‹ Le trésor de la basilique de Saint Marc à VeniseChapitre 4 sur 5 · tome i, pl. i · texte numérisé non relu

tome i, pl. i

d’une époque très reculée puisqu’il présente tous les caractères d’une ancienneté incontestable. Quant aux médaillons qui accompagnent le crucifix, il est très douteux qu’ils soient du même temps: en tout cas ils ne sont plus rangés dans l’ordre qu’ils devaient occuper.

Peut-on conclure? Il y aurait peut-être quelque témérité à le faire d’une façon tout à fait affirmative. Mais je ne dissimulerai cependant pas que faire de cette reliure un monument de la fin du VIIe ou du commencement du VIIIe siècle, antérieur aux empereurs inconoclastes (717-842) me paraîtrait absolument permis par la comparaison avec les types similaires connus; et la juxtaposition de deux procédés techniques, qui ont pu s’exclure l’un l’autre dans la suite, du moins dans cet emploi particulier, est encore une présomption de haute antiquité ]).

Avant de quitter les tableaux et les reliures byzantines, signalons une petite mosaïque portative représentant saint Jean-Baptiste 2). Ce petit monument de la plus grande finesse mesure environ 20 centimètres de haut; malheureusement il n’est pas intact et une partie importante des cubes imperceptibles qui le composaient se sont désagrégés.

Les tableaux de matières textiles de provenance byzantine sont très rares dans le Trésor de Saint-Marc; comme je l’ai déjà dit, l’incendie de 1231 dut détruire la majeure partie des étoffes; le temps s’ est chargé de venir à bout du reste: aujourd’hui Saint-Marc ne peut montrer que deux devant d’autel {frontale). L’un3) est une broderie authentique du XIIe siècle. Sur un fond de soie violette sont brodés les archanges Michel et Gabriel, debout, tenant d’une main le globe, de l’autre un sceptre. Au-dessous de ces deux figures est

0 Je ne veux point entrer ici dans le vif d’une discussion au sujet du rapport qui peut exister entre cette mosaïque de la reliure de Saint-Marc et la verroterie cloisonnée proprement dite. Je dois signaler cependant une certaine analogie entre cette reliure et une autre pièce qui se trouve à la Cathédrale de Milan. C’est une figure de l’Agneau nimbé fixée sur une reliure en ivoire. Labarte a publié ce monument ( Histoire des ends industriels, 2e édition, t. i, pl. v, p. 32) et a pris cet Agneau pour un émail cloisonné en or. Il n’y a point d’émail là-dedans. J’ai pu m’assurer récemment que ce que sertissaient les cloisons d’or était du verre taillé, rouge et vert; ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce verre a subi à sa surface non un polissage mais un travail de taille, comme on l’a fait plus tard pour les pierres précieuses. Cette pièce date du VIe siècle environ.

2) Sur les mosaïques byzantines portatives voyez le catalogue qu’en a dressé E. Müntz, dans le Bulletin monumental, t. lii, p. 233 et suiv.

3) Tesoro , planche xix, n° 42 a.

brodée une longue inscription qui nous apprend que ce frontale est une offrande de Constantin Comnène, cousin de Manuel Comnène x). Des feuillages, également brodés, bordent cette pièce d’étoffe qui, par sa date, offre un intérêt tout particulier. Je lui préfère néanmoins, au point de vue de l’art, un autre devant d’autel, sans doute de la même époque, qui représente deux anges veillant sur le corps du Christ couché dans son tombeau * 2). Le Sauveur est étendu tout de son long, les mains croisées; il est vêtu d’un petit jupon court et sous son liras droit est placé le livre de vie. Les deux anges, vêtus de longues tuniques, tiennent dans leurs mains deux éventails à longues hampes, deux Jlabella du genre de ceux que les inventaires du moyen âge nomment chérubin3). Ce sont, en effet, des chérubins qui y sont représentés : leurs figures brodées de blanc, entourées de trois paires d’ailes brodées de vert se détachent sur un fond rouge. M. de Linas a retracé dans un mémoire d’ une profonde érudition, l’histoire de ce meuble liturgique 4), depuis ces jlabella de parchemin peint ou de métal ciselé et émaillé qui ont passé pendant longtemps pour des croix de consécration jusqu’à ces vulgaires chasse-mouches en plumes de paon que l’on porte dans certaines cérémonies devant le Souverain Pontife. Je crois néanmoins que ceux de Saint-Marc lui ont échappé; ils n’auraient du reste rien apporté de nouveau à son excellente dissertation : ce sont exactement les rhipides figurés dans les fresques byzantines de l’église de Nékrési au Caucase et le flcibellum de l’Eglise russe actuelle n’en diffère que médiocrement 5). Les personnages du frontale de Saint-Marc, y compris les symboles des Evangélistes qui en garnissent les angles, se détachent sur un fond, que le temps a rendu jaune d’or, semé de croix inscrites dans des disques. La bordure surtout mérite une mention spéciale à cause des feuillages délicats qui en forment le principal motif d’ornement. Bref, comme étoffes byzantines, je n’en vois pas beaucoup que l’on puisse comparer pour la beauté et pour la fraîcheur à celle-là: il y en a bien deux ou trois au dôme d’Halberstadt qui ont la même origine et dont mon confrère et ami M. Louis Courajod,

fi Tesoro, page 77, 78.

2) Ibid., pi. Lxvm, n° 16G.

3) E. Molinier, Inventaire du trésor du Saint Siège sous Boniface VIII, article 681.

4) C. de Linas, les Disques crucifères, le ftabellum et V umbella. (Extrait de la Revue de V art chrétien, 1883 et 1884).

5) C. de Linas, ouvrage cité, p. 46, 47 et 51.

LE TEÉSOE DE SAINT MAEC DE VENISE

m’a communiqué les photographies : mais elles ne peuvent être comparées [à l’étoffe de Saint-Marc dont elle n’ont jamais eu la finesse et d’ailleurs ce sont aujourd’hui de véritables loques informes.

Si j’ai laissé de côté jusqu’ici un très beau tableau orné d’une plaque de lapis incrusté d’or et monté en argent doré, c’est que cet objet va m’amener à parler du filigrane dont j’ai déjà dit un mot et que j’aurai maintes fois à mentionner en parlant des vases liturgiques et des reliquaires du Trésor de Saint-Marc. Un mot d’abord du tableau en lui-même: il se compose d’un disque de lapis sur lequel sont rapportées des figures en bas-relief: le Christ en croix entre la Vierge et saint Jean. Ces appliques sont d’or ou d’argent doré; la chose, d’ailleurs difficile à discerner, importe peu. Les inscriptions qui accompagnent les personnages sont aussi de métal et incrustées lettre par lettre dans la pierre. C’est là un exemple fort rare d’une technique particulière aux Byzantins dont le Musée du Louvre possède un remarquable exemple dans une charmante amulette qui provient du trésor de l’abbaye de Saint-Denis et peut-être du pillage de Constantinople :); de grosses perles enfilées contournent le disque de lapis qui me paraît être du XIe ou du XII0 siècle. De la bordure extérieure du tableau, il n’y a rien à dire: elle est ornée d’entrelacs et de rinceaux repoussés, œuvre d’un artiste de la Renaissance qui y a fixé des émaux byzantins.

Mais entre cette bordure et le disque central s’étalent de grands compartiments de filigrane formé d’un double et d’un triple fil de métal tordu. De nombreuses pièces du Trésor de Saint-Marc nous montrent ce genre de décoration; l’un des plus splendides exemples est, ce grand vase arabe dont j’ai déjà parlé; un autre vase, tout à fait du même goût, a malheureusement perdu une de ses anses; un autre petit vase d’albâtre, qui a peut-être contenu des reliques, est monté tout à fait de la même manière. C’est donc là une méthode très générale et l’on est en droit de se demander si l’honneur d’avoir tordu en spirale ces élégants rinceaux doit être attribué à des orfèvres byzantins ou bien si des Occidentaux, à l’imitation des Grecs, ont produit ces merveilles d’habileté et de grâce. Pour moi, la réponse ne saurait être douteuse; quand on a tant soit peu manié les filigranes fabriqués en Occident au moyen âge et dont notre Limousin contient encore de si précieux échantillons * 2),

*) Cette amulette a été gravée par Jacquemart dans les Gemmes et Joyaux de Barbet de Jouy.

2j Voyez au sujet de quelques-unes de ces croix, II. de Lasteyrie, la Croix.

quand on a vu des ouvrages, tels que le reliquaire de la Vraie Croix du Trésor de Trêves :) ; quand on a vu d’autre part les filigranes si fins et si déliés, mais incontestablement byzantins du Trésor de Saint-Marc, il n’est pas possible d’hésiter: la plupart de ces vases ornés de filigranes ont été remontés à Venise au XIIIe siècle et ce sont là des échantillons hors ligne d’un art que les gens du moyen âge appréciaient à sa juste valeur et auquel ils avaient donné le nom d’ Opus veneticum. L ' ouvrage de Venise tel que nous le trouvons décrit en 1295 dans l’inventaire du Trésor du Saint-Siège sous Boniface VIII me paraît ne pas être autre chose: c’est* 2) bien là V Opus ad filum de opéré Venetico ; et la plupart des passages d’inventaires cités par Laborde dans son Glossaire 3) doivent être ainsi expliqués. Je serais heureux si cette opinion qu 'après Ferdinand de Lasteyrie et M. Darcel j’émettais en 1882, était définitivement adoptée par de plus compétents que moi. C’est aussi l’avis de M.81' Pasini qui dans la Préface du Trésor de Saint-Marc a fait valoir en sa faveur des arguments tout à fait probants 4). Voici du reste un certain nombre de textes nouveaux qui viennent à l’appui de cette hypothèse; on appliquait le nom d'œuvre de Venise non seulement aux pièces d’orfèvrerie filigranée d’origine vénitienne avérée mais encore aux pièces fabriquées en France à l’imitation du procédé vénitien. Dans un compte de 1393 nous lisons: « Pour avoir fait pour la rogne trois coffrets de Venise »; en 1416, nous trouvons dans V Inventaire des Joyaux du duc de Berry : a Une très grosse pomme de musc faite à triangle en manière de demi lozanges garnie d'or à ouvrage de Venise et de plusieurs petits esmaulx de plite ronds ; — une petite salière garnie d'or et ouvrage de Venise » ; — en 1417 dans la Liste des Joyaux vendus par Charles VI: u Un pié d’argent doré cl’une croix

de Gorre, Bulletin du comité des Tr. hist., section d’archéologie, 1884, p. 488 et suiv. — Barbier de Montault, la Croix à double croisillon , Bulletin de la soc. arch. de Tarn-et-Garonne, 1882, p. 33 et suiv. — Rupin, Croix byzantine de l’église d’ Aubazine, Bulletin de la soc. arch. de la Corrèze, t. i, p. 275. — Barbier de Montault et L. Palustre, Orfèvrerie et émaillerie limousines, pl. xm à xv. J’en passe et des meilleures, telles que celle du Louvre, qui provient de Saint Vincent de Laon.

9 L. Palustre et Barbier de Montault, le Trésor de Trêves, pl. xxi, xxm et xxiv.

2) Voyez ma publication de Y Inventaire du Trésor du Saint-Siège sous Boniface VIII, notamment articles 91, 92, 136.

3) Marquis de Laborde, Glossaire, au mot Venise ( ouvrage de).

*) Tesoro, Prefazione, p. 12 et suiv.

LE TEÉSOR DE SAINT MARC DE VENISE

ouvrée de V œuvre de Venise guerni de mauvaises pierreries v ; en 1467, dans Y Inventaire de Charles-le-Téméraire: a Une poire d’ or œuvrée cl jour à œuvre de Venisev. C’est assez, je crois, pour justifier une appellation qui en archéologie doit devenir classique.

Emblème clc la Confrérie' (Scola) des Orfèvres cl Joailliers Vénitiens.

’ai parlé plus haut des vases antiques du Trésor de Saint-Marc:

je demande maintenant la permission de présenter au lecteur

toute une série de monuments qui ont un caractère mixte. Je

veux parler des calices: le vase est quelquefois une gemme antique, mais la monture appartient à l’art grec du Moyen-Age. Je ne pense pas que l’on puisse trouver nulle part une réunion aussi imposante de vases sacrés: trente deux calices byzantins avec ou sans inscriptions, onze patènes avec ou sans montures, voilà ce que contient le Trésor de Saint-Marc. Je n’ai pas l’intention de passer ici en revue tous ces monuments: une semblable énumération serait des plus fastidieuses et de plus inutile. Ces monuments peuvent sans difficulté, se ramener à deux ou trois types, à deux ou trois formes et ne diffèrent que par la plus ou moins grande richesse delà décoration. Nous y retrouvons, comme en Occident, deux formes principales, le calice à anses, de dimensions assez grandes, et le calice en forme de coupe, contemporain des premiers, mais dont l’ usage a seul persisté. Je ne sais si le calice à anses a été abandonné en Orient à la même époque qu’en Occident où il disparaît à peu près généralement dans les commencements du XIIIe siècle; du reste cette indication ne pourrait nous servir pour dater les vases du Trésor de Saint-Marc qui tous sont antérieurs à cette époque.

L’usage des calices de verre, presque général aux premiers siècles de l’Eglise, cessa de bonne heure en Occident où les calices de métal et surtout de métal précieux devinrent obligatoires. Il ne paraît pas en avoir été de même dans l’église d’Orient: ici nous ne trouvons guère que des vases en agate, en sardoine ou en verre; bon nombre de ces objets sont certainement des coupes antiques auxquelles les Byzantins ont donné une destination sacrée. De même que sur les patènes nous trouvons gravées, niellées ou émaillées les paroles que prononce le prêtre en consacrant le pain, sur la majorité des calices on lit la formule de consécration du vin: c’est un motif d’ornemcn-

tation tout trouvé pour le large bandeau de métal dont l’orfèvre s’est vu contraint de sertir l’orifice des vases, bandeau retenu au pied soit par les anses, soit par des frettes de métal épousant étroitement le galbe de la pièce. J’imagine que dans l’antiquité ces coupes, qui figuraient sur les tables des riches romains, n’étaient pas montées d’une façon très différente quand on jugeait à propos de rehausser l’éclat des gemmes par des ornements d’or ou d’argent. Si l’on jette les yeux sur les planches du Trésor on verra promptement que les'orfèvres byzantins ont adopté pour ces montures deux types différents: dans le premier cas la coupe repose sur un pied très bas, ou plutôt une sorte de socle, section de cône à laquelle viennent se rattacher deux anses en volute; dans le second cas, le pied plus élevé mais également conique, tout uni, est interrompu aux deux tiers de sa hautenr par un noeud hémisphérique, légèrement aplati et tout uni. Ce pied se termine par une sorte de plateau sur lequel repose la coupe.

Il y aurait d’assez nombreuses remarques à faire sur la technique que nous révèlent ces pièces: il faut signaler, en première ligne, l’usage des bordures perlées qui est presque général, et aussi l’emploi extrêmement fréquent de fils de menues perles, décoration maintenue de distance en distance par de petits anneaux de métal. Cet usage est passé de Byzance en Occident et nous le voyons fréquemment employé chez nous du IXe au XIe siècle. Quant à la monture des pierres précieuses les Byzantins ne paraissent pas avoir vu très clairement le parti que l’on pouvait en tirer, quand elle est faite avec légèreté et de façon à laisser à la gemme tout son éclat: toutes sont faites au rabattu; système un peu maladroit que nos artistes de l’époque gothique et même de la période romane ne tardèrent pas à abandonner: les montures à griffes sont infiniment plus légères et plus élégantes. Plusieurs des calices de verre du Trésor de Saint-Marc, sont décorés de goutelettes en relief du plus gracieux effet; disposées symétriquement elles accrochent la lumière et augmentent singulièrement l’aspect transparent de la matière ; c’est là un genre de décoration à recommander à nos verriers.

L’émail intervient bien entendu très souvent dans la décoration des vases: sauf deux ou trois exceptions, il ne s’y présente du reste que d’une manière très banale et l’artiste s’est contenté de fabriquer quelques uns de ces bustes de saints que l’on rencontre sur presque tous les monuments byzantins. Une seule pièce, nous offre une coupe entièrement émaillée; bien que ce monument soit

aujourd’ hui en très mauvais état on peut facilement se faire une idée de sa décoration et d’ailleurs on a pris soin de nous en présenter la restauration complète x). De grands médaillons circulaires en émail cloisonné sont fixés sur un fond également cloisonné bleu, blanc, rouge et vert ; le dessin est échiqueté ou semé de motifs en forme de coeurs; l’effet est des plus gracieux, la forme élégante; malheureusement la coupe a perdu son support et l’orfèvre vénitien du XIIIe siècle chargé d’y suppléer lui a mis un pied de dimensions un peu exiguës.

Parmi les calices qui portent les noms de personnages historiques et de donateurs, il faut citer deux vases d’onyx qui offrent tous deux un souhait de bonheur pour l’empereur Romain. De quel Romain s’agit-il ici? il est impossible de le savoir au juste, car du Xe au XIe siècle il n’y a pas eu moins de quatre empereurs de ce nom. Mgr Pasini penche pour Romain IV Diogène, celui-là même qui est représenté en compagnie de l’ Impératrice Eudoxie sur un bel ivoire de la Bibliothèque nationale 2); cette hypothèse limiterait la fabrication des deux calices de Saint-Marc entre les années 1067 et 1071. Un troisième calice présente le nom du patrice Sisinnius 3), logothète général; ce nom a été porté par beaucoup de fonctionnaires: Durand 4) a cependant remarqué qu’en 996 un Sisinnius fut archevêque de Constantinople: il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ce calice eût été dédié par lui.

Je ne voudrais pas quitter les calices sans dire un mot d’ une pièce qui m’a paru particulièrement intéressante 5). Elle affecte la forme d’ un gobelet porté sur un pied en cristal de roche gravé d’ élégants rinceaux. Le gobelet se compose lui-même de plaques de cristal de forme rectangulaire, réunies par de larges bandeaux d’argent doré décorés d’émaux cloisonnés non rapportés mais exécutés sia1 la monture même: ce sont des losanges alternant avec des points et disposés symétriquement. Pour obtenir les cavités nécessaires à l’établissement des cloisons de métal, il a fallu que la monture fût assez épaisse et en quelque sorte composée de deux pla-

') Tesoro, pl. xxxvm, n° 70.

2) Chabouillet, Catalogue raisonné des camées ... de la Bibliothèque impériale, n° 3268.

3) Tesoro, pl. xlii, n° 85.

4) Durand, n° 85.

5) Tesoro, pl. xlv, n° 97.

ques: une plaque emboutie et émaillée et une autre tout unie, destinée à cacher à l’ intérieur du vase, le revers des émaux.

Ce n’est point du reste le seul monument du Trésor qui soit ainsi composé de plaques de pierres dures: un vase en onyx 1) est dans le même cas. Il est à huit pans et formé de deux parties de même forme, mais de diamètre différent, superposées. Toutes les plaques sont serties dans une monture d’argent doré, ornée d’un perlé, et l’anse ciselée est décorée de feuillages. Cet objet rappelle beaucoup par sa forme, un autre monument byzantin conservé en France dans l’église de Beaulieu, en Limousin 2). Ce reliquaire se compose de deux cylindres d’argent, de diamètres différents, superposés et entourés comme d’un réseau d’une armature ajourée, formée de feuilles d’argent plaquées sur des lames de cuivre rouge. Cette armature maintenait autrefois une enveloppe composée de parchemin lamé d’or. Sur le couvercle s’attache une anse hémicirculaire, tournant sur pivots, décorée d’un monogramme grec niellé. Pour qui a vu les deux monuments, il est impossible de ne pas admettre que l’un et l’autre ont une origine commune.

J’ai déjà dit un mot des calices en verre: l’art du verrier byzantin est encore représenté dans le Trésor par d’autres pièces, des lampes 3) et des patènes 4), toutes montées en orfèvrerie. L’ une de ces dernières, sorte de patère, munie d’un long manche gemmé 5) sur lequel se dresse un petit oiseau d’argent, est particulièrement curieuse: de ses grandes dimensions on peut conclure qu’elle ne servait point au même usage que les patènes ordinaires, mais plus probablement à placer le pain bénit, que Ton distribuait aux fidèles à l’issue de la messe. Tous ces verres sont ou taillés à facettes, ou munis de rosaces en relief, mais au point de vue de l’art du verrier, la perle du Trésor est certainement une belle coupe émaillée et dorée dont il est assez difficile de dire exactement l’origine.

Cet objet est certainement l’un des plus curieux et l’un des plus beaux du Trésor; c’est aussi un de ceux sur lesquels il est bien diflieile de se prononcer. Tous ceux qui s’en sont occupés jusqu’ici

‘) Tesoro, pl. xxxvn, n° 68.

5) Voyez mon Orfèvrerie Limousine à V exposition de Tulle en 1887, Paris, 1888 ; n° 58.

3) Tesoro, pl. uv, n° 123 à 127.

4) Ibid., pl. xi, ix, n° 107 à 110.

5) Ibid., n° 107.

l’ont, si je ne me trompe, considéré comme appartenant à l’art romain. Durand qui lui a consacré un paragraphe spécial dans ses articles sur le Trésor de Saint-Marc *), trouve que sa décoration « rappelle l’antique » et il le compare à un vase provenant de Nîmes, qui fait partie de la collection des verres du Musée du Louvre, lequel vase est émaillé. Toutefois cet auteur ne semble émettre cette opinion que d’une façon assez timide.

Il est inutile d’insister sur sa forme: elle est fort simple, sa large panse déprimée est surmontée d’un bord renversé en chanfrein. Deux cercles d’argent doré l’enserrent, et deux anses en volutes, dont la partie supérieure contient un quatrefeuille, complètent cette monture d’une élégance extrême. Chose remarquable, le centre de chaque quatrefeuille enchâsse un saphir. Le verre est de teinte très foncée, lie de vin. La décoration de la panse est faite au moyen d’émaux ou de pâtes colorées et d’or: elle consiste en sept médaillons circulaires, bordés d’or et de marguerites blanches, vertes et rouges; dans ces médaillons on voit des scènes d’un caractère entièrement antique et païen. Un homme nu, tenant un thyrse et vêtu d’un manteau flottant. — Un homme (?) assis, tenant en main une lance et ayant près de lui un carquois; un amour vêtu d’une longue tunique, debout sur une colonne dressée devant lui, semble lui parler; — Un homme nu et debout entre deux colonnes et s’appuyant sur Tune d’elles; — Un vieillard vêtu de long et tenant un litaus ; — Un homme casqué, vêtu d’un manteau flottant et exécutant une danse; — Une femme demi-nue, tenant une faucille, appuyée à une colonne; — Un homme demi-nu, assis sur un escabeau, le bras droit étendu et désignant un masque de la main gauche. Dans les écoinçons, entre chacun des grands médaillons, s’en trouvent de plus petits, contenant des tête de profil, diadémées d’or, ressemblant à des monnaies. Sur le bord, nous retrouvons des ornements d’or et des marguerites polychromes. Mais à l’intérieur du bord et au bas de la panse, le système de décoration change, et ce n’est pas sans étonnement qu’on y trouve des inscriptions ou des pseudo-inscriptions en caractères coufiques.

Mg.r Pasini pense que le vase est romain; que la monture est byzantine; que les caractères coufiques sont une addition postérieure. J’avoue qu’il m’est impossible de partager cette opinion. Pour moi l’ensemble date d’une même époque et est byzantin. Pour les

') Durand, n.° 107.

anses, la chose ne peut être douteuse: de nombreux vases du Trésor nous montrent les mêmes formes. Restent les caractères coufiques et les sujets antiques: aucun arabisant n’a pu lire les premiers, et je suis autorisé à adopter l’opinion d’Amari qui « serait tenté d’y voir une imitation exécutée par un ignorant. » Or nous connaissons au Moyen Age, en Occident, de nombreuses imitations de ces caractères coufiques, du XIIe au XIVe siècle; ne peut-on supposer avec beaucoup de vraisemblance que les Byzantins ont compris eux aussi le parti qu’on pouvait tirer d’une épigraphie, dont les Orientaux euxmêmes avaient fait des motifs de décoration? Quant aux sujets antiques et païens, leur présence sur une œuvre byzantine est-elle si inexplicable qu’on le pense? Nous connaissons l’art byzantin, surtout par des monuments religieux, mais cependant le mobilier civil est représenté aussi dans nos Musées et dans les collections particulières, par d’autres monuments, surtout par toute une série de coffrets d’ivoire l) de forme rectangulaire, à couvercles plats ou à quatre rampants, dont toute la décoration est empruntée à l’antiquité, à la mythologie et aussi à l’orient: les Travaux d’Hercule, les Jeux du Cirque y coudoient les animaux affrontés, empruntés aux étoffes persanes. L’un des motifs de décoration les plus communs sur ces coffrets, consiste précisément dans la représentation de petits bustes d’hommes, imités de monnaies antiques; c’est encore ce genre d’ornement que l’on retrouve sur le vase de Saint-Marc. Je conclus: à mon avis, le vase de Saint-Marc appartient à l’art byzantin, et je pense qu’on peut provisoirement lui assigner la même date qu’aux coffrets d’ivoire, c’est-à-dire le VIIIe ou le IXe siècle.

*) Ces coffrets, qui en occident ont servi souvent d’enveloppes à des reliques rapportées d’Orieut, et que l’on retrouve en Italie et jusqu’en Allemagne, n’ont pas encore été publiés en très grand nombre; du reste il suffit d’en voir deux on trois exemples pour avoir une idée de l’art qu’ils nous révèlent. Ceux de la collection Basilewsky ont été publiés par M. A. Darcel, dans le Catalogue de cette collection, planches vm et ix.

Je n’en finirais point si je voulais énumérer tous les objets curieux que contient le Trésor, et qui mériteraient une longue étude et des développements que je ne puis donner au rapide tableau que je trace ici. Je passe sous silence, les cornes de licorne montées en argent, les reliquaires en forme de tableaux que les artistes de la Renaissance ont placés sur des pieds en orfèvrerie, les burettes et les navettes avec montures byzantines ou vénitiennes, etc. Je dois m’en tenir aux seules pièces véritablement importantes.

Une petite erreur à rectifier: l’un des plus vénérables reliquaires du Trésor de Saint-Marc, une église à coupole en argent, œuvre byzantine du XIe ou du XIIe siècle a donné lieu à des discussions qui me paraissent bien inutiles: autrefois on voulait y voir une imitation de l’église Sainte-Sophie, aujourd’hui les archéologues y reconnaissent un reliquaire en forme d’église et en prennent texte pour conclure que si en Occident on fit, notamment sur les bords du Rhin, une quantité de châsses reproduisant des édifices d’architecture, on en faisait aussi en Orient. Il y a là un malentendu. Il est très vrai que l’église d’argent de Saint-Marc sert aujourd’hui de reliquaire; il est non moins vrai qu’une église byzantine du même genre, qui se trouve au trésor d’Aix-la-Chapelle, renferme le chef de Saint Anastase x); mais ce qui est non moins vrai, c’est que dans l’église d’Orient, ces deux monuments n’ont jamais servi de reliquaires: l’un et l’autre étaient destinés à contenir la réserve eucharistique, et ce genre de récipient a un nom significatif.• on l’appelle artophoron , littéralement vase à porter le pain. Il n’y a pas de doute possible: l’usage s’en est perpétué en Orient et on a publié dernièrement un monument tout semblable, mais de fabrication presque moderne * 2). Je suppose même que ce

‘) Bock, Karls des Grossen Pfalzkapelle, Aix, 1866, page 93.

2) Pulsky, Radisics et Molinier, Chefs d’oeuvre d’ orfèvrerie de l’exposition de Budapest, t. i.

furent des objets de ce genre importés en Occident qui donnèrent naissance à ces châsses à coupoles, assez particulières de forme, dont on trouve quelques échantillons sur les bords du Rhin, et dont la châsse qui, de la collection Soltykoff, est passée au Musée de South Kensington, est le plus bel exemple que l’on puisse citer. A tout prendre ces reliquaires ressemblent beaucoup plus à un artophoron qu’à une église romane des bords du Rhin.

Une image de la Panagia, en argent doré, placée dans un récipient en cristal de roche, reposant sur une couronne votive Q décorée d’émaux cloisonnés, me paraît former un monument disparate où je flaire quelque supercherie faite avec la plus entière bonne foi, mais que les archéologues ne doivent accepter que sous toutes réserves. Le buste d’un empereur Léon, représenté sur l’une des plaques émaillées, nous reporterait, si l’on adopte l’opinion de Mg.r Pasini, au Ve siècle, au règne de Léon Ier; en l’absence de terme de comparaison, je donnerai à la couronne une date encore très respectable, mais plus modeste: je penche à croire que l’émail nous offre les traits de l’empereur Léon VI (886-911). Quant à la figurine de la Panagia, je ne suis pas même certain qu’elle soit byzantine: elle pourrait parfaitement sortir d’un atelier vénitien fortement influencé par l’art grec.

La Madone de Saint-Marc 2), qui a fait l’objet d’un travail spécial de M. Veludo, ne fait pas à proprement parler partie du Trésor: il est cependant impossible de la passer sous silence. Cette peinture byzantine, entourée de plaques d’or et d’émaux, placée dans un cadre en orfèvrerie exécuté à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle, a subi plusieurs fois des restaurations et elle disparaît en partie sous les bijoux et les ex-votos qu’y ont suspendus les fidèles. Elle offre l’image de la Vierge à mi-corps, soutenant devant elle l’Enfant Jésus; comme oeuvre d’art, il n’y a rien à en dire; le visage de la Vierge, assez doux, a cet air insignifiant que le canon byzantin impose si souvent aux personnages. Ce n’est en somme qu’au point de vue historique et hagiographique que la Madone de Saint-Mare offre quelque intérêt. Je n’ai pas l’intention de refaire ici le travail très complet de M. Veludo: je tiens seulement à en faire connaître les conclusions qui sont un peu négatives. Il ne faut y voir ni la Panagia Nieopea , ni la Panagia Odogetria, donnée au Ve siècle par

') Tesoro, planche l, n.° 111.

9 Ibid., planches xxn et xxii a.

Eudoxie, veuve de Théodose le Jeune, à l’impératrice Pulchérie. Apportée à Venise, probablement entre les années 1204 et 120G, c’est peut-être une copie faite au Xe siècle d’après Y Odogetrici; et d’après les Saints représentés sur la bordure, on peut supposer que son lieu d’origine est Y Apostoleon, église dont parle Villehardouin.

Ecria destiné à contenir la couronne ducale (XVIe siècle), dessin d’après nature appartenant à M. Florent Willems.

PMI

a Pala d’oro est un monument célèbre dans toute l’Europe;

c’est certainement avec le pcdiotto de Saint Ambroise, à

Milan, le plus somptueux monument d’orfèvrerie qui existe.

Malheureusement la Pala a été remaniée et restaurée plu-

sieurs fois; mais si ces restaurations lui ont fait perdre une partie de son intérêt au point de vue archéologique, au point de vue de l’effet général, elle conserve encore toute sa splendeur. Je me contenterai de donner ici une brève description de l’objet, renvoyant ceux qui ne l’ont pas vu aux planches du Trésor. Ce que je tiens surtout à mettre en lumière, ce sont les résultats nouveaux de l’enquête à laquelle s’est livré M. Veluclo au sujet de ce monument.

La Pala l) qui, de devant d’autel est devenue un retable, est placée en arrière du maître-autel de la basilique: elle forme un tableau de 3 mètres 48 centimètres de largeur, sur 1 mètre 40 centimètres de hauteur. Elle se compose de plaques d’or ou d’argent doré émaillées, réunies dans une monture chargent doré, ornée de pierreries. Avant la dernière restauration (1847), elle comprenait deux parties bien distinctes, mobiles et pouvant se replier l’une sur l’autre, de haut en bas; maintenant le tout forme un ensemble complètement fixe.

Le centre de la partie supérieure est occupé par un grand médaillon quadrilobé, offrant l’image de l’archange Michel; six grandes plaques, trois à gauche, trois à droite, disposées sous des arcades, représentant l’entrée à Jérusalem, Jésus descendant aux limbes, la Crucifixion, l’Ascension, la Pentecôte, la mort de la Vierge. La partie inférieure offre trois rangées de plaques superposées les unes au dessus des autres, disposées sous des arcades d’architecture, à droite et à gauche d’un grand compartiment central, occupé par la figure du Christ. En outre une quatrième rangée de plaques rectangulaires forme bordure sur trois des côtés de la Pala. Les Archanges, lesApôtres, les Prophètes sont représentés sur les trois pre-

*) Tesoro, planche xv à xx.

G6 LE TRÉSOR DE SAINT MARC DE VENISE

mières rangées, et sur les plaques en bordure nous voyons se dérouler des scènes empruntées au Nouveau Testament, puis l’histoire de Saint Marc.

Au dessous du Christ, on voit d’abord au centre la Panagia, debout, les mains ouvertes et étendues, dans l’attitude des orantes, et, à droite et à gauche, deux figures debout: Une impératrice byzantine, accompagnée d’une inscription qui donne son nom, Irène; un personnage également debout, désigné par l’inscription latine comme étant le doge de Venise, Ordelaffo Falier, mais qui en réalité est un empereur, sans doute Jean Comnène (1118-1143). Enfin à droite et à gauche des plaques précédentes sont deux autres plaques d’émail, portant une inscription latine relative aux remaniements de la Palet, et c’est précisément sur l’interprétation de cette inscription que les avis sont partagés.

En résumé d’après M. Veludo nous possédons peut-être dans le monument tel qu’il est aujourd’hui quelques vestiges de la première Pala, commandée à Constantinople par Pierre Orseolo (976-978); remaniée en 1105 sous le dogat de Falier, avec le concours d’orfèvres grecs, elle subit encore des embellissements sous Pietro Ziani (1205-1229) et enfin, au XIVe siècle, sous Andrea Dandolo, elle reçut la décoration architecturale qu’elle possède aujourd’hui. Quant à la partie supérieure de la Pala, elle aurait ôté enlevée en 1204 de l’église du couvent du Tout-Puissant, à Constantinople, élevé par Jean Comnène. C’est du moins ce qui semble résulter de la relation de la visite faite au Trésor en 1438 par le patriarche de Constantinople. Ajoutons que Durand, dans l’excellente étude qu’il a publiée sur la Pala , soupçonnait déjà quelque chose d’analogue; Lazari l) était du même avis. L’opinion de ces deux archéologues très autorisés, reçoit donc maintenant, à la suite des recherches de M. Veludo, une éclatante confirmation.

Je ne pousserai pas plus loin l’étude des monuments byzantins du Trésor de Saint-Marc; ceux qui voudront les étudier de plus près n’ont qu’à lire l’ouvrage de Mg.' Pasini, et aussi aller voir les objets à Venise même. C’est là une visite indispensable, qu’aucune description ne saurait suppléer. Mais avant de parler brièvement des oeuvres d’orfèvrerie vénitienne, je dois dire encore un mot d’un objet célèbre entre tous.

' ) Guida di Venez,' a, page 21.

La Chaire de Saint Marc est un monument qui depuis cinquante ans préocupe beaucoup les archéologues, bien qu’à vrai dire les nombreuses dissertations auxquelles elle a donné lieu ne leur fasse guère honneur; il est impossible d’imaginer une pareille cacophonie d’opinions: j’imiterai la prudente réserve de Mg.r Pasini à son sujet, aussi bien n’aurais-je aucune compétence pour séparer les combattants et attribuer la victoire à l’un plutôt qu’à l’autre des adversaires.

Ce siège est monolithe et taillé dans un bloc de cipolin. Il a la forme d’un fauteuil à haut dossier muni de deux accoudoirs fort élevés. Entièrement recouvert de sculptures grossières, il offre sur un fond semé d’étoiles en relief, les représentations des quatre Evangélistes, debout, drapés à l’antique, de chaque côté de la croix; la figure de l’Agneau Mystique au pied d’un arbre, enfin les symboles des Evangélistes. Au dessus des symboles de Saint Mathieu et de Saint Luc, à l’extérieur des accoudoirs, sont figurés de chaque côté, cinq cierges ardents. Enfin d’après les descriptions anciennes on a supposé que certaines parties étaient recouvertes de plaques d’ivoire. C’est à n’en pas douter un siège épiscopal; reste à savoir de quelle époque il date. Si les sculptures ont ôté exécutées en même temps que le siège, ce qui d’ailleurs semble douteux, il ne peut être antérieur au Ve siècle, car on sait que c’est à cette époque que commencent à paraître sur les monuments les symboles des Evangélistes x) ; en tout cas le monument passe pour être antérieur au VIIe siècle. D’après la chronique d’Andrea Dandolo 2), il aurait été en 630 enlevé d’Alexandrie par l’empereur Héraclius, qui le transporta à Constantinople, puis en fit présent au patriarche de Grado, Primigenius. La Chaire de Saint Marc resta à Grado jusque vers 1520 environ; ce ne fut qu’à cette époque qu’elle

) Martigny, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, page 296. !) Tesoro, page 106.

fut transportée à Venise et placée à Saint-Marc, derrière le Maître- Autel; après avoir occupé clans l’église divers emplacements; on finit, dans notre siècle, par la renfermer dans le Trésor.

Je n’ai pas parlé jusqu’ici de l’inscription gravée sur la chaire: car elle porte une inscription et c’est à ce propos que les archéologues diffèrent de sentiment. Depuis 1833, elle a donné lieu à neuf mémoires différents, dont l’un, celui du Père Secchi l) n’a pas moins de 390 pages in-4.°; les uns ont lu l’inscription en latin et ont considéré l’inscription comme tracée en caractères lombardiques ; les autres l’ont lue en hébreu, d’autres enfin en grec transcrit avec des caractère hébraïques. Il est difficile, au milieu de ces lectures si différentes, de prendre une moyenne. La plus récente traduction date de 1880: « Chaire de Saint-Marc qui établit l’Evangile à Alexandrie ». Les mauvaises langues prétendent qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que cette inscription soit difficile à lire et à interpréter, car la description minutieuse de la chaire, faite en 1839 par le chanoine Molin n’en souffle mot. Jetons un voile sur ce chapitre humiliant pour l’archéologie.

') La Cattedra Alessandrina di S. Marco eoangelista e martire conseroata in Venez ia entro il Tesoro Marciano , Venise, 1853, in-4.°

Ostensoir ancien serrant à exposer toutes les SS. reliques de S. Marc; dessin extrait de l’ouvrage de G. Tiepolo, Trattato délie SS. Rclic/uie, etc. 1617.

Peut-être faut-il attribuer à la facilité avec laquelle les Vénitiens pouvaient se procurer les merveilles fabriquées en Orient ou à Constantinople, la pénurie des monuments d’orfèvrerie vénitienne d’une période un peu ancienne du Moyen âge. Quoiqu’il en soit le Trésor de Saint-Marc est très pauvre à ce point de vue; et le seul objet plus ancien que les montures filigranées que nous avons déjà signalées n’a pas été fabriqué à Venise, mais à Aquilée très probablement. C’est la couverture de l’Evangile de Saint Marc.

Cette reliure Q, ou plutôt cette boite, consiste en deux ais de bois recouverts de plaques d’argent repoussées et estampées. D’un côté on voit Saint Pierre envoyant Saint Marc à Alexandrie pour y prêcher la Foi; de l’autre sont représentés la Crucifixion, Saint Marc écrivant son Evangile et enfin Saint Marc présentant à Saint Pierre, Saint Hermagoras, évêque d’Aquilée. Des rinceaux affectantà peu près la forme de C adossés et fleuronnés sont estampés sur les bordures où sont lixées les armes parlantes d’Aquilée, ainsi que les armes, parlantes aussi, des délia Torre, dans la famille desquels le patriarchat d’Aquilée demeura de 1272 à 1348. Si nous tenons compte de l’état de barbarie relative dans lequel devait se trouver l’art dans cette ville au XIIIe siècle, nous n’aurons pas de peine à admettre que cette reliure, qui trahit des tendances archaïques, soit précisément du XIIIe siècle; c’est du reste l’époque qu’indique l’accoutrement des personnages. Inutile de dire que le fragment de manuscrit que contient cette boîte est très postérieur à Saint Marc. Il date du VIe siècle; depuis longtemps célèbre, puisque de nombreux pèlerins, parmi lesquels on compte Charlemagne, y ont inscrit leurs noms, ce manuscrit était conservé à Aquilée; au XIVe siècle, l’empereur Charles IV en envoya quelques feuillets à Prague; au XVe

') Tesoro, planche v, d.° 5.

siècle, il fut transporté à Cividale, et les Vénitiens y prirent l’Evangile selon Saint Marc; la partie du manuscrit restée en Frioul s’est conservée, les feuillets apportés à Venise ont disparu grâce à l’humidité.

Si je signale une grande couverture d’Evangéliaire en argent repoussé l), c’est que je ne suis pas absolument fixé sur sa nationalité: Le Christ de Majesté qui la décore a l’ampleur des sculptures françaises du XIIIe siècle, et je ne serais pas très étonné qu’elle fut l’œuvre de quelqu’un de nos compatriotes, peut-être d’un flamand travaillant pour la cour latine de Constantinople, comme ce Gérard qui a signé le reliquaire de la Vraie Croix 2), appartenant à l’empereur Henri de Flandre (1206-1216).

J’avoue que le grand devant d’autel de Saint-Marc 3), en argent repoussé et doré, me laisse absolument froid; il appartient, ou du moins il appartenait à l’art vénitien du XIIIe siècle, car ses figures d’apôtres et les scènes empruntées à la vie du saint patron de Venise, ne m’inspirent qu’une confiance limitée: je craindrais de m’appesantir sur quelque détail, sorti du cerveau d’un orfèvre moderne, car là aussi la manie de restauration a fait son œuvre. J’en dirai autant du reliquaire du bras de Saint George.s 4). Ce récipient en forme de cornet porté sur un trépied formé de tiges végétales, est d’un galbe original; les émaux translucides sur relief qui le décorent, méritent confiance, mais je ne saurais admettre que la statuette du saint, qui surmonte le reliquaire, soit du XIVe siècle: les artistes gothiques ne faisaient point cabrer les chevaux de la sorte, et je crois bien que celui-ci sort d’une écurie toute moderne.

Beaucoup plus intéressant est le devant d’autel d’argent doré qui, de la cathédrale de Venise, est passé à Saint-Marc 5). Offert en 1408 par un pape Vénitien, Grégoire XII (Angelo Correr), il est tout à fait vénitien aussi de style et d’ornementation. Il faut sans doute en attribuer la composition à l’un des membres de cette famille vénitienne qui a compté tant d’orfèvres, les da Sesto. D’architecture un peu compliquée, il offre sur deux rangs une série d’apôtres et de saints présidés par le Christ et par Saint Pierre. C’est brutal de faire,

*) Tesoro, planche xiv, n.° 16.

2) Ibid., planche xxv, n.° 28.

3) Ibid., planche lxvi, n.° 163.

4) Ibid., planche xxx, n.° 45, planche xxxi, n.° 46.

5) Ibid., planche lxvi, n.° 162.

vulgaire de physionomie, et l’on y sent une influence allemande qui se prolonge à Venise bien tard dans le XVe siècle; les candélabres en argent doré, que la stupidité des guides continue à décorer du nom de Benvenuto Cellini * 2 3 4), appartiennent au même courant artistique, et nous offrent un gothique vénitien, je ne dis pas italien, complètement épanoui. Pour ces flambeaux nous avons encore une date approximative : ils ont été offerts par le doge Cristoforo Moro (+ 1471).

Parmi les autres pièces d’orfèvrerie italiennes, je ne vois en fait de pièces importantes à signaler que le reliquaire de la colonne de la flagellation. C’est un reliquaire topique en ce sens que l’artiste a représenté le Christ à la colonne entre deux boufreaux, et a enchâssé la relique sur la colonne elle-même; ce groupe de grandes dimensions, date de 1375, et il peut servir de terme de comparaison pour fixer l’époque de quelques autres monuments d’origine italienne, ivoires ou pièces d’orfèvrerie, qui se trouvent dans diverses collections. En descendant jusqu’au XVIe siècle, il faudrait citer le reliquaire d’Irène Ducas, femme d’Alexis Comnène, croix d’un galbe excellent en argent doré 2); le reliquaire de la pourpre du Christ 3), destiné à renfermer une relique donnée en 1463 à la Confrérie de la Charité par le cardinal Bessarion. Le baiser de paix en or et en argent, orné d’une énorme perle baroque, légué en 1546 par le cardinal Marino Grimani 4), n’est guère recommandable par sa forme assez lourde. et ne se sauve que par sa très grande richesse; un autre baiser de paix5), donné par Grégoire XIV (+ 1591), est meilleur de composition, mais je n’aime ni les tortues qui lui servent de pieds, ni ses colon nettes à fût imbriqué comme des troncs de palmiers; le groupe représentant l’enfant Jésus, accompagné de deux anges, qui termine le monument, ne mérite pas non plus de vifs éloges.

') Tesovo, planche lix, n.° 142; pi. uxa, n.n 143.

2) Ibid., planche xxv, n.° 29.

3) Ibid., planche xxv, n.° 30.

*) Ibid., planche lvii, n.° 136.

5) Ibid., planche lvii, n° 137.

Tableau peint par Gabriel Cagliari, en soucenir de l’Ambassade Persane à Venise en 1693; existant clans la Salle dite des quatre portes au Palais Ducal à Venise.

Je ne trouve pas que le Trésor de Saint-Marc possède une série d’étoffes à la hauteur du reste, et sur ce point il ne saurait soutenir la comparaison avec les trésors des grandes églises d’Allemagne, si bien pourvues en tissus précieux, qu’ils ont pu fournir à tous les Musées, sans s’appauvrir sensiblement, des séries très complètes pour l’histoire de l’industrie textile au Moyen âge. Des chasubles du XVIIIe siècle, pour riches qu’elles soient, ne méritent pas d’arrêter longtemps le visiteur1); j’en dirai presque autant des guipures italiennes que je ne puis à proprement parler me décider à ranger absolument parmi les objets d’art 2).

On peut dire que Venise s’est fournie de tapisseries presqu’exclusivement à l’étranger, soit en Flandre, soit à Florence; cet art n’y a jamais pris une grande expansion 3). C’est à l’art flamand qu’appartient une série de tapisseries de laine de petites dimensions, représentant des scènes de la Passion: elles ont été tissées spécialement pour Saint-Marc ainsi que l’indique le lion ailé, huit fois répété sur la bordure de chacune des pièces 4). Une tenture en' deux pièces pour les dossiers des stalles du choeur de Saint-Marc 5), or, argent et soie, a été tissée à Florence par le flamand Jean Rost sur les cartons dessinés par Jacopo Sansovino (1550); elle représente des scènes de la vie de Saint Marc.

Un ancien usage voulait que chaque doge donnât â la basilique de Saint-Marc un devant d’autel: c’est lâ l’origine de deux des pièces qui se trouvent aujourd’hui au Trésor. L’une 6) est un présent du doge Alvise Mocenigo et est en quelque sorte un monu-

’) Tesoro, planches lxxi, lxxii, lxxii.

2) Ibid., planches lxxiv, lxxv.

3) Voyez E. Muntz, La Tapisserie, 238, 239.

*) Tesoro, planches lxxxiv à lxxxviii.

5) Ibid., planche lxxviii.

6) Ibid., planche lxxii, n.° 182.

ment commémoratif de la bataille de Lépante (1571); l’autre x) date de 1595 et a été donnée par le doge Marino Grimani. L’une et l’autre, en or et en soie, sortent très probablement des ateliers florentins; pour la dernière au moins la chose est certaine; elle a été exécutée par Marco Argimoni d’après un carton du Bronzino.

On a donné le nom de trôné ducal à une belle chaire en noyer sculpté qui, du palais, a été transportée il y a peu d’années au Trésor * 2). C’est sur ce siège que le doge se serait, dit-on, assis quand il assistait aux offices. Si cette tradition n’a l’air ni bien ancienne ni bien respectable, l’objet en lui-même est un meuble charmant qui appartient à la première moitié du XVIe siècle; on serait presque tenté, tant les ornements en sont fins et élégants, de le faire remonter jusqu’au XVe. Sur le dossier, surmonté du lion de Saint-Marc, deux anges, debout de chaque coté d’un candélabre, jouent des cymbales et du violon. Je ne connais en fait de meuble vénitien rien d’aussi délicat. Aussi bien est-ce par un regard jeté sur ces fines sculptures que nous terminerons cette visite au Trésor de Saint-Marc en engageant une dernière fois le lecteur à l’aller visiter.

fi Tesoro, planche lxxxii, n.° 181.

2) Ibid., planche lxx, n.° 1G8.

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