‹ Le trésor de la curiosité, tiré des catalogues de vente de tableaux, dessins, estampes, livres, marbres, bronzes, ivoires, terres cuites, vitraux, médailles, armes, precelaines, meubles, émaux, laques et autres objets d'art;Chapitre 7 sur 209 · IL LETTRE A L'AUTEUR · texte numérisé non relu

IL LETTRE A L'AUTEUR

roglyphes des Égyptiens et des peuples de TOrient, vrec leurs explications, outre les livres que nous avons d^écri-^ tures italiennes, françaises, allemandes, arméniennes et autres, de plus de cinquante maîtres fameux, avec leurs parafes et mille traits de plume ingénieux.

a L'arithmétique y trouve ses nombres, ses chiflRres, ses soustractions et ses additions en diverses manières.

a La rhétorique y rencontre ses figures d'éloquence et ses parties d'orai&K)n.

« La dialectique et la logique n'y sont pas détournées de leurs propositions affirmatives, négatives, universehes et particuUères, non plus que de leurs synonymes, enty-^ mêmes, et sillogismes dans tous les modes qui se peuvent imaginer.

c Les voix et les sons de la musique s'y font presqae entendre sur le papier ; on y voit en quelque façon la mélodie et la symphonie de tous les instruments avec ses tablatures, ses games et ses compositions diverses.

a Toutes les parties de la mathématique s'y représentent à l'œil, non^-seulement pour cet élément, et pour tout ce qui dépend de la géométrie, avec tant de sortes d'instrumentSy de règles et de compas de proportion, mais encore toutes les choses qui dépendent des mécaniques où sont comprises les machines de guerre, et celles qui servent à faire agir le feu, à presser l'air et à faire remuer la terre et les eaux.

c L'astronomie et l'astrologie y découvrent mille sujets très-curieux dans leurs divers systèmes. Elles y comptent plusieurs cieux avec toutes leurs constellations, et leurs mouvements si réglés, les comètes et les autres étoiles errantes et fixes y sont diligemment observées ; on y reconnaît même les monstres, les prodiges et toutes les choses extraordinaires que l'on a vues paraître de temps en temps. Toutes les sphères y sont agréablement dessinées, et on y voit des tables topographiques du soleil et de la lune.

SUR LA CURIOSITÉ. lu

« Toute la physique s'y dépeint depuis le centre de la terre jusqu'aux étoiles, car on n'y a pas même négligé les minières, les lits des métaux, les sources des fontaines et des rivières, les plantes, les herbes, les fleurs, les arbres, non plus que les reptiles, les poissons, les bêtes et les orseaux, dont il y a tant d'espèces difltérentes» Certes, tous ces livres sont tr^^^urieux et recherchés avec un grand soin.

c n y en a aussi de squelettes et d'anatomie.

< n y en a de distillations et de mille irrégularités de la nature.

c n 7 en a des habits et des humeurs de toutes les nations, et des conditions difiërentes de tous les hommes.

c 11 7 en a de toutes sortes de guerres et de combats de terre et de mer.

c n 7 en a de toutes sortes de métiers et d'exercices honnêtes et serviles.

c Plusieurs représentent des funérailles et des manières diverses d'honorer la mémoire des vivants et des morts.

< Il y a même des livres de tortures, de massacres et de supplices.

«Il 7 en a de pompes, de cavalcades, de triomphes et d'entrées de villes.

« Les cartes cosmographiques et géographiques décrivent toutes les parties du monde, et toutes les parties connues de la terre habitable.

« Et s'il Mlait parler des choses de l'architecture, combien en aurions-nous de partis diCTérents et de représentations agréables, d'une. infinité d'ornements qui s'y emploient dans tous les ordres que les plus grands architectes ont imaginés.

c Les fortifications des places et des ports de mer concernent la même discipline.

« Les perspectives, les cirques, les naumachies, les théâtres et les amphithéâtres sont de ce nombre-là, aussi bien que les li^es de l'optique.

LU LETTRE A L'AtJTEDR

« Les jardinages et les fontaines 7 ont beaucoup de rapport.

a L'orfèvrerie, la menuiserie et les arts de tous ceux qui travaillent en fer, ou qui fabriquent des étoffes façonrr nées, sont dignes ensuite d'être considérés.

a II ne faut pas non plus oublier les livres de tapisserie,. de broderie, de dentelles et de pièces emportées.

a Mais les statues et les médailles antiques et modernes, les camaïeux, les cachets et les isceaux des princes ne le méritent pas moins.

ce Enfm, il y a des choses qu'on ne tire pas aisément des cabinets des grands princes et des rois où elles wa% singulières, et ne se peuvent plus trouver que dans les représentations qui s'en voient dans nos livres d'estampes^

u Nous avons en représentation des tournois, des mascarades, des ballets, des comédies où les personnes puifrr santés ont souvent cherché du divertissement.

a Nous avons de la même sorte des séances d'États et dc^ conciles, et toutes sortes de cérémonie.

a Les histoires saintes et profanes , aussi bien que les fables héroïques et vulgaires sont représentées dans nos livres d'estampes,

< Les proverbes mêmes n'y ont pas^été oubliés, non plus que beaucoup d'aventures facétieuses.

«On y voit un fort grand nombre de paysages et de ruines diverses, de villes, de châteaux, de forêts, de marécages, de rivières, de mers, de tempêtes, de naufrages.

« Il y a encore des livres de vai^sseaux et de pièces ma^ ritimes.

<? Il y a encore un grand nombre d'armoiries recueillies ensemble, tant des nations étrangères que de la France : les unes toutes simples et les autres enrichies d'ornement, lesquelles ne sont pas inutiles à la connaissance de l'histoire.

<x 11 y a un prodigieux nombre de portraits des hommes illustres, et des œuvres des grands maîtres. »

SUR LA CURIOSITÉ. xuii

L'abbé de Marolles, tout en vantant ses estampes, éprouve le besoin de s'en excuser auprès des marchands. 11 appréciait leur utilité. Il savait que s'ils venaient à disparaître, les curieux eux-mêmes prendraient bientôt leur place, et il y en a auxquels il ne manque réellement que la patente. Les marchands sont des intermédiaires indispensables. Les exigences du métier les préservent de cet entraînement qui jette les curieux dans tant d'achats inconsidérés. Les marchands connaissent mieux les sources et les bons coins. Ils ont le nez plus fin, la vue plus sûre et la main plus adroite. L'expérience leur est plus profitable, parce que chez eux la comparaison est plus instructive. Le curieux qui se trompe, a la consolation de l'illusion, et avec cette ressource on a moins peur d'être trompé. Le marchand, au contraire, qui paie son erreur, n'a pas de compensation, aussi défend-il tant qu'il peut son argent.

Voici le compliment que leur adresse M. de Harolles :

«Messieurs les marchands ne me doivent pas savoir mauvais gré de ce j'ai peut-être un peu trop exalté, à leur jugement, le prix des belles estampes que j'ai recueillies dans mon cabinet, cela ne leur fait poîiit de tort, et j'avoue que j'en ai trouvé plusieurs, chez eiix, de très-considérables ; mais d'y en trouver un si gtiand notobre tout à la fois de diverses que j'ai dans mon tecnleil, c^est ce qui ne serait pas possible ; parce qu'ils ne s'y sont pas appliqués, leur principal soin ayant été de débiter aux curieux les belles choses qui, de temps en temps, sont tombées en leurs mains, et il faut plusieurs années, avec beaucoup de soin et de dépense, pour en venir à bout*

« Ils savent, et il est vrai que je me suis appliqué à cette sorte de curiosité devant que plusieurs- d'entre eux fussent nés, et que je m'en suis donné tout d'im coup pour mille louis d'or, ayant pris ce qu'il y avait de meilleur en ce genre* là du cabinet d'un curieux qui vint à décéder il y a dix ou douze ans, pour achever d'assortir ce que j'en avais dans

XLiv LETTRE A L'AUTEUR

le mien. Cet homme l'avait ramassé de divers cdtés avec une dépense fort grande pom: des feu^ultés qal n'étaieDt pas plus fortes que les siennes, et il l'avait fiait avec des soins très-laborieux; car cela ne se jEait jamais autrement, si on ne le rencontre tout d'un coup. Il y avait trouvé une satisfaction non pareille, et le crédit de mes amis m'en voulut bien procurer une semblable après sa mort, sans quoi je ne l'eusse pas entrepris. »

Ce catalogue de M. de MaroUes est, comme on voit, un charmant livre, mais c'est le seul de cette époque qui ait ce caractère.

C'est, je crois, la comtesse de Verrue qui ouvre la liste des curieux dont vous faites renaître la mémoire. Cette Pompadour transalpine reportait sur les tableaux de Bon Boullongne et sur les meilleurs maîtres des Pays-Bas, une partie de la tendresse que lui dispensait son ducal amant. Puis vient un duc de Mortemart dont la vente, fisdte en 1739, atteste que le cUnquant littéraire de l'hôtel de Rambouillet ne compose pas tout l'héritage de cette illustre famille. On trouve dans la dernière moitié de ce siècle les Lorangère, les Mariette, les Gersaint, les Lebrun, le bijoutier LangrafT, et Lalive de Jully, dont l'ombre doit être bien plus iière d'avoir conduit au Louvre tant de beaux tableaux que d'avoir introduit tous les ambassadeurs auxquels il ouvrait les portes de Versailles; enfin les Randon de Boisset, Blon- (lel de Gagny, Jullienne, Jabach, Gaignat, ce dernier heureux possesseur du beau Van Dyck que Ton appelle le portrait du président Richardot, et de ce divin Rembrandt auquel on donne le nom vulgaire de Ménage du menuisier. Nattier, Halle, Lancret, Parrocel, Lebas, Largillière, Drouet, complètent cette élégante bourgeoisie.

Les deux grands ordres de la monarchie sont dignement représentés : le clergé par l'électeur de Cologne, le cardinal de la Fare, l'abbé Leblanc, l'abbé Fleury, chanoine de

SUR LA CURIOSITÉ. xiY

Paris, les jésuites de Bruxelles, d'Anvers et de Gand^ que liji philosophie de Joseph II oblige à vendre leurs tableaux; et la noblesse, par le prince de Conti, la duchesse de Hazarin, les ducs de La Yallière, de Broglie, de Choiseul, les maréchaux d*Estrées et de Noailles, les marquis de Béringhen, de Yence, les comtes du Luc, d'Orsay et Dubarry, et ce gracieux seigneur de Marigny et de Ménars, dont la soeur, la belle Pompadour, a donné son nom à un des Ages de la mode, du plaisir et du goût, et dérobé quelques instants à l'ennui de ses royales amours pour illustrer de son burin délicat, le catalogue de la galerie fraternelle.

C'est à la vente de ces collections que commence à se produire la littérature des catalogues, et l'on retrouve dans quelques-uns de ces volumes longtemps coudoyés sur les quais par les plus obscurs bouquins, la fine fleur des habitudes de la bonne compagnie et de l'heureux langage du XVII* siècle. Je regrette que le cadre de votre livre et l'abondance des matériaux qui composent ce pré* cieux inventaire de l'art, ne vous aient pas permis d'y comprendre en entier les catalogues écrits par Mariette et par Gersaint. Moi qui, dans celte préface, au courant de la plume, n'ai ni plan , ni règles, ni même de limites, grâce à l'indulgence de votre amitié, vous me permettrez, pour le repos de ma prose et pour la distraction de vos lecteurs, de reproduire ici l'esprit de ce charmant catalogue de Grozat que nous avons si souvent parcouru ensemble, et où Mariette a répandu une si gracieuse érudition.

Le cabinet de Grozat se composait principalement de dessins, mais il contenait cependant quatre cents tableaux de grands maîtres, et les morceaux de sculpture étaient aussi nombreux. Il y avait des bronzes de toute espèce et de merveilleux modèles en terre cuite, de Michel-Ange, de François Flamand, de l'Algarde, du Bemin, de Le Gros, de tous ceux qui se sont acquis , à différentes époques , un grand nom dans la sculpture. M. Grozat avait un magni-

XLvi LETTRE A L'AUTEUR

fiquc recueil d*estampes, il ne lui manquait aucun des livres qui traitent des arts dépendants du dessin ; il avait formé la plus belle collection de pierres gravées; enfin» il avait rassemblé dix-neuf mille dessins !

Dès 1683^ pendant qull habitait Toulouse^ il avait commencé à acheter des dessins de La Page. A son arrivée à Paris, il acquit des héritiers de M. Jabach les dessins qne ce célèbre curieux s*était réservés en vendant au roi la plus grande partie de son cabinet. Il y réunit une partie de ceux de M. de La Noue, ceux que M"" Stella tenait de la succession de son oncle, ceux de l'évèque de Seez, les débris de la collection de dessins de Vasari ; il acheta des héritiers de Pierre Mignard deux volumes de dessins des Carrache, que cet habile peintre avait apportés de Rome* Il eut ce qu'il y avait de mieux dans les cal)inets de HM. Bourdalôue, de Hontarsis, de Piles et Girardon. Enfin^ en fait de dessins, tout allait à lui, et il ne laissait rien échapper.

ComeiUe Yermeulen, fameux graveur d'Anvers, lui apporta plusieurs dessins de Raphaël et d'autres grands maîtres, et tous ces superbes dessins de Rubens qui sortaient du cabinet d* Antoine Triest, évèque de Gand.

Lorsque quelque vente considérable de dessins était indiquée dans les pays étrangers, M. Crozat ne manquait pas d'y envoyer ses commettants. Il fit acheter beaucoup de dessins à la vente de milord Sommers^ à Londres, et à celle de M. Van der Schelling, à Amsterdam ; il regret* tait vivement que le duc de Devonshire lui eût enlevé le cabinet de H. Flink, à Rotterdam.

Mais les acquisitions faites par M. Crozat, en France et dans les Pays-Bas, si considérables qu'elles fussent, ne sont pas comparables à celles qu'il avait faites en Italie. 11 trouva à Venise, chez H. Kekelberg, des têtes au pastel et d'autres beaux dessins de Baroche; il acheta, à Bologne, la collection de MM. Boschi qui venait du comte Malvasia; h

SUR LA CURIOSITÉ. xltii

Rome, il recueillit la collection de Carlo degli Occhiali , et celle d*Augastin Scilla, peintre sicilien, qui contenait beaucoup de dessins de Polidore de Caravage, et celle du dianoine Vittoria, élève et ami de Carie Haratte ; il découvrit à Urbin une partie considérable de dessins de Rapbaél, tous d'une condition parfaite, qui se trouvaient dans les mains d*un descendant de Timothée Viti , l'uii des plus habiles disciples de ce grand peintre. Il eut aussi les excellents dessins de MM. Mochelli de Vérone et le recueil qu'avait formé, à Rome, le cardinal Santa Croce. Enfin, depuis son retour en France, il fit venir la collection entière de M. Pio de Rome, de Salari de Venise» du chevalier Ascanio délia Penna, de Pérouse, dont il est parlé avec éloge dans la description des peintures de cette ville par le père Horelli, et les dessins que Laurent Pasinelli, peintre de Bologne, iivait recueillis. Les dessins de don Livio Odescalchi lui furent donnés, quand le Régent acheta les tableaux de ce prince.

M. Crozat n'aimait pas ses dessins pour lui seul, il se faisait un plaisir de les faire voir aux amateurs et il ne refusait pas d'en aider les artistes. Toutes les semaines, on se réunissait chez lui pour causer d'art.

H. Crozat légua toutes ses curiosités à M. le marquis du Ch&tel et il ordonna la vente de ses pierres gravées et de ses dessins au profit des pauvres. Les pierres gravées furent achetées par M. le duc d'Orléans,

Les 19,000 dessins de la collection Crozat se composaient de premières pensées, de dessins arrêtés, d*études, d'académies et de cartons ; mais il y avait aussi des dessins finis et laits pour eux-mêmes.

Les dessins sont en général les premières idées d'un peintre, le premier jet de son imagination ; c'est la mani* festation la plus directe et la plus naturelle de sa pensée et de son style. Sous ce rapport, les esquisses d'un grand maître ont un mérite tout particulier, que les curieux

XLVJii LETTRE A L'AUTEUR

découvrent à travers le décousu et l'incorrection même de cette exécution rapide*

Les études sont les préparatifs de resquisse, ce sont des ŒuvTcs d'imagination, de souvenir, ou même des reproductions, n est encore intéressant de suivre un mattre dans le cours de ses travaux intimes foits pour lui-même et qui n'arrivent au public que par une sorte d'indiscrétion.

Les académies sont, en général, des études faites d'après nature, dans les attitudes convenables à la composition d'un tableau; c'est une manière de fixer les contours des figures nues; c'est la première indication de la science anatomique du maître, qui se retrouve plus tard saùà l'application correcte des draperies.

Les cartons sont de grands dessins faits dans les mêmes dimensions que les ouvrages auxquels ils sont destinés, tels que les fresques, les tapisseries. Les plus grands maîtres» Raphaël, Jules Romain, Rubens, en ont dessiné; mais leur dimension les exclut presque des collections privées et en réserve le privilège aux musées.

Les dessins arrêtés, finis, visent aux tableaux et leor sont naturellement inférieurs; ils charment les yeux, mais ils n'ont pas, pour les curieux, un intérêt de même nature que les esquisses et les études. Celles-ci, c'est l'intimité du maître, ceux4à, c'est sa toilette, c'est son attitude pour le monde.

Les collections de dessins font moins de bruit dans le monde que les collections de tableaux, elles ont un public plus circonscrit. 11 y a quelque chose d'intime dans la pos* session des dessins qui, en général, ne sont pas exposés» mais soigneusement conservés dans des portefeuilles dont le secret est plus facile à garder que celui des tableaux. On n'a souvent des tableaux que pour les montrer comme une enseigne de richesse ou de goût. Personne n'hésite à donner son opinion bonne ou mauvaise sur un tableau, parce que la couleur saisit les yeux, et que, sous cette première

SUR LA CURIOSITE. xlix

impression, on se croit en droit de prononcer un jugement. Les dessins, à moins qu'ils ne soient très^nis, et c'est le petit nombre, n'ont pas cet avantage du premier efiet; il feut en découvrir le charme et en étudier le mérite. Cette pensée primitive du maître exige, pour être comprise, une appréciation de sa composition et de son faire, qui ne peut résulter que d'un examen approfondi. Les beaux tableaux sont connus de tout le monde, les beaux dessins ne peuvent l'être que de quelques béné^ dictins de l'art. Voyez le Musée : la foule se porte d'abord dans le salon et dans la galerie, et elle s'égare dans les salles des dessins, elle les traverse comme un passage, et, d'ailleurs, combien des 60,000 dessins qui composent cette collection, et des meilleurs, dorment dans les portefeuilles !

Rien ne saurait donner une plus juste idée de ce que Ton peut apprendre par l'étude d'une belle collection de dessins que les courtes notices que Mariette a ajoutées à la liste, malheureusement trop peu détaillée, des dessins de la collection Grozat.

Quand je lus, pour la première fois, ce catalogue Crozat, dans l'exemplaire qui, je crois, a été annoté par Mariette lui^nème, je n'avais encore que quelques dessins ; ce côté de la curiosité ne s'était pas encore développé chez moi. Ce sont les notices de Mariette sur les plus grands dessinateurs, qui m'ont donné ce goût , les nombreuses jouissances et l'utile instruction qui en découlent. Depuis, je n'ai retrouvé dans aucun livre, et j'ai rarement trouvé dans la conversation une appréciation aussi sûre, aussi juste et aussi bien tournée de la manière et du mérite de chacun de ces maîtres. Ces notices ont été pour moi autant de guides ; et sans parler des dessins que j'ai pu rassembler, je n'ai rien tù dans les plus belles collections qui ne fût entièrement conforme aux jugements de Mariette. Il a pu se tromper dans l'attribution de quelques dessins, par suite

L LETTRE A L'AUTEUH

de la rédaction très^rapide de ce catalogue, mais ce qu'il a écrit sur les maîtres demeurera longtemps encore ce qu'il y a de plus vrai et de mieux dit en pareille matière.

Pour ceux qui n'ont lu que les catalogues de notre tempfs, dont la sèche nomenclature ressemble beaucoup à celle des marchandises mises à Tencan dans nos ports de mer, le catalogue Crozat est une curiosité littéraire, et ils le préféreront, je l'espère pour leur goût, aux périodes prétentieuses et emphatiques des catalogues descriptifs et prétendus raisonnes dont on fait l'honneur à quelques ventes exceptionnelles ; mais on sera encore plus surpris en apprenant que les 19,042 dessins de H. Crozat choisis avec tant de goût et dont l'origine était si bien établie, ne produisirent que 36,401 livres et 2 sous, à savoir :

Écoles d'Italie 13,199 dessins, 23,549 liv. 13 s.

Écoles allemande et des

Pays-Bas 2,741 — 7,616 18

École française 3,102 — 5,204 11

19,042 dessins, 36,401 liV. 2 s.

n est vrai que cette vente était faite au profit des pauvres, qu'il n*y avait pas d'héritiers intéressés à en soutenir les prix, et qu'elle fut abandonnée à la bande noire des marchands, ou à la bande grise des amateurs.

Trois curieux, le marquis de Gouvemet, le comte de Tessin et l'abbé Bernard osèrent s'y montrer et n'y furent pas trop maltraités, comme on peut en juger par la liste des acquisitions de H. de Gouvemet, qui achetâtes plus beaux dessins de Raphaël :

Dix dessins de Michel-Ange, dont une élude pour le fameux crucifix qui a donné occasion de débiter une fable qui n'a jamais eu le moindre fondement. 18 hv. > s.

Vingt et un dessins d* André del Sarle 6 2

Vingt-sept de Fra Bartolomeo. 22 »

SUR LA CURIOSITÉ. u

Dix de Raphaël, dont plusieurs pour le tableau de rÉcole d'Athènes 86 liv. » s.

Six du même dont les études de figures nues pour la Dispute du Saint-Sacrement B4 »

Quatre du même, dont un carton en grand d*une tète de femme, pour un tableau représentant les Amours d'Âcis et de Galatée qui a été gravé par SUvèstre de Ravenne , et qui peut être de Jules Romain étant encore sous Raphaël : une étude de quelques figures nues pour le tableau de la Transfiguration, et la tète d*une des Gr&ces de la loge de Chigi dessinée en pastel par Lebrun 80 •

Douze de Jules Romain, dont deux tètes tirées du livre de dessins de Vasari 10 »

Quatre autres grands dessins du même, savoir : un Festin, la Marche d*un triomphe, un sujet de bas-relief et la Chasse au sanglier de Galydon; ils sont très-terminés et U y a apparence que c'est sur ces dessins qu'ont été exécutés les cartons pour les tapisseries 28 »

Quatorze grands dessins de paysages , dont un de Piètre de Cortone, un autre de J. Francesco Bolognese, un troisième de Paul Bril et une vue de la place Navone dessinée par don Philippe Juvara IS »

Douze du Gorrège 10 »

Douze du même, dont les premières pensées pour les tableaux de la Descente de croix et de YEcce Homo 73 >

Douze du même, dont Dieu le père porté par les anges. Dessin que le sieur Hagnavacca de Bologne regardait comme le premier

Ml LETTRE A I/AUTEIIR

de son cabinet 15 liv. » s.

Douze du même » dont une Vierge , la première pensée pour l'ordonnance générale de la coupole de Parme, et cinq dessins que le Yasari attribuait au Corrège , mais qui n*en étant pas ou étant même dans une manière très-différente, font juger que cet auteur connaissait trè&-mal le Corrège ; et par conséquent on ne doit pas être surpris s*il en a jugé si peu fermement 8 »

Quatorze du Parmesan, dont diverses études

pour la Vierge au long col 31 6

Les achats de ces trois amateurs ne comprennent que deux ou trois cents dessins; tout le reste devint la proie des marchands et fut partagé entre les sieurs Huguier, Durand, Noury, Agar, Payen, Glomy, Héquet, Joullain, Passant.

Quelques dessins en très-petit nombre furent payés à des prix d'exception : le plus cher était un grand dessin peint à rhuile et colorié, représentant la Chute des mauvais anges et des réprouvés, différente de toutes celles qui ont paru gravées. C'était un morceau peint avec soin et qui pouvait être mis au rang des plus beaux tableaux de Rubens ; il venait du célèbre cabinet de M. Jabach et fut payé 367 livres par Mariette, l'auteur du catalogue, qui acheta un grand nombre de ces dessins dont il est difficile de retrouver la trace dans sa vente, puisque les dessins Crozat se vendaient à la douzaine, et sans autre indication (|ue le nom du maître. Aujourd'hui, par cela seul qu'ils ont passé par le cabinet Crozat, les dessins qui portent sa marque se vendent aux plus hauts prix. Tel de ces Raphaël qui se payait 8 livres, s'est vendu plus de 10,000 francs à la vente du roi de Hollande. Cinq dessins de Jules Romain ont été payés près de 5,000 fr. il y a quelque temps, à la vente do M">« de Chavagnac, tandis que M. de Gouvemet en achetait douze pour dix livres à la vente Crozat. Quoique le goût

SUR LA CURIOSITÉ. un

des dessins ne se soit pas autant , répandu que celui des tableaux, cependant, depuis la vente Grozat, leur prix a toujours été en augmentant, les collections et les ventes de dessins sont devenues de plus en plus rares, malgré le développement de la fabrication des fdux dessins.

Il est à regretter que les dessins de ce catalogue ne soient pour la plupart désignés que par des nombres, ainsi ils sc^ vendent par lots de 10, de 20, de 80, comme on le ferait aujourd'hui du mobilier d'une cave. De temps en temps, seulement, Mariette accorde à quelque3-xms l'honneur d'une mention spéciale.

On a peine à s'expliquer couunent le < Catalogue du cabinet de feu S. A. S. monseigneur le prince de Carignau, premier prince de sang de Sardaigne >, qui eut lieu un an plus tard, quoique se distribuant chez de Poilly, graveur, retombe dans l'orthographe du catalogue d'Orléans. On y trouve des Squedon^ des Carlin-Dolchy, des Gouarchin^ des Vandeique, des André del Salie, des dîorWos, des Vato et des Nancréy des OlbenSf des Portdenom, des Porcachin, des Rimbran, des Paris-Bourdon^ des Slennit, des Francisquini, et enfin, pour couronner cette barbare nomenclature, un Medessus. Ce catalogue se termine par la note suivante, dans laquelle les vérités surabondent : a Tous les tableaux mentionnés dans le présent catalogue sont richement embordures» à l'exclusion d'un fort petit nombre qui ne le sont pas. o

Cependant ce cabinet se composait de 300 tableaux environ, des meilleurs maîtres d'Italie, de Flandre et de Hollande, parmi lesquels on distinguait :

Le portrait de Thomas Parr, par van Dyck,

vendu 1,200 liv.

. Vénus et l'Amour, par Paul Véronèse 1,800

Une Vierge et l'Enfant Jésus, par l' Albane ... 1 ,000

L'Enlèvement des Sabines, par J. Bassan. . . . 3,000

Liv LETTRE A L'AUTEUR

Tancrède et Glorindc, par le Guerchin 1,999 liv.

Vénus et Énée, par le Poussin 3,S00

Sainte Cécile, par Rubens 10,000

La Vierge et l'Enfant Jésus, par Seb. del Piombo 2,401

Sainte Famille, par Baroche 1,800

Saint Jean, par Murillo 2,8S0

Saint Jérôme, par L. de Vinci 1,900

Renaud et Armide, par Van Dyck 3,302

La Bataille des Amazones, par Breughel de

Velours 1,510

Portement de croix, par Daniel de Volterre. • B,201

Vénus et Adonis, par Titien 4,500

Et enfin deux Rembrandt, représentant, Tun Tobie recouvrant la vue , Vautre Joseph expliquant ses songes, vendus ensemble pour le modeste prix de 1,101 liv. Tous les autres prix qui viennent d*être cités peuvent être considérés comme élevés pour Tépoque, et attesteraient le mérite des tableaux de cette collection, s*il n'était pas établi par la tradition et par ce qui en reste dans plusieurs galeries. C'est une raison de plus pour regretter que le catalogue ait été aussi mal rédigé.

Heureusement les catalogues littéraires sont bientôt remis en honneur, et en 1744, à la vente Lorangère, Gersaint vient rivaliser avec Mariette.

Ce cabinet consistait en tableaux, dessins, estampes, coquillages.

M. de Lorangère, pendant toute sa vie, n'avait connu d'autres plaisirs que les moments qu'il fallait à chercher quelque nouveauté dans toutes les parties qui faisaient Tobjet de sa curiosité. Jamais curieux ne fut plus ardent à acquérir. Il résistait difficilement à l'envie de posséder un beau morceau. Souvent môme ses désirs troublaient son repos quand quelque hasard l'empêchait de les satisfaire. Il n'épargnait ni soins pour chercher, ni argent pour acquérir.

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