‹ Le trésor de la curiosité, tiré des catalogues de vente de tableaux, dessins, estampes, livres, marbres, bronzes, ivoires, terres cuites, vitraux, médailles, armes, precelaines, meubles, émaux, laques et autres objets d'art;Chapitre 4 sur 209 · VI LETTRE A L'AUTEUR · texte numérisé non relu

VI LETTRE A L'AUTEUR

Van de Velde. Tous ces artistes peuvent avoir les mt^mes prétentions au titre de peintre, qu*un satirique, un faiseur d'épigrammes, de sonnets, d'élégies, de poëraes didactiques, a le droit d*aspirer au titre de poète. »

Cette sévérité sied à un maître s*adressant à des élèves qui pour la plupart ne seront jamais que des imitateurs. Il leur recommande les modèles sur les traces desquels on ne peut jamais s'égarer ; mais les préceptes qui s'adressent au peintre ne sont pas faits pour le curieux; et quel tort ne ferait-on pas à une collection de tableaux, s'il fallait en exclure Téniers, Brauvirer, Ostade, Le Bourguignon, Watteau, Claude et Van de Velde?

A côté de la jouissance de la vue, il y a celle de la possession, celle qui se satisfait au coin du foyer, qui dispense d'aller à certains jours frapper à la porte des piusées ou solliciter la faveur d'une courte admission dans les galeries de quelques princes de la richesse,

Pour avoir des tableaux, il faut nécessairemept être moins exclusif et croire que Léonard de Vinci, Raphaël et Titien n'ont pas emporté dans leur tombe tous les secrets de la peinture. Leurs chefs-d'œuvre sont depuis longtemps hors de la circulation, ils sont la propriété inaliénable des états qui les possèdent. Enlevés, repris tour à tour par la conquête, c'est la seule hérédité, la seule légitimité quç les révolutions respectent ; mais ces chefs-d'œuvre eux-mêmes sont-ils bien les véritables productions de ces héros de l'art? L'original est-il à Paris, à Londres, à Florence, à Rome, à Munich, à Vienne, à Dresde ou à Berlin? Il n'est pas jusqu'à Saint-Pétersbourg qui ne s'indigne (le ne posséder qu'une copie. L'Europe entière se dispute les œuvres de quelques grands maîtres qui, malgré la fécondité de leur génie, n'ont que trop peu produit. Et ces œuvres si rares dont l'authenticité n'est pas contestée, s'il en est, qu'ont» elles conservé de la main du maître, et que ne leur ont pas enlevé le temps et les ravages de la restauration? Ainsi, de

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séYérilé en exclusion, on en arriverait presque à conclure que le petit nombre de tableaux dignes de Tadmiration humaine ont disparu.

U faut prendre les arts comme ils Tiennent et comme ils sont. U faut être qurieux de tout ce qui charme les yeux et Tesprit. A ce compte, on peut avoir môme des tulipes, des oiseaux et des papillons, à plus forte raison des demeures commodes et élégamment ornées, des meubles précieux, de beaux bronzes, des gravures, des dessins, des tableaux. Que le goût soit comme Tesprit, qu'il ne se hisse pas sur d'inaccessibles hauteurs, qu'il soit cette faculté de tous les instants qui s'applique à tous les sujets, et qui se renouvelle sans cesse par l'inépuisable ressource du naturel.

C'était surtout la qualité de ces bienheureux du siècle dernier, des dignes possesseurs de ces bons tableaux de toutes les écoles et de tous les genres, dispersés depuis longtemps pour la plupart, et dont se sont enrichis notre musée et l&è grandes collections d'Angleterre, cercle d'esprits d'élite où se coudoyent les marchands de tableaux, les écrivains de catalogues, les magistrats, les financiers, les gros bourgeois, les maréchaux de France, les grandes dames et jusqu'aux favorites de la royauté liberiine.

L'histoire des peintres se complète par celle des curieux, et les calalogues de leurs cabinets doivent èlre recherchés comme des mémoires. C'est là l'idée qui vous a conduit à l'étude, en apparence si ingrate, de cet état civil des tableaux, des dessins, des estampes, des bronzes, des terres cuites, des pierres gravées, des porcelaines, du laque, des vieux meubles. Ce travail de commissaire priseur est devenu dans vos mains une œuvre littéraire.

Les curieux datent de loin : il y en avait dans Tantiquitc. Le» lettres de Pline, les épilres de Ciccron, les ruines de Rome, de Pompéia et d'Herculanum en font foi. Ces console et proconsuls, grands ravageurs du monde, se lais-

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saient aller à l'amour de l'art dans leurs moments de repos. Mais je ne ferai pas l'histoire des curieux d'Athènes et de Rome, comme Félihien et Florent Lecomte ont écrit celle de Phidias et de Zeuxis. Il y a entre eux et nous le grand abhne de la barbarie. C'est déjà remonter assez loin que de retourner aux curieux fyxi ont suivi la Renaissance.

Dans cette première époque de la curiosité, les seuls curieux de tableaux, tels qu'on les entend aujourd'hui, c'étaient les rois et les papes, Charles-Quint, François !•% Léon X, quelques princes et cardinaux de l'Italie; mais les grands seigneurs et encore moins les gros bourgeois et les artistes ne se permettaient pas la possession d'une galerie de tableaux. Les peintres dltalie travaillèrent d'abord pour l'église. Ce ne fut qu'à la fin du xv« siècle que la peinture s'étendit au delà de la reproduction des choses saintes, qu'elle aborda le portrait, les sujets de la Fable, la décoration même. Les marchands de tableaux vinrent avant les collecteurs. Les Vénitiens et les Flamands furent les premiers à faire des peintures pour le commerce. On commença par les vendre dans les marchés, comme aujourd'hui les almanachs et les images, et , comme il y a deux siècles, le jeune Murillo vendait sa charmante pacotille aux foires de Séville et de Cadix.

Le goût des dessins était plus facile à satisfaire, et encore bien que Laurent de Médicis le Magnifique soit le premier collecteur connu, il eut bientôt de nombreux imitateurs qui n'étaient pas comme lui heureux possesseurs d'une opulente république.

Laurent de Médicis avait, pour l'instruction des jeunes artistes, réuni un grand nombre de dessins, de cartons et de modèles par Donato, Masaccio, Paolo Uccello, Fra Giovanni, FraFilippo. Lorsque son fils Pierre fut banni de Florence en i 494, cette collection fut vendue, mais la plus grande partie fut restituée à Julien de Médicis et elle était conservée dans le cabinet du ducCôme, du temps de Vasari. ,

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Raphaël ne pouvant lui seul recueillir^ comme il Feût voulu, tout ce qu'il y a de plus admirable dans les productions de la nature, et dans les ouvrages de l'art, dont l'étude est si nécessaire à un peintre, occupait ses élèves à dessiner ce qu'il y avait de plus beau en Italie, soit dans les différentes vues des paysages et des lieux les plus agérables, soit dans les temples et dans les palais, soit dans les peintures anciennes, soit dans les bas-reliefs et les statues antiques. On dit même que Raphaël envoyait jusqu'en Grèce dessiner ce qui restait encore de beau et de considérable.

Jules Romain était aussi un curieux; il avait un grand goût pour les médailles, et la belle collection qu'il avait formée était admirée par de nombreux visiteurs.

Vasari, dans sa Vie des Peintres^ cite souvent sa propre collection de dessins. Il est à présumer que bon dessinateur lui-même, contemporain des grands maîtres, il avait fait un heureux choix. Ses dessins étaient placés dans de grands volumes, de chaque côté de la feuille. Pour plus d'élégance, les bordures en étaient ornées par Vasari ou ses élèves, et le nom du maître écrit au bas en beaux caractères. Ce précieux livre fut , dit-on , apporté en France dans le xvn« siècle par un marchand, qui vendit les dessins en détail... le traître!

Le cardinal Léopold de Toscane avait réuni plusieurs milUers de dessins depuis Cimabue, le restaurateur de la peinture, jusqu'aux maîtres de son temps. Baldinucci lui conseilla de les placer dans des volumes, d'après un ordre chronologique, pour en faire une sorte d'histoire de l'art; le cardinal la laissa à son neveu le grand-duc Come III, et plus tard elle comptait plus de cent volumes.

Antonio Vassilacchi, élève de Paul Véronèse, né en 1556, possédait une belle collection de dessins de Raphaël, de MicheIrAnge, du Parmesan, de Périno del Vaga, du Titien et surtout de Paul Véronèse. La réputation de ce rarieux

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SUR LA CURIOSITÉ. xi

mobilière entre ses deux (ils, lord Maltravers et le vicomle Straflbrd, d'où viennent les ducs de Norfolk. Ce qu'il y avait de plus précieux appartenait à la duchesse de Norfollc ; elle avait besoin d'argent et vendit les statues pour 300 liv. sterl, h lord Pomfret, et sa veuve les donnaà TUniversité d'Oxford qui possédait déjà une partie de la collection des marbres d'Arundel. La duchesse légua les camées et les pierres gravées à son second mari , lord Jermayne. On y remarquait la Mariage de r Amour et de PsycJié qui est regardé comme le plus bel œuvre du travail antique ; les médailles et les monnaies passèrent dans les mains de lord Winclielsea, et en 1696 furent vendues à M. Thomas Hall. On démolit en 1678 Arundel-House. Le reste des curiosités fut vendu en 1720. On y remarquait la tête d*IIomère qui avait été apportée de Constantinople, et qui est représentée dans un portrait du comte et de la comtesse d'Arundel par Van Dyck. Le comte a près de lui un globe, il montre Madagascar, où il songeait à former une colonie.

Lord Arundcl avait voulu faire transporter en Angleterre l'obélisque qui depuis a été érigé sur la place Navone à Rome, et il offrit au duc de Duckingham 7,000 liv. sterl. en argent ou en terres pour VEcce Homo du Titien, dans lequel llgurent les portraits du Pape, de Charles-Quint et de Soliman.

La collection de lord Arundcl, répartie dans sa maison et son jardin de Londres et dans ses jardins de Lambeth, comprenait trente «sept statues, cent vingt- huit bustes, deux cent cinquante marbres avec inscriptions et ba&reliefs et un grand nombre de tombeaux et de fragments. Il avait un goiU tout particulier pour les tableaux et les dessins crilolbein, dont il avait rassemblé un grand nombre.

A la fin du xvii* siècle et pendant le siècle dernier, les débris de la collection Arundcl étaient considérés comme des reliques, et on lésa exploitées comme celles des saints:

m LETTRE A L'AUTEUR

(Ml en a beaucoup fabriqué; mais aujourd'hui, le eouTCttir de cette collection ne vit guère que dans la mémoire de quelques curieux. Les marchands n'en parlent plus; c'est k peine si de loin en loin on retrouve la marque du possesseur, une petite étoile, sur quelques dessins.

Lord Anindel eut l'honneur d'être peint par Rubens et par Van Dyck. Ce dernier le représenta avec son petit-flU le cardinal Howard ; il avait commandé à Van Dyck un grand tableau de famille , mais les troubles en empêchèrent l'eKécution, et il n'y eut de fait que le dessin.

Il eiiste un autre portrait de lord Arundel qui, pour être moins agréablement exécuté que ceux de ces grands peintres, n'en mérite pas moins d'être cité, c'est celui que lord Clarendon a (racé dans son Histoire de la rébellion et dn gxierret eivilet de r Angleterre. On y retrouve ce dédain des grands artisans de la politique, pour les gens qui préfèrent ù son pénible, et souvent bien inutile labeur, les jouissances de la curiosité < .

Le duc de Buckingham, l'homme le plus élégant de son pays et même de son temps, suivait par vanité tord

1. Le comte d'Anmdel, par son droit et par sa qualité de lord grind maréchal, était le premier dans le conseil : il passait pour no homme orgueilleux et vaio. Il conversait avec très-pea de persoDoes de sa nalionj il ïiTait comme s'il avait Été dans mi autre pays. Sa maison élait le rendcE-vouB de tous les étrangers et de ceoi qui affectaient de le paraître; il se rendait quelquefois à la cour, parce qu'il n'y trouvait qu'une seule perlomie an-4essu3 de lui; mais cett« seule personne au-dessus de lui ne laissait pas que de lui causer de la peine et de l'empêcher de s'y rendre fréquemment. Il n'avait aucun égard pour les Tavoris et les premiers ministres; il aimait mieux soufiHr d'en être maltraité, d'être disgracié, d'Être mis i la Tour, que de s'abaisser à la moindre complaisance eaven eux.

U passait une grande partie de son temps à voyager dans les pays étrangers. 11 demeura pinsienis années en Italie avec sa femme et ses en^ls. Il approuvât extrêmement l'humeur et les manières de cette nation , et affectait de les imiter. Il était très-riche par snccesaion, et encore plus du câté de sa femme, fllle et devenue seule héritière de la maison de Shrewsbnry; mais sa dépense excédait beaucoup son revenu. 11 voulait qu'on la crût fort savant, surtout en ce qu'il j avait de pins curieux daus l'antiquité, «MU prétexta qu'il avait employé des eommaa imoMitei & tùre on amaa

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Arundcl dans une carrière où ce dernier était guidé par un goût Yéritable ; il chargea sîr Thomas Roe» ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, de disputer à M. Petty, Fagent de lord Arundel , les antiquités de la Grèce et du Bas-Elmpire. Il poursuivit aussi son rival sur les marchés d'Italie. Sir Henry Woolton, ambassadeur à Venise, y acheta pour le duc plusieurs œuvres capitales. La toutepuissance du favori mettait à sa disposition les services de la diplomatie de son pays, et elle eut la main plus heureuse dans le choix de ses tableaux que dans la négociation de ses traités. Sa collection était réunie à York House dans le Strand, Après sa mort^ quelques-uns de ses tableaux furent achetés par le roi, le comte de Noriumberland et lord Montagu. Bathoe en a publié en 1788 un catalogue devenu très-rare. Quoiqu'il ne contienne que ce qui avait échappé à un grand nombre de détournements opérés pendant le séquestre des biens du duc par le parlement, cette pariie de son musée, conservée par les soins d'un fidèle serviteur de sa famille, M« Traylman, et envoyée par lui au jeune duc à Anvers» où elle fut vendue pour le

des merveilles les plus rares et à acheter an grand nombre de belles statues en Italie, dont il n'avait fait apporter (Qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de faire sortir les autres de Ronae, quoiqu'il les eût payées bien cher. Il était fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait pas qu'il y eût dliistoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle, à la vérité, il y avait eu plusieurs personnes de renom. Il avait, dans son port, dans sa contenance, dans ses manières, toutes les apparences d'un grand homme ; il affectait de porter des habits semblables à ceux qu'il voyait dans les vieux portraits des plus illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le monde, et le respect de quelques-uns qui le considéraient comme représentant l'origine et la gravité de Tancienne noblesse, dans le temps où elle était plus vénérable. Mais tout cela n'était qu'extérieur : au fond il était la légèreté même, et n'aimait que les jeux d'enfant et les divertissements les plus méprisables. 11 ne paraissait pas fort affec-* tionné pour la religion et ne prenait aucun iKirti. Il avait peu de penchant pour l'Angleterre, où il avait une si bonne part, et où il pouvait jouir de tout ce que l'on peut souhaiter. Aussi la quitta-t-il aussitôt qu'il vit commencer les troubles, et il se retira en Italie, où il est mort avec des sentiments écpiivoqnes ponr la religion dans laquelle il avait véciu

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