure, de repoussage ou d’estampage, tandis que l’autre est produit au moyen de métal rapporté.

Parmi les reliures du Trésor de Saint-Marc, une seule nous offre la scène de la Crucifixion exécutée sur une seule et même plaque au moyen de l’émail cloisonné 3) et encore les dimensions du sujet sont-elles loin d’atteindre celles des plaques de reliure du Trésor royal de Munich 4) ou du Trésor de Gran 5). Un tableau qui représente aussi la Crucifixion 6) offre ceci de particulier que les plaques sur lesquelles sont émaillés les personnages, le Christ, la Vierge, Saint Jean, deux anges, sont découpées suivant les contours des personnages eux-mêmes et rapportées sur une plaque de fond. Ainsi que l’indique un fragment d’inscription placé en tête de ce tableau, l’ensemble formait autrefois un reliquaire de la Vraie Croix.

Je dirai un mot de l’un des plats d’une reliure qui est conservée à la Bibliothèque de Saint-Marc 7). Sans m’appesantir sur

*) Voyez notamment, Tesoro , pl. xn.

2) Voyez une bonne reproduction de la Vierge de la cathédrale de Liège dans Y Art et l’industrie d’autrefois dans les régions de la Meuse belge , par C. de Linas, p. 81. Un reliquaire byzantin conservé dans le trésor de la cathédrale de Gran, en Hongrie, offre une bordure du même genre.

3) Tesoro, pl. xxm.

4) Publiée dans Hefner-Alteneck, Costumes, œuvres d’art et ustensiles depuis le commencement du moyen âge, 2e édition.

5) La reliure de Gran, œuvre byzantine de premier ordre, provient peut-être des bagages d’un cardinal interceptés par les Hongrois au retour de la croisade de 1204. .Je risque, après M. de Linas, ( Origines de V orfèvrerie cloisonnée, 1, 350) cette identification qui amènera peut-être à connaître la vérité. Voyez au sujet de ce vol. Riant, Des dépouilles religieuses enlevées à Constantinople au XIIIe siècle par les Latins, p. 193 (Extrait des Mém. de la Soc. des Antiq. de France, t. xxxvi); et Exuviae sacrae Constantinopolitanae , n, 63. — J’ai moi-même republié ce reliquaire dans la Gazette archéologique, année 1887, p. 215 et suiv., planche 32.

6) Tesoro, pl. tu.

7) J. Durand a décrit en quelques lignes le plat supérieur de cette reliure, mais sans se prononcer sur son âge. Annales archéologiques, xxn, p. 79.

la description des disques d’émail qui la décorent je ferai remarquer le Christ vêtu du colobium, auquel correspond sur l’autre plat une Vierge représentée également sur une croix, les mains levées, entourée de quatre inscriptions disposées à la façon des monogrammes. Inutile de parler du manuscrit que recouvre cette reliure: il est du XIVe siècle et n’a par conséquent rien à faire avec elle. Mais ce qu’il importe de faire remarquer ce sont ces fils de perles qui entourent toutes les parties de la reliure et aussi et par dessus tout le procédé de décoration mis en œuvre pour la bordure: ce n’est point de l’émail cloisonné comme pour le Christ et les médaillons qui l’accompagnent, mais bien une mosaïque de verre pourpre, vert et bleu, formée de petits fragments incrustés à froid dans des cloisons d’or, de façon à former un dessin symétrique.

Cette juxtaposition de deux systèmes de décoration bien différents, de la verroterie cloisonnée et de l’émail, dans les monuments byzantins, pour ne parler que de ceux-là, n’est du reste pas une exception: Le reliquaire de la Vraie Croix envoyée par l’empereur Justin II à sainte Radegonde et que l’on conserve à Poitiers, le plus vénérable des monuments de l’émaillerie byzantine, nous montre x) les deux procédés simultanément employés; on peut citer un monument plus moderne, mais autrement somptueux qui se trouve dans le même cas: c’est le tableau-reliquaire de la vraie Croix du trésor de Limbourg sur la Lahn qui date de Constantin Porphyrogénète * 2). Ces deux monuments suffisent amplement à établir que les deux procédés techniques, l’émail et la verroterie, ayant tous deux une origine commune, ont été pratiqués en même temps par les orfèvres de Byzance; et que le jour où l’art de l’émailleur n’eut plus de secret pour eux, ils ne renoncèrent point à ce procédé délicat du cloisonnage que nous voyons adopté dans toute l’Europe au VIe, au VIIe, au VIIIe siècle et que l’on a décoré bien à tort, suivant les pays, du nom d’orfèvrerie barbare ou mérovingienne, gothique, wisigothique, ou latino-byzantine. Les armes trouvées dans le tombeau de Childéric ou dans les fouilles de Pouan, les couronnes de Guarrazar, 1’ évangéliaire de Théodelinde au trésor de la basi-

') Publié pat- Texier, Essai sur les émailleurs et les argentiers de Limoges , planche n ; — par X. Barbier de Montault, Le trésor de Sainte-Croix de Poitiers , planche i.

2) Aus’m Weerth, Das Siegeskreuz der byzantinisclien Kaiser Constantinus VU. Porphyrogenitus and Romanus IL

lique cle Monza, les bijoux cle la Biblioteca Classense à Ravenne, le trésor de Wittislingen au Musée National de Munich offrent, à différentes époques, des spécimens d’un même art qui a son origine en Orient et que, s’il fallait lui donner un nom, je n’hésiterais pas à nommer opus persicum , œuvre de Perse ; des monuments tels que la coupe de Chosroès, conservée au Cabinet de France, ou la plaque de Wolfsheim, au Musée de Wiesbaden x), légitiment pleinement une semblable attribution.

Si la constatation de la simultanéité de l’emploi des deux procédés est aisée, il n’est pas facile d’assigner un âge à ce monument, Mgr Pasini le date avec quelque hésitation du XIIe siècle; pour ma part je pense qu’il faut le vieillir beaucoup plus. S’il est vrai que nous trouvons encore au XIIe siècle et môme plus tard en Occident le Christ vêtu du eolobium ou même à Limoges par exemple, d’une longue robe à manches, sur toutes les représentations byzantines de la Crucifixion qui se trouvent au Trésor de Saint-Marc et dont bon nombre datent au moins du XIIe siècle, le Christ n’est plus vêtu que d’un court jupon. Et, à moins que nous possédions là un échantillon d’un art particulier, byzantin de sentiment, mais spécial à un pays soumis à la domination grecque, on est autorisé à considérer les exemples que nous fournit le Trésor de Saint-Marc luimême comme offrant le type le plus généralement adopté par les Grecs au XIIe siècle. Je sais bien qu’il y a quelque difficulté à faire remonter cette œuvre jusqu’au Xe siècle: nous sommes habitués, avec quelque apparence de raison, à considérer cette époque comme l’instant de l’épanouissement de l’art byzantin le plus élevé et notre Christ ne peut avoir la prétention de passer pour un chefd’ œuvre. Cependant si cette date n’était pas admise, pour des raisons purement esthétiques, la question se compliquerait encore davantage puisqu’il nous faudrait alors remonter de plusieurs siècles en amère. On voit que la question ne laisse pas de présenter de nombreuses difficultés, lime semble toutefois impossible d’admettre que ce monument soit aussi moderne que le XIIe siècle et je laisse à d’autres plus compétents le soin de trancher définitivement la question. Je n’éprouve aucune répugnance à faire dater ce monument

]) Ce bijou qui porte une légende dans laquelle M. Gildemeister a lu le nom d’Artaxerxès a été publié par M. A. von Cohausen, Roemischer Schmelzensmuck , Wiesbaden, 1873, in-8°; et par C. de Linas, Origines de l’orfèvrerie cloisonnée,

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