‹ Le trésor de la curiosité, tiré des catalogues de vente de tableaux, dessins, estampes, livres, marbres, bronzes, ivoires, terres cuites, vitraux, médailles, armes, precelaines, meubles, émaux, laques et autres objets d'art;Chapitre 8 sur 209 · SUR LA CURIOSITÉ. LV · texte numérisé non relu

SUR LA CURIOSITÉ. LV

. Dans la partie des estampes, Callot, La Belle, Leclerc et Bernard Picart étaient en particulier les quatre maîtres qui avaient le plus attiré ses soins , et surtout Callot qu'il avait poussé si loin que c'était l'œuvre le plus beau qui fût en Europe.

Quoique tous les autres maîtres, tant d'Italie, de Flandre, que d'Memagne, de Hollande, d'Angleterre et de France ne fussent pas aussi complets, on trouvait dans ce cabinet les morceaux intéressants de ces maîtres, et presque tous d'une épreuve admirable.

La partie des dessins était en proportion de celle des estampes, et en particulier pour ce qui regarde les maîtres hollandais. 11 y avait, entre autres, parmi ces dessins, une collection singulière , tant sur les décorations que sur les habits de théâtre, en quinze volumes in-folio, la plupart originaux et de l>ons maîtres.

M. Lorangère n'avait pas un grand ordre dans la manière de classer les estampes. Les sujets et les maîtres sont tout à fait môles dans ses portefeuilles, où ils se trouvent souvent même collés sur les deux côtés d'une feuille. Gersaint trouva dans un volume intitulé Groiesques des morceaux des plus beaux et des plus rares de Corneille Vis&cher, mêlés avec nombre de pièces médiocres et de peu de valeur.

Gersaint, dans l'avant-propos de son catalogue, donne la définition suivante des curieux de son temps :

c n faut nécessairement que tout homme ait quelque amusement; son esprit fatigué d'une étude et d'un travail continuel, ou accablé d'affaires et d'occupations journalières, demande du relâche et de la dissipation ; ce sont ordinairement nos passions qui nous dictent nos plaisirs et nos amusements, et nous ne nous en formons guère que d'une espèce à les pouvoir satisfaire ; mais un curieux a souvent l'avantage et le mérite de n'être point livré à ces passion9 fortes et si Êunilières à la nature humaine.

Lvi LETTRE A L'AUTEUK

L'objet de sa curiosité remplit les yides de son loisir; amusé par ce qu'il possède, ou occupé par les recherches de ce qu'il désire posséder, il ne lui reste que les moments suffisants pour pouvoir travailler au progrès de sa curiosité, et son cabinet devient le centre de tous ses plaisirs, et le siège de toutes ses passions.

< Quels avantages un curieux ne trouve-t-il pas des suites ordinaires de sa curiosité ? H ne connaît pas ce que c'est que Tennui. S'il se lasse d'être chez lui , son titre de cor rieux lui donne entrée dans les cabinets les plus fomeux, et il peut aller s'y récréer. En qualité de curieux, il devient égal à ceux mêmes qui, livrés à cette noble passion, se trouvent au-dessus de son état par leur rang ou par leur condition. Comme tel, il est appelé et reçu avec plaisir dans leurs assemblées établies à dessein de se communiquer leurs découvertes ou leurs acquisitions. Il profite et jouit avec eux de ces nouveautés, et il acquieri ainsi journellement des lumières et des connaissances en s'amusant avec fruit.

< On pourrait Idistinguer les curieux des beautés de Tari en deux classes ; je veux dire les curieux de tableaux et les amateurs de la peinture. J'appelle curieux de tableaux ceux qui ne les aiment que par amusement et par récréartion, au lieu que les amateurs de la peinture ne les recherchent que pour y admirer le mérite et le talent de chaque maître, qui a toujours assez de quoi leur plaire, sans avoir égard aux agréments du sujets pourvu que ce maître soit supérieur en son genre, tel qu'il puisse être.

c L'amour de la curiosité suppose toujours dans un curieux du.goût et du sentiment. Cet amour perce ordinairement dès sa plus tendre jeunesse. On commence assez souvent par la possession de quelques bagatelles, dans lesquelles, faute d'expérience, on trouve des beautés qui s'évanouissent bientôt par la comparaison qu'on est plus en état de faire dans la suite. Les yeux s'ouvrent enfin, le bon

SUR LA CUBIOSITE. tvu

goût se foraie. Nous trouvons alors des défauts dans la plupart des morceaux qui faisaient auparavant notre admiration, et nous devenons insensiblement plus délicats dans notre choix.: C'est ainsi que, par gradation , on acquiert la qualité de connaisseur.

< Gomme la peinture est l'imitation du vrai , et que la perfection de cet art est la plus difficile à acquérir, l'amour de la peinture est aussi la première et la plus noble de toutes les passions. Les princes et les rois ne dédaignent pas de passer quelques moments à en admirer les beautés et de faire faire des recherches de ce qu'il peut y avoir de plus beau en ce genre.

c Le roi de France et le roi de Pologne, électeur de Saxe, viennent de faire tout récemment l'acquisition de l'élite des morceaux capitaux des grands maîtres italiens et fla-

mands qui se sont trouvés, tant dans le cabinet de M. le prince de Carignan, que dans d'autres cabinets. Le célèbre M. Rigaud a été nommé pour fixer le choix de ces pièces intéressantes. »

Gersaint trouvait.alors difficile de former un cabinet de morceaux choisis des meilleurs maîtres de toutes les écoles, sans une dépense qui deviendrait certainement audessus des forces d'un particulier, et cependant la vente entière du cabinet Lorangère ne s'éleva qu'à 38,981 liv. 8 s. à savoir :

69 tableaux 9,2491iv. 7 s.

4,309 dessins 6,868 4

340 enluminures 249 B

23,543 estampes 10,941 IB

Cabinet du roi 2,374 10

Galeries, recueils, livres de géographie,

topographie 6,987 9

GoquiUes 2,340 18

38,981 Uv. 8 s.

Lx LËTTLiE A L^AUTEUR

L*œuTre de cette collection est un des plus complets et des plus beaux de ce maître, tant par la quantité des pièces et les différences qui se rencontrent dans les épreuves toutes choisies arec soin, que par la rareté de certains sujets de portraits et de titres de livres, dont plusieurs presque introuvables. Il contient près de i,lKO morceaux et ne se vend cependant que 720 livres.

L*œu vre de Séb. Leclerc, quoique beau et assez nombreux, n*est pas en proportion aussi complet que les deux précédents, et surtout que celui de M. D'Argenville, Fauteur de la Vie des peintres^ curieux de premier ordre qui ne se contentait pas d'écrire sur les arts, mais possédait un cabinet rempli de belles choses, en tableaux, dessins, estampes, livres, histoire naturelle; son œuvre de Leclerc contenait 3,500 morceaux, dont près de 200 uniques, tant par leur rareté que par les différences qui s*y rencontraient. U avait joint à cet œuvre une trentaine des plus beaux dessins de ce maître et entre autres celui du Coup de canon et de la Multiplication des pains. Les premiers protecteurs de Sébastien Leclerc furent Colbert et Lebrun ; mais malgré la puissance de Tun et la faveur de l'autre, il ne jouissait encore que d'une pension de 1,800 livres, quand il se maria avec la fille du teinturier du roi aux Gobelins, qui lui donna dix-huit enfants. Il eut une longue carrière et fut très-laborieux; rien ne lui était difficile, sujets historiés, animaux, plantes, paysages, médailles ; la facilité de son génie et de sa pointe fournissait atout; il avait une imagination vive et brillante, mais réglée; ses compositions étaient agréables, son dessin correct, sa gravure nette.

A ces trois maîtres succède Bernard Picart , avec cette manière léchée qu'il adopta pour plaire aux Hollandais, quand, vers le milieu de sa vie, il quitta la France pour s'établir h Amsterdam. Depuis cette époque il ne travailla ^nère que pour les libraires de ce pays ; sa femme qui se mêlait seule de la\cnte, avait l'attention de se résciTcr une

SUR LA CURIOSITÉ. ixi

quantité d'épreuves de ses planches. Elle mettait à ces pièces des prix très^levés, surtout quand on voulait flaire une collection complète. Un dessin de lui et qui n*était qu'une copie d'après Van der Werff , fut vendu après sa mort 300 florins 9 et sa femme ne l'eût pas laissé à moins de 600 florins, ce qui fait plus de 1200 fr. La plupart de ses estampes sont de son invention et prouvent qu'il était grand travaiUeur; ses compositions beUes et nobles sont quelquefois trop recherchées. Treize épithalames sotit les morceaux les plus gracieux de son œuvre. L'usage en Hollande était de faire plusieurs pièccîs de vers pour féliciter les maris. Mais on ne se contentait pas de poésie, et l'on chargeait un artiste en renom de graver un fronti^ice ; quand on en avait tiré un nombre suffisant pour les parents et les amis, on dorait la planche et on la faisait encadrer.

Dans cet œuvre de i ,376 pièces et qui ne se vend que 417 livres, sont comprises les Impostures innocentes avec le discours, en 78 morceaux, que Bernard Picard avait gravées dans ses moments de récréation , d'une manière légère et approchant du dessin , en imitant là manière de différents maîtres qui n'ont gravé qu'à l'eau-forte, tels que le Guide, Carie Maratte , Rembrandt. *I1 voulait répondre ainsi à ceux qui prétendaient que les peintres seuls pouvaient graver avec esprit et liberté. Plusieurs de ses estampes furent vendues pour être des maîtres qu'il avait imités.

Le reste de la collection Lorangère se compose de vingt mille estampes, dont le plus grand nombre, belles d'épreuves, et beaucoup avec remarques des maîtres italiens, allemands, flamands et français, des Martin Rota, Marc- Antoine, Jules Bonasone , Augustin Vénitien , George Mantouan, Augustin Carrache, Baroche, Corneille Cort, Villamène, Tempesle, le Guide, Carie Maratte, P. d'Aquila, r«omeille Blomaert, Spierre, Paul Pontius, Bloswert, Wor-

LXii LETTRE A L'AUTEUR

stcrman, Natalis, P. de Jode, Grispin de Passe» Ostade» Suyderhoef, Visscher, Goltzius, Albert Durer, Aldegrave, Lucas de Leyde, Théodore de Bry, le comte de Goudt» Wilhem Baur, MuUer, Rembrandt, Sadeler, HoUar, Hondios, Kilian, Berghem » Swanevelt» Smitb, Bourdon, Mellan, Edelinck, Poilly, Dreyet, Venneulen, Masson, Nantcuil, Le Bas, Cochin, Âudran'.

Il y a, en outre, le cabinet du Roi en 27 volumes, 60 volumes de galeries, bas-reliefs, antiques, fêtes, médailles et autres collections sur les beaux-arts, 14 volumes de divers recueils et suites sur T^istoire naturelle.

Quant à la collection des coquilles, elle est nombreuse et variée d'espèces bien choisies, parmi lesquelles se trouvent presque toutes les rares.

Le catalogue se termine par de courtes notices pleines de précision et de détails utiles, dont on peut se faire une idée par celle de Rembrandt.

a Rembrandt est le maître de la Hollande qui s'est le plus écarté de la manière si finie et si léchée^ qui est ordi nairc aux peintres de ce pays ; ou du moins il a toujours su conserver dans ses tableaux les plus arrêtés une touche fière qui approche de celle des plus grands maîtres. Il doit être regardé comme un de ces hommes rares, qui, pleins d*unc noble émulation, cherchent toujours à se distinguer et travaillent à se faire un nom par des routes non frayées. En effet, il ne doit sa réputation qu*à son seul génie, à ses réflexions et à Tétude continuelle de la nature, dans les effets de la lumière qu'il a rendus avec une vérité et une force siuprenantes.

a Jamais peintre n'a si bien entendu le clair-obscur. Sa touche, tant dans ses tableaux que dans ses estampes, est tout esprit, sa manière libre et facile, sa couleur fondue et

1. Comme de raison, ces maîtres ne sont pas rangés ici dans Tordre cliroui»lo>riqui», mais dans celui du catalogue et de la vente.

SUR LA CURIOSITÉ. uuii

vigoureuse. Il s'est formé un goût si bien à lui et si particulier, qu'il est inimitable dans son pinceau comme dans sa pointe, dont chaque coup est expressif et fait effet. Ses paysages sont aussi admirables que ses sujets, mais ils sont beaucoup plus rares à trouver '.

c II est yrai qu'il faut être avec lui indulgent sur les cor-* rections du dessin, sur le choix et sur les grâces de ses compositions; à l'exception, cependant, des têtes, surtout des vieillards, qu'il a toujours assez bien dessinées, par l'habitude qu*il avait de faire des portraits, dans lesquels il réussissait supérieurement. Ses figures nues sont insupportables et d'une nature à faire horreur, elles font assez apercevoir qu'il n'a jamais connu les beautés et les agréments des figures antiques, quoiqu'il eût chez lui un recueil renommé de dessins et d'estampes des plus grands maîtres d'Italie, qu*il n'avait apparemment que par simple curiosité, et dont il ne cherchait à faire aucun profit.

a Les ouvrages de ce mattre, malgré leurs défauts, feront toujours le plaisir, l'étonnement et l'admiration des vrais connaisseurs qui s'attachent ordinairement plus à ce qui touche l'esprit et même le cœur qu'à ce qui récrée les yeux et amuse l'imagination. Ses tableaux, ainsi que ses estampes» sont trè&i*ares et très-recherchés, tant en Hollande que dans les autres pays. »

Gersaint, marchand de tableaux au pont Notre-Dame,

1. « M. de JulUenne, dit Grersaint, en a eu un de moi depuis pen^ cpii est tme des pins belles choses et des plus piquantes que ce maître ait faites. »

Ce paysage est sans doute compris dans le lot suivant de la Vente Jul« Uenne, payé 2,071 livres :

a Deux tableaux ou pendants : l'un, peint par Rembrandt, représente une campagne très-étendue, diverses maisons proches de deux bras de rivière, plusieurs figures et animaux; on remarque im homme portant un plumet à son chapeau* suivi d'un autre et de deux lévriers.

« L'autre, de Rubens^ représente des vues de maisons et abbayes dans un très-riche paysage, avec figures. Chacun de ces tableaux est peint sur bois de seize pouces six lignes de haut sur vingt-quatre pouces six lignes de large, n

ixiv LETTRE A L'AUTEUR

était non-seulement très-versé dans la connaissance des (Buvres d'art, mais il avait un mérite littéraire que ces citations feront apprécier. Son instruction était étendue, et à sa vente qui eut lieu le 25 mai 4750, ce qu*il y eut de plus intéressant, ce n*est pas son fonds d'objets d'art, mais sa bibliothèque. Il parait que les tableaux et les dessins qa*il achetait ne faisaient pas un long séjour chez lui, et que les curieux tels que MM. Lempereur, Blondel de Gagny, de Jullienne et autres , dont il possédait la confiance, se les disputaient. Ses tableaux qui furent vendus, au nombre d'une vingtaine seulement, venaient d'être achetés par lui en Hollande, et ils étaient arrivés pendant sa maladie. La mort ne lui laissa pas le temps de les montrer. Il y avait deux Berghem, deux Metsu, un Paul Potter, un magnifique tableau de Rubens, représentant Atalante portant une hure de sanglier que vient de lui présenter Méléagre ; un autre Rubens représentant Notre -Seigneur donnant dans la barque où il est entré avec ses disciples ; deux portraits de Van Dyck, celui du distributeur d'aumônes, à Anvers, et de sa femme. Van Dyck avait eu l'attention de mettre son nom et l'année dans laquelle il a peint ces tableaux, pour faire voir qu'il les regardait comme deux de ses meilleurs morceaux.

La bibliothèque de Gersaint contenait 2,207 ouvrages de théologie, jurisprudence, philosophie, sciences, belles^ lettres, histoire. Il y avait beaucoup de livres rares et curieux, on peut en juger par la liste suivante des traités pour ou contre les femmes :

La dispute d*un asne contre frère Anselme Turméde, tou-chant la dignité^ noblesse et prééminence de Phomme, par-devant les autres animaux. Pampelune, 1600.

La réflexion de la lune sur les hommes, par M"* de B***- Paris, 1654.

De la grandeur et de V excellence des femmes au-dessus des hommps, traduit d' Agrippa. Paris, 1713.

SUR LA CURIOSITE. lxv

Figures mystiques du précieux cabinet des damesy par André Duchène. Paris, 160S.

Les cent heureux et glorieux éloges du très-aimable sexe, en gavotte à danse ronde.

Le mérite des dames , avec rentrée de ta reine et de la reine Infante et de cent-une dames dans le ciel des belles hé* roinesy par de S. Gabriel. Paris, 4660.

Le bouclier des dames soulevant toutes îeurs belles perfections^ par Louis le Bemier, sieur de la Martelière. Rouen,

Paradoxe apologigue où il démontre que la femme est beaucoup plus parfaite que l'homme en toute action de vertu, par Alexandre de Pontemery. Paris, 4594.

Alphabet de ^imperfection et malice des femmes, par Jacques Olivier. Rouen, 4630.

Réponse aux impertinences de Vassottt capitaine Vigoureux sur la défense des femmes^ par J. Olivier. Paris 4647.

VArt de rendre les femmes fidèles^ Paris, 4743*

Disputatio qua anonimus probare nititur mulieres homines non esse. Hag. corn., 4638.

La femme démasquée ou l'Amour peint selon l'usage nouveau, par Qaesnoy. La Haye, 4698.

Discours prononcé par M^^^ Perette de la Babille, contenant les louanges des dames en prose et en vers. Lyon, 4736.

En 4745, Gersaint rédigea le catalogue du cabinet du chevalier de La Roque dans le goût de celui de M. de Lorangère. M. de La Roque était le plus aimable des curieux. La probité, la douceur des mœurs, la candeur, la sincérité qui formaient son caractère et qui étaient si naturellement peintes sur son visage, lui attiraient Testime et la vénération de tous ceux qui rapprochaient. Le chevalier de La Roque avait voyagé pour son instruction, pendant sa jeunesse, recherchant surtout le commerce des artistes d*un grand mérite. Les renseignements qu'il avait recueillis lui firent concevoir l'idée d'une histoire des peintres et (Yxmv.

ixvi LETTRE A L'AUTEUR

histoire du théâtre François (vous faites l'une et tous pourriez raconter Vautre ) ; mais le chevalier de La Roque fut dérangé par la canonnade de Malplaquet^ comme dit Gersaint, qui, lui enlevant une jambe et une partie de la cuisse, le rendit bientôt aux arts et aux lettres. Il ne souffrit pas autrement des violences de la canonnade, puisquHI mourut en 1744 seulement, à Tàgc de 70 ans, d'une flôvre maligne. Mais il avait, après la canonnade, dit adieu aux gendarmes du roi. Associé par Dufresny au privilège du Mercure^ il en publia 331 volumes. C'est problablement ce qui l'a décidé à vous laisser V Histoire des Peintres à faire, ce dont, malgré ses succès du Mercure^ on doit lui sairoir beaucoup de gré.

Les tableaux sont une des parties les plus importantes de ce cabinet. « L'amour de la peinture, dit Gersaint, tenait le premier rang chez M. de La Roque ; il régnait si vivement sur lui que la vue d'un beau tableau, dont il saisissait jusqu'au moindre mérite , lui faisait une impression à laquelle il ne pouvait s'cmpôchcr de se livrer. J'ai souvent remarqué en lui l'efict de cet enthousiasme si ordinaire et si naturel aux vrais amateurs, qui sentent et connaissent les beautés de cet art. I^s expressions énergiques, justes et exactes, dont il se servait alors pour exprimer tout le plaisir qu'il ressentait, faisaient participer nécessairement au môme plaisir ceux qui se trouvaient avec lui. Il était attentif à profiler de l'occîision de jouir chez les autres (îuricux des morceaux qu'il ne possédait pas, et c'était lui donner le cadeau le plus flatteur cl le plus exquis que de lui procurer la vue de quelques nouveautés en ce genre, •

M. de I^ Roque avait près de 300 tableaux. Gersaint ne les range pas par école. Ses simples descriptions, sans aucune épithcle sur la qualité des tableaux, sont entremêlées do courtos notices sur les principaux maîtres et accompagnées de notes explicatives, pour mieux faire comprendre les sujets.

SUR LA CURIOSITE. lxtii

M. de La Roque possédait, du reste , toutes les variétés de la curiosité : tableaux de choix , dessins , estampés» bronzes et autres ouvrages de sculpture, porcelaines, laques de toute espèce, diamants, pierres ânes d'une couleur parfaite, pierres gravées en creux et en relief, coquilles.

Un très-beau tableau peint sur toile par Paul Véronèse, au bas duquel est écrit: Veronafatta nel monasierio Angola anno 158i. Malgré le nom de Paul Yéronèse, malgré l'originalité du tableau, il ne se vend que 120 liv.

Des buveurs et des preneurs de tabac par Terburg, ne se vendent que 72 liv., et un Saint Georges, par Rubens, 61 liv. 5 s.; une dame, par Gaspard Netscher, 80 liv. 4 s.; Bethsabée sortant du bain, par le Poussin, 166 liv.; deux Wouwermans, 380 liv.

Deux magnifiques paysages de Claude atteignent le prix le plus élevé de la vente, 2,301 liv. Les Téniers, les Adrien Van de Velde se vendent 3 à 400 livres, un Gérard Dow, 70B. Deux des plus piquants tableaux que Watteau ait peints, ceux que Gersaint a fait graver sous le nom de Fatigues et déla$sements de la guerre y ne se vendent que 680 liv.,; et 130 liv. un Adrien Van Ostade, représentant le boulanger qui corne le pain chaud et beurré que la bourgeoisie d'Amsterdam est dans l'usage de manger le samedi, jour consacré au nettoiement de la maison, et dans lequel les domestiques sont si occupés qu'ils n'ont pas le temps de préparer les tartines de leurs mattres.

A propos d'un tableau italien (ils sont peu nombreux dans cette vente ) représentant le Songe de Joseph, que les uns attribuent au fameux Corrége, parce qu'il en a toutes les beautés, le grand goût et la manière, et que d'autres donnent à Procaccini , Gersaint fait comprendre combien il est difficile, la plupart du temps, de trouver le nom du maître : c Ce serait prendre trop sur soi que de vouloir décider absolument, non pas du vrai mérite (car ce qui est beau le doit toujours être, il n'importe qui l'ait fait),

Lxvni LETTRE A L'AUTEUR

mais des Véritables noms que doivent porter certains tableaux de ce genre, quand on n'a pas d'occasions phu fréquentes que nous n'en avons ici , de pouvoir faire des actes de comparaison sur les ouvrages de tant de grands maîtres italiens, dont nous ne possédons, pour ainsi dire, presque rien.

Le Wouwermans qui a été gravé par Laurent, sous le titre des Adieux, est donné pour 430 liv. ; un Peintre dam son atelier j regardant de loin l'effet de son tableau^ par Rep^randt, pour 60 liv.; un Enlèvement d^ Europe ^ par Bcnedetto Castiglione, s'élève au prix de 6S0 liv. Les Ruysdael ne sont pas mieux traités que les Rembrandt, et la paire se vend 120 liv.

Les dessins et les estampes ne formaient pas la partie brillante du cabinet de La Roque ; il les avait plutôt recherchés comme des documents pour son Histoire des Peintres, qu'en raison de leur mérite réel. Gersaint profita de cette circonstance pour joindre au catalogue et à la vente une collection d'estampes qu'il avait formée avec le plus grand soin.

Voici comment il définit les qualités, les habitudes et les devoirs du curieux d'estampes :

<K L'on ne doit les rechercher que pour y examiner le goût, rélégance, le génie de la composition et la variété des différents sujets qu'elles nous représentent; ou pour y admirer l'esprit de la pointe, quand l'estampe est gravée à Toau-forte, ou la beauté et la fermeté du travail, quand elle est gravée au burin.

ce Ceux qui ne cherchent que de la variété dans les estampes, peuvent se satisfaire plus aisément. Ils ne portent point le scrupule dans les épreuves, jusqu'au degré de perfection; et, comme par là il leur est plus facile de trouver à se contenter, ils poussent ordinairement ces collections plus loin.

f Mais les véritables amateurs de l'art de la gravure, qui

SUR LA CURIOSITE. tm

sont jaloux de joindre Tagréable à l'utile» et la perfection à Famusement, prennent des précautions dans leur choix et acquièrent plus difGcilement ; ils s'attachent davantage à la qualité de l'estampe, qu'à la quantité ; et quand ils auraient le désir d'acquérir plus promptement, la difficulté de trouver des morceaux parfaits y mettrait un empêchement.

a L'estampe n'est donc aimable aux yeux des vrais connaisseurs, que lorsqu'elle se trouve dans la pureté de ses premières épreuves. Ainsi, un curieux délicat ne saurait apporter trop de soin pour ne se procurer rien qui ne soit irréprochable. Souvent il se trouve découragé quand il rencontre chez d'autres curieux une épreuve qui l'emporte sur celle qu'il possède, et qu'il regardait néanmoins comme une des plus belles.

« Ce n'est point à tort que l'on doit s'attacher aux premières épreuves des estampes. U est constant qu'elles ne sont dans leur beauté et dans leur perfection que quand elles se trouvent dans ce cas. Elles perdent leur mérite à mesure qu'elles s'en éloignent.

c Un graveur habile travaille sa planche jusqu'au moment qu'il la croit parfiBÛte. Éclairé soit par ses propres lumières, soit par le secours de celles d'un peintre intelligent, auquel il a recours ordinairement dans cette occasion, il la met sous presse, quand il lui parait qu'on n'y peut plus rien désirer, ni dams le travail, ni dans les effets. Il en fiait souvent des essais, il la retouche, il efface quelquefois des endroits qui sont trop exprimés. Sa réputation s'y trouve intéressée ; le titre d'habile homme qu'il a acquis, qu'il cherche à acquérir, fait qu'il ne néglige rien pour la conduire à la plus grande perfection. Les épreuves qu'il en fait tirer alors en constatent le mérite ; il est enfin content de son ouvrage. Voilà le degré où il a voulu pousser sa planche : c'est le moment où elle a été jugée digne d'être produite au grand jour, et livrée aux yeux, à la critique ou à l'approbation des connaisseurs ; et par con-

Lxz LETTRE A L'AUTEUR

séqucnt c'est le moment aussi décidé qui peut satisfaire la curiosité. Car à mesure que la planche vieillit sous la presse, elle perd sa vivacité, son accord, sa fraîcheur; la légèreté de son travail se dissipe et s*évanouit, et elle devient enfin insipide et méprisable.

< 11 est très-difficile d'apprendre à connaître , à l'égard d'une estampe, ce que c'est qu'une première épreuve, et peu de personnes sont en état d'en décider. On se laisse quelquefois surprendre par le faux brillant et Teffet outré d'une épreuve. Souvent môme cette épreuve, par ce défaut, paraîtra aux yeux de faibles connaisseurs mériter ia préférence sur la bonne. On s'imagine mal à propos qu'une épreuve, pour être des premières, doit être caractérisée par un grand noir; mais ce mérite séduisant et trompeur pour quelques-uns, tombe et s'évanouit promptement par un exact examen, qui ne peut se faire avec certitiide que par une grande habitude acquise de longue main. C'est par des actes réitérés de comparaison, que l'on se forme enfin un coup d'œil sûr et un jugement certain. Ce n'est donc pas à ce faux brillant que l'on doit s'attacher, mais à un certain effet doux, agréable , sans crudité quoique vif, et qui sait conserver un accord et une union entre toutes les différentes parties de l'estampe , aussi bien qu'à une taille nourrie et nette qui laisse apercevoir toutes les beautés du travail jusque dans les ombres les plus fortes, et qui est exempt de cette sécheresse et de cette aridité ordinaires aux mauvaises épreuves. L'usage et la pratique sont pour celte connaissance beaucoup au-dessus de la théorie; il ne serait pas aisé de donner par écrit les moyens sûrs de ne pas s'y tromper. »

Gersaint avait aussi rédigé le catalogue et dirigé la vente de la collection de M. Bonnicr de la Mosson, bailli et capi^ laine des chasses de la varenne des Thuillerics , et ancien colonel du régimoni Dauphin.

SUR LA CURIOSITE. lxxi

Celte collection appartenait surtout à la science, la curioité proprement dite y tenant très-peu de place ; elle se composait de neuf cabinets : ^

1» Le cabinet d'anatomie ;

S» Le cabinet de chimie ou le laboratoire ;

3» Le cabinet de pharmacie ou Tapothicairerie ;

4» Le cabinet des drogues ;

a^ Le cabinet du tour et des outils propres à différents arts;

8» Le premier cabinet d'histoire naturelle, contenant les animaux en fiole dans sue liqueur conservatrice, avec quelques minéraux ;

7* Le deoiddme cabinet d'histoire naturelle, qui renferme les anhnaux desséchés, les papillons et autres insectes, les plantes, les mines, les minéraux , etc. ;

8« Le cabinet de physique ou cabinet des machines, avec plusieurs pièces d'artillerie et nombre d'autres morceaux qui ont rapport aux mathématiques ;

9* Le troisième cabinet d'histoire naturelle , contenant les coquilles, l'herbier, plusieurs volumes d'estampes qui la plupart ont rapport aux coquilles et à d'autres parties de l'histoire naturelle et de la physique ; ce cabinet est aussi celui de la bibliothèque.

Ces cabinets étaient ornés par tout ce que l'art a pu imaginer de mieux et de plus agréable. Le tout selon les attributs qui leur convenaient à chacun. Rien n*y avait été épargné : propreté dans l'exécution du bois qui en formait les armoires ou bureaux , sculpture recherchée et déUcate, ^ces, dessus de portes.

Outre les curiosités spéciales à ces cabinets, il y avait plusieurs autres morceaux intéressants, sous le titre de diverses curiosités meublantes dispersées tant dans les carbinets que dans les appartements, comme figures et ornements de bronze doré et non doré, bustes de marbre, porcelaines montées et non montées, meubles curieux et de prix, pendules singulières, bijoux.

Lxxii LETTllE A I/AUTEIR

Ce catalogue contient des notes savantes qui , si elles sont Vœuvre de Gersaint, comme tout porte à le croire, donnent une haute idée de l'étendue de ses connaissances. Dans mon exemplaire, annoté par Gersaint lui-même, je remarque que M. de Buffon fit dans cette vente un grand nombre d'acquisitions.

En 1747, Gersaint revint à la vraie curiosité par le catalogue des bijoux, porcelaines, lacqs, tableaux, dessins et autres effets de curiosité, provenant de la succession de M. Ângran , vicomte de Fonsperluis.

Ce catalogue est écrit dans le même style que ceux de Lorangère et de La Roque; il contient, en outre, de très^ intéressants renseignements sur la fabrication de la porcelaine et du lacq de Chine.

Il ne faut pas croire que dans le siècle dernier tous les rédacteurs de catalogue fussent de la force deBlariette et de Gersaint. A mesure que les curieux et les ventes se multiplient, les catalogues tournent à l'annonce; ils devancent la réclame moderne, et, comme la mauvaise littérature, l'art du catalogue a ses Vadius et sesTrissotins qui se louent et s'insultent sous les noms de Remy et de Glomy.

Voici un échantillon de ces querelles : C'est un manifeste du sieur Remy, grand faiseur de collections, de catalogues et de ventes.

a Le sieur Remy», suivant ce que dit le sieur Glomy dans le catalogue raisonné des différents effets curieux qui composent le cabinet de feu M. Bailly, ancien garde des marchands apothicaires, etc. < n'a eu d'autre part à ce catalogue que d'avoir donné la mesure des tableaux et l'ordre chronologique des maîtres. »

«Les amateurs qui nous connaissent l'un et l'autre, et qui ont daigné m'accorder lem* confiance, avant et depuis la vente de M. le duc de Tallai*d, sont en état de décider du mérite de cette oliçervation. Je n'imiterai (kis M. Glomy :

SUR LA CURIOSITÉ. lxiiii

la preuve que je prends plaisir à lui rendre justice, c*esl que je m*en fais un d'annoncer ici au public, qu'il est un des premiers pour coller les dessins et pour les ajuster avec filets de papier doré, o

Après avoir ainsi remis à sa place son rival et détracteur, M. Glomy, M. Remy énumère avec une victorieuse complaisance les nombreux catalogues qu'il avait rédigés en totalité et en partie, à dater de 1757, dans l'espace de dix années.

D'après ce relevé, on est obligé de reconnaître que presque toute la curiosité de cette époque a passé par ses mains savantes. ^

. Cette liste, qu'il serait trop long de reproduire, se couronne par le Catalogue raisonné des tableaux,, dessins et estampes, bronzes antiques, bronzes chinois, figures, bustes et vases de bronze et de marbre, bustes et vases de porphbre, figures, groupes, bas-reliefs et vases de terre cuite, figures et bas^reliefs d'ivoire et de cire, tasses et soucoupes de jade et d'agate orientale, armes et ustensiles indiens et chinois, et autres efiets curieux de M. de JuUienne, écayer, chevalier de Saint-Michel, membre honoraire de l'Académie royale de Peinture et de Scu^ture.

Certes, il était bien permis à M, Remy, du haut de tant et de si belles ventes, de contempler avec dédain les vains efforts du sieur Glomy pour lui disputer la confiance de la fine fleur des curieux et de leurs héritiers, car la plupart de ses ventes avaient lieu après décès. M. Remy était passé maître en catalogue, il avait la vogue, la confiance des acheteurs et des vendeurs, et nul ne possédait mieux que lui cet art que nous croyons récent et qui est fort ancien, qui n'entraîne pas seulement le public ignorant, mais auquel se laissent aller de nos jours encore les amateurs les plus difficiles.

Les catalogues de Remy, il faut bien le dire, vont de plus fort en plus fort. Le succès n'éteint pas sa verve , et

Lxiiv LETTRE A L'AUTEUR

dix ans aprèsi, on la retrouve encore pins surexcitée dans les catalogues de M. Randon de Boisset et du prince de Conti.

Ce n'est pas à dire que plusieurs de ces collections ne fussent d*une grande valeur et d'un grand goût, mais elles n'avaient pas besoin , pour être appréciées, de l'extase de M. Reniy.

M. Remy avait tant de besogne qu'il faisait des catalogues comme on fait aujourd'hui des vaudevilles» en collaboration. Il était peintre, et quand son ofQcine de la rue Poupée (la seconde porte à gauche en entrant par la rue Hautefeoilie ) ne suffisait pas à l'empressement des grands seigneurs, des belles dames , des fermiers généraux , des gentilshommes et des secrétaires du roi, il appelait à son aide M. JuiUiot, marchand , rue Saint-Honoré au coin de celle du Fonr, Au Curieux des Indes ^ qui rédigeait la partie des curiosités.

Mais M. Remy se réservait la biographie des illustres curieux. Il nous apprend que M. de Jullienne, mort à près de quatre-vingts ans, s'était fait un amusement de sa collection pendant la plus grande partie de sa longue vie ; que sa mort n'a pas laissé que de paraître prématurée, non-seulement à ses amis, mais à tous les honnêtes gens dont il était connu, aimé et estimé ; et il ajoute :

c( Que de douceurs dans les mœurs de M. de Jullienne I que d'honnêteté et de probité ! Quelle sécurité dans son commerce et dans son amitié! Quelle candeur dans ses discours! Quelle bonté pour les talents naissants des jeunes artistes, qu'il encourageait comme un père par ses conseils et par ses bienfaits ! Bon citoyen, bon ami, charitable envers les pauvres, il a mérité l'estime de sa patrie ; nous osons même dire qu'elle lui doit de la reconnaissance ; et pourquoi ne l'oserions-nous pas, puisqu'il contribuait de toute sa fortune à prouver aux étrangers le goût de la nation pour les arts, et puisqu'il enrichissait son pays on y attirant les étrangers pour voir son riche cabinet ? r)

Du reste, Gersaint, vinfît-troisans auparavant, avait dans

SUR LA CURIOSITE. lixv

une note du catalogue Lorangère» rendu justice à M. de JuUienne en mentionnant Tamitié que ce conseiller honoraire de TAcadémie royale de Peinture et de Sculpture, avait toiqours eue pour Watteau, et en le remerciant des soins qu'il avait bien voulu prendre pour faire jouir le public de tant de beaux morceaux qu'il avait fait graver d'après les meilleurs tableaux et les études de ce maître. Gersaint ajoutait : « Ce goût naturel pour les belles choses , et l'amour que M. de JnUienne a toujours eu pour les arts qu'il a même cultivés dans sa jeunesse» se reconnaissent aisément dans le fomeux cabinet qu'il possède aujourd'hui, et à la perfeetion duquel il travaille depuis une trentaine d'années, malgré l'application continuelle qu'exigent de lui deux manufactures à la tète desquelles il est depuis longtemps, et qui fleurissent de plus en plus sous sa direction. Ce cabinet est l'ouvrage de ses moments de loisir qu'il 7 a sacrifiés ; il a toujours eu une attention particulière pour en ôter les pièces de moindre mérite, à mesure qu'il a pu en acquérir de plus recommandables ; et en effet, ce n'est qu'avec du temps, du goût, et du discernement que l'on peut parvenir à ce degré de choix délicat. Son cabinet n'est point borné au seul mérite de la peinture, de la sculpture, du dessin et de l'estampe ; on y voit également plusieurs autres curiosités de divers genres, dont l'arrangement et le bel ordre augmentent encore le mérite ; mais ce qui est au-dessus de tout cela, c'est la manière polie et afiable avec laquelle il reçoit ceux qui, sur la réputation de tant de raretés, vont pour les admirer, et qui lui attirent journellement tous les étrangers et tous les amateurs, à l'ardeur desquels il se prête avec tant de plaisir et de complaisance, que l'on croirait volontiers qu'il a acquis toutes ces richesses plus pour la jouissance des autres que pour la sienne propre. » D'après ce jugement de Gersaint, jugement désintéressé, puisqu'il n'avait pas à vendre le cabinet de M. de Jullienne, les belles choses qu'il contenait étaient suffisamment con-

Lxxvi LETTRE A L'AUTEUR

nues et n'avaient pas besoin des artifices du catalogue Rcmy, pour être appréciées et payées à leur valeur.

Cependant le sieur Remy n'oublie rien pour attirer Tattcntion des curieux. Pour faire mieux ressortir les fahlA^m' italiens, il les subdivise dans toutes les ramificationt : école florentine, de Sienne, romaine, de Parme, de Bologne, de Milan et de Bresse; vénitienne, génoise, napcdi* taine et espagnole, n'eût-il qu'un tableau à ranger sous un de ces titres. C'était une satis£Bu:tion donnée à son érudition et à celle de ses lecteurs; mais les écoles flamande et hollandaise restaient confondues sous le titre commun d'école des Pays-Bas.

Cette vente de M. de Jidlienne, commença le 30 mars 1767; l'exposition avait eu lieu quinze jours avant, de neuf heures du matin jusqu'à midi, les dimanches et fêtes exceptés, dans la maison de M. de JuUienne, rue des Gobelins.

Le produit total de la vente fut de 391,676 liv. 18 s., à savoir :

Tableaux, écoles d'Italie 80,464 liv. Os.

— — des Pays-Bas 181,138 12

— - française 88,243 18

— copies et divers 766 13

Total des tableaux 287,610 12

Dessins des diverses écoles 36,212 3

Estampes 6,930 18

Figures, bustes et vases antiques et

modenies en bi-onze, en marbre,

sculptures en albâtre et en stuc,

ouvrages en émail, en ivoire, en

nacre et en cire, terres cuites et

autres morceaux d'art, vases et

autres pièces de jade et d'agate,

trophées de la galerie 60^922 18

SUR LA CURIOSITÉ. lxwii

Il y avait 84 tableaux italiens, 113 allemands, flamands et hollandais, 100 français.

Les tableaux les plus chers de la première partie sont :

Un Salvator Rosa, vendu 12,012 liv. » s.

MuriUo , . . . . 6,000

Corrége 2,400

Dominique Feti 1,901 9

André Solario 1,400 >*

Guide 1,100 y>

Le Salvator Rosa est un grand paysage , Apollon et la Sibylle de Cutnes; le Murillo, les Pfoces de Cana : ce tableau passait alors pour le plus capital de ce peintre; le Corrége, une Femme couchée et endormie : c'était un petit tableau de 22 pouces sur 19; le Dominique Feti, Tobie qui rend la vue à son père ; TÂndré Solario, la Vierge donnant à teter à l'Enflant Jésus, 21 pouces sut* 18 ; le Guide, l'Enfant Jésus baisant le petit saint Jean, 9 pouces sur 6.

En général, les tableaux de M. de JuUienne étaient de petite dimension.

Les Daniel de Volterre, Raphaël, Jules Romain, Baroche, Pierre de Gortone, François Mola, Maratte, Lauri, le Parmesan» Lanfranc, Pannini, Carrache, Dominiquin, Guerchin, Albane, Gignani, Titien, Sebastien del Piombo, Bassan, Tintoret, Veronèse, Canaletti, Luc Giordano, Ribera variaient de 100 à 7 ou 800 livres.

L'école des Pays-Bas, pour 29 tableaux de plus, s'est élevée à 181,135 livres au lieu de 80,484 que donnent les écoles dltalie.

De tous les maîtres de l'école des Pays-Bas, c'est Philippe Wottvermans qui l'emporte. Trois de ses tableaux se vendent 16,700, 5,060, 2,701 liv. Le premier est une Chasse au cerf; le second, les Occupations champêtres, grdvé par Moyreau. Le troisième est également gravé par Moyroau, dans la soixante-douzième estampe de son œuvre.

l!n liibK'iiii lie Berghem, gravé par Aliamcl, se vend 8,000 liv.

Adrien van Ostadc se vend : 7,410 Ut. une Chambre de paysans, 6,42S liv. une École, 3,700 liv. un Jeu de quilles.

Un David Téniers monte h "7,202 Uv.

Metzu : une Malade atteinte de ce mal qui devait être bien commun en Hollande, et dont un médecin examine les résultats diins une fiole, 6,020 liv.

Rubens : une Charité romaine, 3,000 lîv.

Rembrandt, encore méconnu, alleint le prix do 'i,VH lîv. pour le portrait de sa mère, peint en 1643, et 1351 liv. seulement pour le Bon Samaritain, qu'il a gravé.

Il est vrai que Gérard de Lairesse, pour un de ces froids tableaux qui n'ont dû leur succès qu'fi leur ton prétentieux au milieu du natm'el flamand, se paie 0,610 Ut., trois fois autant que Rembrandt !

Les RotlenhameretlesBreugbel obtiennent aussi de trèsbons prix, et Brauwcr est presque aussi cher que Téniers.

Dans l'école française, le tableau le mieux vendu est un Carie Van loo, Backa faisant peindre su mnitrixse, gravé par Lépicié, 5,002 liv.; une Résurrection de Nolre-Seiguear, du môme maître, gravée par Carmona, ne se vend que 1 ,700 liv. ; la Fôlc vénitienne, de Waltcau, gravée par Laurent Cars, n'obtient que 2,60fi liv. ; un Soleil levant, de Claude, 3,600 Uv. Il est vrai qu'une Vue de mer, de Pierre Palel, s'élève il 2,031 li\.; les Travaux d'un pori de mer, de Joseph Vernel, gravé par ienn DauUé, 13,915 Uv. ; uiie Vue de Tivoli, du même, 2,650 Uv.; une Petite Fille de Greuze, baisant la croix de Jésus, gravée par Boizot, est donnée pour 634 Uv., quoique M. Remy rappelle que ce charmant Uibleau a été exposé au salon de 1763.

Du reste, malgré la prolection si éclairée de M. de Julienne pour les peintres vivants, MM. de la Grénéc, Drouiùs (ils, Martin (Us, Jouffroy, Glaise, Ragm-net, Julien sont assez niulti-aités dans la vente.

SUR LA CLnmsiTE I.II1X

[ci les dessins ne so vendent plus par lots eomme dans les ventes Crozal cl Lornngèie. Chaque dessin a son numéro et sa description. Ceux de l'école d'Ilalie sont dlViBés comme les tableaux, et la progression des prix est encore plus considérable. Il n'y a que 816 dessins qui sont vendus 36,^13 liv., somme égale au produit des 10,000 dessins de la Tente Crozat, cl l'on ne peut pas dire cependani qim M. de Julienne ait choisi les siens avec plus de goût et puisé à de meilleures sources.

Les estampes ne sont pas très-nombreuses ; ce qu'il y a de mieux, ce sont d'abord deux cent trois pièces d'Albert Durer, presque toutes Irés-ancionnes épreuves dont cent une gravées sur cuivre, parmi lesquelles Adam et Eve, la petite Passion en seize pièces, les deux Jérâme, le saint Hubert, la Pandore, l'Enfant prodigue. Ce beau recueil ne se vend cependant que 901 Uv,

Deux cent cinquante eaux-forlcs de Rembrandt, parmi lesquelles se trouvent les pièces les plus rai'es et la plupart avec l'indication de la beauté des épreuves, atteignent le prix de 2,449 liv. C'est considérable pour l'époque ; elles vaudraient aujourd'hui au moins quarante fois autant.

Parmi les curiosités, on dislingue deux vases de poi'phyre en forme d'urne, 13,000 liv.

Deux vases de marbre de Sicile, 8,062 liv.

Le bouclier de Scipion l'An'icain, 410 liv.

Une note dit que ce bouclier est te même qui l'ut l'ait à Rome par les ordres de Marius, sénateur romain, aux dépens de la République, quand on lui décerna le triomphe en mémoire de ce qu'il avait vaincu Annibal et pris Car- Ihage. Un Juif, fouillant en 11 Si dans les démolitions de l'ancien palais de Scipion, ù Smyme, trouva dans une espèce de coffre de fer ce bouclier, avec la date de son ancienneté, qui est 303 avant la naissance de Noire- Seigneur. Le consul de l-'rance (sic), qui était alors à Smyrne, l'acheta dudit Juif, mais étant venu h mourir, il fut vendu

ixxx LETTRE A L'AUTEUR

à un particulier qui passa en France ; et de là, comme on le voit, au cabinet de M. JuUienne, il n'y a qu'un pas.

J'ai signalé dans le catalogue Jullienne cette tendance à la marchandise qui se substituait à l'amour de Tart; éUe se manifeste encore dans le catalogue du cabinet de Ifck riette dont la vente a lieu huit ans plus tard» C'est Banui qui rédigea ce catalogue. Basan, d'abord graveur, a^t lui-même déserté l'art pour se livrer au commerce. Il est l'auteur du catalogue du cabinet Neyman , si riche en beaux dessins ; il avait composé la galerie du duc de Ghoiseul. Basan suivit le ministre congédié, dans le triomphe de son exil à ChanteloUp, ce beau château de la Touraine dont il ne reste plus que la Pagode. Le duc de Ghoiseul, qui n'avait pas laissé son esprit dans les cartons du ministère, distingua Basan au milieu des brillants consolateurs de sa disgrâce, et il eut le bon goût de leur présenter ce littérateur de catalogues, en leur disant : a Voici le maré^ chai de Saxe de la curiosité. >

Basan débute, comme ses devanciers, par un éloge des curieux dont il fait la vente, et quoique la littérature du genre ait déjà bien dégénéré, Basan n'est pas encore aussi marchand que Rcmy, et dans sa boutique de la rue Serpente, il retrouve encore quelques traditions de ce bon goût et de ce simple langage des catalogues Crozat et Lorangère. Il mêle à la description de chaque dessin (caria vente par lots est depuis longtemps abandonnée) des notes, et sur les dessins et sur les maîtres, qui indiquent du savoir. Le produit total de la vente Mariette est de 283,726 liv. 11 s., et se décompose ainsi qu'il suit :

Tableaux 21,111 liv. 4 s.

Dessins 153,491 11

Estampes 81,196 7

Livres d'estampes 16,975 2

Terres cuites, marbres et bronzes. 8,555 » Pierres gravées 8,397 7

SUR LA CURIOSITÉ. lxixi

Il n*y a que vingt-cinq tableaux. On y remarque :

Trois miniatures par Rosalba Garriera, dont le portrait de donna Fô^cari et plusieurs pastels.

Le portrait en émail de la duchesse d'Olonne, coiffée en cheveux et la gorge découverte, par Petitot, vendu 3,000 liv. Ce portrait passait pour le chef-d'œuvre de Tartiste, et il est probable que le premier qui l'a reçu ne Ta pas vendu, car en passant par tant de mains, il eût, malgré sa valeur^ fini par s'égarer.

Un supeii)e Adrien Van de Velde, gravé par Aliamet sous le titre d'Amusements d'hiver, vendu 4,000 Uv.

Jupiter enfant, à qui un satyre présente à boire^ par le Poussin, vendu S,310 liv.

Et enfin un paysage de Watteau qui, quoique Basan atteste qu*on y reconnaît la finesse de dessin qui règne dans tous les tableaux de ce célèbre peintre» est donné pour la modique somme de 176 liv.

Les terres cuites sont de Girardon , Flamand , Bouchardon, Sarrazin, Clodion ; elles sont peu nombreuses. On y voit un groupe représentant Vénus et Adonis attribué par Mariette à Paul Véronèse et qui, cependant, ne se vend que 80 liv.

Les pierres gravées sont sans importance.

Ge sont les dessins et les estampes qui forment la plus grande valeur de la vente. Pendant sa longue vie, tout entière consacrée à l'art, ses travaux pour les galeries de l'Empereur et du prince Eugène en Allemagne, ses voyages en Italie et gr&ce à ses relations avec les curieux et les marchands français et étrangers, liariette avait dû rencontrer et saisir les meilleures occasions pour former son cabinet. D avait acheté quantité de dessins, et des meilleurs, à la vente Grozat. Ges dessins, au nombre de douze cent soixante-six, et très-bien choisis, ne lui avaient coûté que 4,107 liv. 3 s. G'est à peu près le nombre de ceux de sa propre collection qui produisent 153,401 liv. 11 s.

imii LETTRE A L'AUTEUR

Le cabinet de Mariette se compose de 1,600 dessiiis de maîtres italiens non compris 850 dessins da graveur de La Belle, 100 études du Carrache, 66 dessins d'architectare de Montano, 60 tètes et caricatures de Léonard de Vinci, 470 dessins de différents maîtres flamands, hollandais et allemands, 78 dessins d'Hemskerck, plus de 100 dessins de maîtres français, 194 dessins de Bouchardon, très-finis, d'après les pierres gravées du cabinet du roi, 60 contreépreuves des Cris de Paris, du môme, 90 dessins du même, faits à Rome, d'après les antiques, 70 dessins de CaUot, 56 sujets divers par Corneille, 42 sujets de la Bible, par La Hyrc, 360 feuilles de croquis et esquisses de différents maîtres, deux volumes de dessins chinois. H y avait des dessins encadrés, d*autres, en grand nombre, collés sur des cartons minces avec du papier bleu et des filets d*or à Tentour du sujet. Heureux le curieux qui retrouve dans cet élégant entourage la preuve qu'un dessin a fait partie d*une aussi fameuse collection !

Le cabinet de Mariette contient, en outre, près de 300 oavragcs sur la théologie, Ficonologie sacrée, la philosophie, la morale, la littérature, les emblèmes, la physique, l'histoire naturelle, les mathématiques, les aris, qui produisent 16,975 liv. 2 s. La liste de ces précieux livres, dont plusieurs étaient annotés par Mariette, se termine par YÀbece' dario Pittoricoj édition de Bologne de 1719, avec beaucoup d'observations manuscrites de Mariette, et les notices biographiques de tous les auteurs qu'il a pu y joindre. Cet intéressant volume est retiré à 50 liv. 1 s.

Dix ans après, et sans préjudice des catalogues qu'il a rédigés dans cet intervalle, M. Remy livrait au public celui de la vente de M. Randon de Boisset, receveur général des finances.

M. Remy ne fait pas la biographie de M. Randon de Boisset ; il se contente de publier les renseignements qui lui ont vto donnés par M. de Sireuil, ami du défunt.

SUR LA CURIOSITÉ. Lzxitii

a M. de Boisset jouissait d'une fortune considérable, il avait su s'attirer de ses confrères, MM. les fermiers-généraux, une considération personnelle qui le faisait regarder comme un homme du mérite le plus rare et de l'esprit le plus transcendant. Déterminé par des circonstances particulières à quitter sa place de fermier^ énéral, il passa à celle de receveur-général des finances, qui lui donnait plus de temps pour cultiver son goût pour l'étude et pour les beauxarts. M. de Boisset avait beaucoup de littérature, on ne pouvait être d'un commerce plus aimable, ni avoir l'esprit plus orné. Tous les bons auteurs du siècle d'Auguste, poètes, (orateurs, historiens, lui étaient familiers, il avait une bibliothèque choisie, composée des meilleurs livres, gr^cs, latins, italiens et français, sont des plus belles éditions.

a Ses connaissances en peinture n'étaient pas si étendues ; il n'avait que celles qui tiennent au goût et à l'esprit, c'est-à-dire de l'amateur qui n'est pas artiste. Il rechercha la connaissance des plus grands peintres de notre école, et il eut l'avantage de s'en faire aimer. M. de Boisset fut lié avec MM. Boucher, Greuze et Robert. Leur nom seul est un éloge. Les lumières qu'il retirait du commerce de ces habiles artistes fortifiaient et perfectionnaient chaque jour son goût pour la peinture ; il envisagea l'Italie comme une source féconde qui devait l'enrichir de nouvelles connaissances; il y fit deux voyages, le premier en 1752 et le second en 1763 ; il y vit tout ce que l'Italie possède de plus rare et de plus précieux.

< Depuis cette époque, M. de Boisset se livra tout entier à la peinture; il sacrifia à cette maîtresse nouvelle des sommes immenses, dont le résultat a formé une des plus belles collections. Il fit le voyage de la Hollande et de la Flandre. M. Boucher l'accompagna dans son voyage de Flandre, en 1766. Tous les cabinets lui furent ouverts. C'est dans ce voyage qu'il se prit du goût le plus vif pour l'école

Lwxiv LETTRE A L'AUTEUR

flamande et hollandaise. Lorsqu'un tableau était connu pour être de la plus grande réputation , il en faisait Facqaisition et le payait en souverain. On peut dire avec vérité que les plus précieux tableaux de la Flandre et de la Hollande se trouvent dans son cabinet. Il consultait dans toutes ses acquisitions M. Remy . C'était M. Boucher qui Tavait fait connaître à M. Randon de Boisset. Il ne pouvait , dans le désir qu'il avait de former un cabinet distingué, accorder sa confiance à un homme d'une probité plus reconnue : les cabinets qu'il a formés, la confiance des amateurs qui l'aiment et l'estiment, leur empressement à le consulter, tout concourt à le mettre au rang des premiers connaisseurs en peinture. M. de Boisset se préparait à faire de magnifiques acquisitions, lorsqu'une maladie cruelle a terminé sa vie. Il avait rapporté d'Italie les marbres les plus rares; il avait rassemblé des dessins de toutes les écoles, miniatures, gouaches, figures, vases de marbre et de bronze, commodes et effets les plus précieux de laque et du célèbre Boulle, des porcelaines anciennes et modernes du plus grand prix et du plus beau choix, des pendules et des bras de cheminée, des feux de bronze doré; tout ce que le Japon et la Chine offrent de plus précieux se trouve réuni dans son cabinet. Il a écrit trois journaux de remarques sur les t)eautés de tout genre dont il a été frappé dans ses voyages. Ces manuscrits intéressants, qui forment plus de douze volumes in-quarto, sont un monument de ses connaissances dans les différents aris qu'il a cultivés, et de sa sagacité dans les jugements qu'il a portés sur les mœurs et les usages des pays qu'il a parcourus. »

M. Randon de Boisset possédait toutes les qualités de l'amateur par excellence, le goût, l'instruction, et la grande fortune, qui peut passer elle-même pour une qualité quand l'esprit et la générosité en dirigent l'emploi.

Le catalogue que je possède, et qui me vient de la vente (le M. de Jessaint, contient non-seulement les indications

SUR LA CURIOSITE. lxxiv

(le M. Remy et les prix de Tente, mais le nom des acheteurs et Forigine des plus importants de ces tableaux.

Le total de cette belle vente s'élève à. la somme énorme pour l'époque de 1»285»978 liv., à savoir :

Tableaux, école italienne et espagnole S6,020 liv. 14 s.

— — des Pays-Bas 631,661 15

— — française 1.78,446 12

Gouaches • . • . 7,419 18

Figures et bustes de marbre, de

bronze, de terre cuite 41,222 17

Dessins 43,690 10

Estampes 1,294 6

Bijoux et médailles 4,7S9 19

964,576 liv. 11 s.

Vases et colonnes de marbre^ agates

onyx, orientales et sardoines 80,774 4

Porcelaines 87,919 7

Cristal de roche 1,222 i

Effets d'ancien laque du Japon 26,345 2

Meubles curieux de marqueterie,

tables de marbre sur leurs pieds

sculptés, pendules de goût, lustres,

girandoles, feux et bras de bronze

doré 88,855 4

1,249,692 Uv. 9 s.

Cette vente, comme on voit, laisse bien loin derrière eUe, par le produit, celles qui l'avaient précédée.

L'école d'Italie est peu nombreuse : on n'y compte que vingt-trois tableaux produisant 56,080 liv. 14 s. On y trouve :

Neptune et les autres divinités de la mer réunies pour contribuer au triomphe de Vénus, par l'Albane 5,600 liv. » s.

Lxxxvi LETTRE A L'AUTEUR

' Une Femme en méditation , tenant un livre de la main gauche, par Carlo

Cignani 3,800 liv. » s.

Ce tableau s'était vendu chez M. de

Tallard 3,001 liv., et chez M. de Gai-

gnat 3,221 liv.

Un Repos en Egypte, par Carie Haratte. 3,600 »

Paysage avec l'ange conducteur du jeune

Tobie qui tient un poisson , par Sal-

vator Kosa 7,200 »

Deux tableaux de Pannini : l'un représente Notre -Seigneur qui chasse les marchands du temple; l'autre, la

Pèche miraculeuse S,S99 19

Enfin , la Vierge assise tenant l'Enfant Jésus sur ses genoux, figures grandeur

de petite nature , par Murillo 10,999 19

M. Remy ajoute la note suivante :

a Ce tableau est estimé de tous les connaisseurs, et c'est une preuve de son grand mérite. Le sieur Langlois, Napolitain, nous l'a rapporté d'Espagne; il y était considéré, et il n'a pu l'acquérir qu'à grands frais. Il est peint sur toile et porte 5 pieds de haut sur 3 pieds 8 pouces de large. »

On sait qu'à cette époque les tableaux espagnols étaient encore confondus avec les tableaux napolitains, dans l'école d'Italie. M. Randon de Boisset avait payé celui-là 15,000 liv. Ce sont les premiers prix convenables payés pour des Murillo. Cependant ils n'étaient pas encore en grande vogue, puisque le prix baissa. Il y a d'ailleurs loin de là aux 600,000 fr. du Murillo de la vente Soult.

La grande valeur du cabinet Randon de Boisset est dans l'école des Pays-Bas, qui comprend cent quarante et un tableaux, dont le produit s'élève à 631,661 liv.

Le goût pour les tableaux de cette école allait toujours croissant; toutes les collections de la Belgique et de la

SUK LA GURIOSITË. Lxxvii

Hollande étaient mises à contribution par les curieux et les marchands de tableaux, qui, durant leurs fréquentes excursions dans les Pays-Bas, faisaient ce qui se &it de nos jours. Us ne se contentaient pas d'enlever tout ce qui se présentait de bon ou même de passable dans les ventes, mais ils fouillaient dans les boutiques et dans les greniers, mais ils s'introduisaient dans l'intérieur des familles et cherchaient à y obtenir à prix d'argent les tableaux qu'elles conservaient conune des titres de noblesse. Quelques-uns de ces tableaux, longtemps négligés, étaient en assez mauvais état. Pour peu qu'il restât quelque chose du maître, on leur infligeait le traitement énergique du nettoyage et ensuite le régime d'une restauration peu intelligente, et quand ils brillaient de cette parure empruntée, on les montrait avec toutes les précautions d'usage aux curieux qui se les disputaient pour leur plus grande gloire et surtout ppur la plus grande satisfaction des marchands. Il n'y a aujourd'hui de changé que les prix, qui ont énormément augmenté par celte loi de l'économie politique , la rareté de l'ofifre et l'abondance de la demande.

Je ne cite que les tableaux qui furent vendus 10,000 liv. et au4es8U8, et j'ajouterai le nom des acheteurs, en faisant observer que la plupart de ces tableaux sont aujourd'hui au Louvre.

L'Adoration des Rois, par Pierre-Paul Rubens. Ce tableau venait du grand autel de l'église principale de Berg-Saint- Vinox. Des réparations urgentes et le manque de fonds pour satisfaire au paiement de ces réparations obligèrent les magistrats d'en permettre la vente. Il est retiré à 10,000 liv. par les héritiers. H avait coûté tout récemment pour les réparations 8,000 liv. Il revenait à M. de Boisset, les réparations comprises, à 30,000 liv.

Une des Femmes de Rubens, assise sur une chaise ; son habillement est blanc ; elle a la tète couverte d'un chapeau gris, orné d'une plume qui lui tombe sur l'épaule gauche ,

Lxxxviii LETTRE A L'AUTEUR

elle tient entre ses jambes un enfant debout; un aatre enfant est placé à sa gauche; par Rubens, i8,000 Mr. Acheté par Lebrun, marchand. Ce tableau avait d*aboid été acheté par M. de La Live 4,000 liv.; ensuite, à sa vente, par M. Dongeuil , 20,000 Uy. , et enfin par M. de Boiseet 24,000 liv.

Le Président Richardot, par Van DydL, acheté par Lebrun 10,400 liv. Il avait coûté chez H. Gaignat 9,S0O liv.

Le Philosophe en méditation et le Philosophe en contemplation, par Rembrandt 9 gravés par Louis Surugne; les deux tableaux achetés par M. Millon d'Ailly, neveu et l'un des principaux héritiers de M. de Boisset, 10,900 liv. Ils avaient coûté 14,500 liv. à la vente du duc de ChoiseuL

Les Pèlerins d'Emmaûs , par le même , acheté pour Louis XYI, 10,500 liv. Ce tableau venait de la vente du marquis de Lassay.

Une Chambre dans laquelle sont trois femmes : un^ écrit une lettre sur une table couverte d'un tapis de velours de couleur pourpre ; une autre femme a ses mains appuyées sur le dos de la chaise ; la troisième est debout auprès de la table; par Gérard Terburg. Acheté par H. Lebrun 10,000 liv. Il avait coûté chez H. Gaillard de Gagny 3,600 liv. et chez M. de Gaignat 8,000 liv.

Un Paysage par Jean Wynants, avec figures d* Adrien Van de Velde, acheté par M. Lebrun 10,000 liv. Il venait du cabinet de Lubbeling, d'Amsterdam.

La Cour d'une ferme, par David Téniers, venant du même cabinet, acheté par Millon d'Ailly 11,000 liv.

Une Marchande épicière, par Gérard Dow, acheté par M. Paillet, marchand, 15,500 liv. 1 s. Il ^vait coûté

La Course du hareng, par Philippe Wouwermans, du cabinet Lubbeling, acheté 11,999 liv. 19 s. par M. Donjeux, marchand.

Une Femme assise sur un cheval , un homme sur un

SUR LA CURIOSITE. lxixix

mulet, une autre femme avec son enfant, un paquet sous le bras, par Nicolas Berghem, acheté par M. Donjeux 10,000 liv. Il avait coûté chez M. La Live de JuUy 8,252 Uy.

Un Village , par Isaac Van Ostade , acheté par M. Radix de Sainte-Foix 14,099 liv. 19 s.

Un Paysage avec des animaux , par A. Van de Velde , acheté par H. Millon d'Ailly 20,000 liv. Il venait de chez U. Lubbeling et complétait les quatre tableaux venant de ce cabinet, qui avaient coûté à M. de Boisset 130,000 liv., et qui ne produisant à la vente que 83,099 liv. 18 s., donnent une perte de 76,900 liv.

L'Adoration des Rois, par Gérard de Lairesse, acheté par le comte de Strogonof 13,001 liv. 1 s. Il venait aussi du cabinet de M. Lubbeling ;et avait coûté 18,000 liv. à H. de Boisset.

Le cabinet de Boisset est non moins riche en tableaux de l'école française, puisque les 73 tableaux dont il se com* pose produisent 178,446 liv. 12 s. On y distingue :

Une Fête en Phonneur du dieu Pan, par le Poussin, acheté par H. Lebrun 14,999 liv. 19 s.

Le Ministre d'État avec ses attributions, sujet allégorique par Lesoeur, acheté par le prince de Rohan-Chabol 10,000 Uv.

Le Mariage de la Vierge, par Carie Vanloo, acheté par M. Langlier, marchand , 6,000 liv.

Le Père de famille lisant la Bible, par Greuze, acheté par M. le baron de Saint-Julien 6,700 liv. Il avait coûté dans l'origine à M. de La Live de Jully 600 liv. M. de Boisset l'avait acheté 4,750 liv.

La Visitation de la Sainte Vierge, par Honoré Fragonard , acheté par M. le chevalier Lambert 7,030 liv.

Les dessins sont magnifiques et se vendent au plus haut prix ; on en compte cent vingt-cinq, produisant 43,690 liv. 10 s., c'est-à-dire 8,000 liv. de plus que les 19,000 de la vente Crozat, et que les 815 de la vente Jullienne.

xc LETTRE A L'AUTEUR

La vente de M. Randon de Boisset ne se fait pas au profit des pauvres, et par conséquent elle n'est pas, comme celle de M. de Crozat, abandonnée aux marchands* D'aiUean, dans rintervalle de ces deux ventes, il y en avait eu de très-belles qui avaient concouru à développer le goût et le commerce de la curiosité. Il y a beaucoup plus de carieiu, et partant beaucoup plus de marchands. L'amour de la curiosité s'était répandu parmi toutes les classes de la société assez riches pour le satisfaire. La famille royale , la noblesse de cour, la robe, les financiers, les avocats, les notaires, les peintres, les sculpteurs, les joailliers, les demoiselles de rOpéra, et enfin cette nuée d'experts, de marchands, de restaurateurs de tableaux , qui suivent les belles ventes, comme les fournisseurs suivent les grandes armées, figurent dans l'inventaire Randon de Boisset : tous ils sont présents.

Cette liste d'acheteurs est assez curieuse et mérite qu*on la reproduise, quand ce ne serait que pour la comparer à l'espèce de curieux qui fréquentent aujourd'hui le très^tit nombre de nos belles ventes.

Louis XYI : il achète 10,500 liv. les Pèlerins d'EmmaOs, par Rembrandt, et l'Empereur Yalens qui tombe d'effroi à l'aspect majestueux de saint Basile , par Pierre Subleyras. La première acquisition est d'autant plus remarquable qu'avant cette époque il n'y avait peut-être pas de Rembrandt dans le cabinet du roi, ce qui augmente le mérite du Denon ou du Forbin qui a donné ce conseil. Quant an Subleyras, malgré le mérite de ce peintre, c'est une affaire de mode.

Le comte d'Artois, plus occupé de ses plaisirs que des jouissances de l'art, n'achète point de tableaux : il ne figure que parmi les curieux de la marqueterie ; il achète 4,999 liv. 19 s. une commode en tombeau première partie, de BouUe, à quatre pieds de biche et à quatre pieds d'entre-jambes, finissant par des dés et pieds en limaçon, garnie de car-

SUR LA CURIOSITÉ. xci

deron, fojrtes chutes à tète de femme ailée» de pieds a griffes, de cadres et autres ornements, le tout en bronze doré, longueur 48 pouces sur 23 de profondeur et 32 de haut. Le comte d'Artois achète encore 1,399 liv. 19 s. une très-belle table de porphyre , sur son pied à deux entablements, le premier à moulures à oves, à plates-bandes et à petites feuilles 9 le second à frise de feuilles de laurier, à carré long, à rosace sur chaque angle, à deux volutes de chaque côté, et supporté par quatre gaines rondes cannelées, avec entre-jambes. Le composé du pied de cette table est noble et correct.

Après la famille royale, viennent les princes de Rohan- Chabot et de Monaco. Le premier recherche surtout des tableaux, et son choix se porte sur un Salvator Rosa de 7,200 liv., deux Pannini de 5,599 liv. 19 s., un Asselyn dé 4,500 liv., un Lesueur de 10,000 liv. {le Ministre d'État). Ces acquisitions, qui font honneur au goût du prince, se complètent par un marbre d*Étienne Falconnet , représen* tant un jeune Amour assis, tirant de la main droite une flèche de son carquois, et de Tautre fedsant un signe malin avec un doigt qu*il porte à sa bouche. Le prince savait ce que vaut Famour, car il en paie l'image 5,000 liv. — Le prince de Monaco prise surtout les vases, les porcelaines. Il a un rival dangereux dans le duc d'Aumont, qui paie 7,100 liv. deux vases de vert antique. Mais ces deux grands seigneurs sont battus par la duchesse de Mazarin, qui a la passion de la porcelaine.

On retrouve, parmi les plus intrépides curieux de cette vente, les ducs de Praslin, de Uancourt, de Chartres, de Montmorency, la duchesse de Praslin , les marquis de Sé« ran, de la Villevieille , de la Vaupalière, de Brancas, les comtes de Merle, de Strogonoff, de Brancas du Luc, de la Neuve, les barons de Saint-Julien et de Breteuil, et un officier des gardes françaises, M. de Cossis, qui soutient vaillamment son titre de curieux.

xcii LETTRE A L'At'TEUK

Le clergé a ses représentants : M. de Vogué , évéque de Dijon, prélat élégant, qui achète deux tables de granit rose ; les abbés Leblanc et Duprat, et jusqu'au Père d*Oinbreville, feuillant. La noblesse n'achète ni dessins ni gmvures.

La robe, les financiers, les riches bourgeois, les artiates soutiennent vivement la lutte, et leurs écus ne recalent pas devant ceux de la noblesse. On trouve, dans ce corps d'année de la curiosité, BIM. les présidents Hocquart et Nicolaï; Poullain, receveur général des domaines et bois; de Beaujon, banquier de la cour; Boullogne de Préminville; Radix de Sainte-Foix, surintendant des bfttiments du comte d'Artois; Destouches, premier commis des finances; MiUon d'Ailly; Hillon d'Ainval ; Geoffroy de Montjay; Horinière, receveur général des finances; Randon de la Tour, trésorier de la maison du roi et de la reine ; de Courmont, Godot de la Rivière, fermiers généraux; Legendre, agent de change; les notaires Qos, Dutartre, Duclos-Dufresnoy; Feuillet et Aubert, scult^teurs ; Trouard» de Wailly et Radel, architectes; Beauvarlet, graveur, qui paie 4,901 liv. une pendule de Boulle, d'après les dessins de Michel- Ange; les bijoutiers Drais, Ronnedant et Lempercur; enfin, Vestris, premier danseur de l'Opéra, et M*^ Sophie Amoult, de la même compagnie. Leurs achats sont modestes quant aux prix, mais se distinguent par leur bon goût. Pour Vestris, c'est une copie du Blariage de sainte Catherine, un dessin de l'Enlèvement des Sabines, d'après Rubens, par Marienasi, deux grandes tasses et quelques autres pièces de Sèvres. Pour M^** Sophie Amoult, le buste de M"* Clairon en terre cuite , de proportion naturelle, par un artiste savant, et quelques élégantes porcelaines.

Mais ceux qui font les meilleures affaires, ce sont évidemment les marchands, qui se pressent en foule, et parmi lesquels on remarque LangUer, Lebrun, Paillet, Rasan,

SUR LA CURIOSITE. xctii

SolUer, Jalliot, Dubois, Remy, Légèjre. Lebrun, à lui seul, achète un Albane, 5,600 iiy. ; un Paul Véronèse, 2»401 liv. ; un Murillo, 40,999 liv. 19 s.; la Femme de Rubens, 18,000 Iiy.; le Portrait du président Richardot, par VanDyck, 10,400 Iiy.; un Terburg, 10,000 liv.; un Wynants, 9,9t9 liv. 19 s.; un Téniers, 11,999 liv. 19 s.; un Ostade, 9,400 liv.; deux Gérard Dow, 12,999 liv. 49 s.; un Metsu, 9,980 liv.; un Paul Potter, 7,480 liv.; un Nicolas Poussin, 14,999 liv. 19 s.; un autre tableau, du même, 7,101 liv. Par le choix, par la quantité et par le prix de ses achats, Lebrun se place déjà au-dessus de ses confrères. R y a aussi un chevalier Lambert, qualifié de banquier anglais, qui achète de tout, et qui se montre aussi adroit spéculateur que connaisseur habile.

Le nouveau style de catalogue, plus commercial que littéraire, dont j'ai signalé le début dans la vente JuUienne, s'élève, dans la vente Randon de Roisset, à tout ce que l'annonce , la réclame et le prospectus peuvent imaginer de plus éloquent. Le sieur Remy, pour les tableaux et les dessins, et le tteor Julliot, pour les porcelaines et les meubles, rivalisent d'hyperbole, et ce dernier surtout écrit comme pourrait parler, s'il avait la parole, ce Curieux des Indes qui sert d'enseigne à sa boutique.

L'origine des tableaux et le nom de leurs précédents possesseurs sont souvent indiqués comme une recomman* dation , mais cela ne suffit pas : presque tous ses tableaux sont « d'une touche savante, d'un coloris vigoureux; ils se distinguent par l'agrément de la composition , la touche précieuse et la fraîcheur des teintes; ils sont très -fins (presque autant que les marchands) et d'un bon coloris ». Quand on ne dit rien du tableau, on loue le peintre, « cet excellent artiste (il est question de Carie Maratte), dont la pureté du dessin et les compositions gracieuses et nobles le mettent dans un rang distingué, a fait ce tableau dans son meilleur temps. » La phrase n'est pas aussi pure que le tableau. On dit d'un Paul Véronèse, qui ne se vend

xciv LETTRE A L'AUTEUR

cependant que 2,401 Uv. : c Ce tableau est d*aalBnt pins estimable, que nous croyons pouYoir assurer qu'il est presque impossible de trouver un morceau qui réunisse plus d'agrément. » Que diraitK)n des Noces de Gana f Puis reviennent c le meilleur style et le beau ton de couleur argentine », qui se dit encore de nos jours de mainte peinture qui par sa couleur n*a rien de commun avec l'argenL Il y a enfin des tableaux qualifiés d'estimables, mais c'est le plus petit nombre ; aussi n'obtiennent-ils à la vente qu'on succès d'estime.

Quelquefois le sieur Remy veut faire preuve d'impartialité et semble douter de l'originalité du tableau, mais ce doute ne s'applique qu'à quelque peintre secondaire, comme Breughel de Velours. En revanche, tel Jordaens est estimé à l'égal d'un Rubens; un Albert Guyp est qualifié de rogoûtanty autre épithète qui mai*che fièrement à côté de Y argentin; le pinceau gr<is n'est pas non plus oublié. Enfin, il y a des tableaux qui méritent considération , qui sont capitaux, piquants, intéressants, transparents, introuvables, liarmonieux, brillants, moelleux, de beaucoup d'intellij^ence et d'un bel accord, d'une composition large et d'une exécution qui flatte tous les connaisseurs; en un mot, il n'y a pas dans le catalogue un tableau qui n'ait sa bonne <iualité et son honorable mention : c'est exactement conune dans les pensionnats de demoiselles, le jour de la disfribution des prix.

Mais le sieur JuUiot laisse bien loin derrière lui son collègue Remy; il justifie d'avance la prolixité et l'étran- ^eté de ses descriptions. Si le mérite supérieur de certains articles le force à un détail circonstancié et à quelques courtes notes, il espère a qu'ils seront agréés, n'ayant en vue que de faire connaître le genre et ronsemblc de chaque chose, siurtout pour l'étranger qui n'est pas à portée de voir une collection, dont la vente donne aujourd'hui aux amateurs une occasion, peut-être unique, de se procurer, en

SDR LA CURIOSITÉ. xct

un inslani, les morceaux les plus rares et qui, pour Tordinaire, coûtent tant d'années et de difficultés à rassembler. » Pais vient Ténumération des colonnes en granit rose, gris, en noir antique, des vases en porphyre rouge, vert, et en marbre vert antique, serpentin, granit rose et gris, jaune antique, alb&tre oriental, de prime-verie, et lumachellc, des tables de ces mêmes substances et encore en griotte d'Italie avec leurs pieds ; des vases en pierre d'améthyste, des coupes de jaspe, de lapis, d'agate d'Orient; de ces estimables porcelaines du Japon , nommées anciennes première qualité ; d'autres d'ancien Japon et d'ancien la Chine, plusieurs d'ancien céladon et de bleu céleste, la plupart ornées de bronzes dorés, de quelques parties des manufactures de France et de Saxe, de précieux morceaux d'ancien laque, meubles importants en marqueterie, lustres, feux de Boulle, et autres, pendules, girandoles de goût et flambeaux en bronze doré.

n y a un petit préambule pour chaque espèce à laquelle appartiennent cm divers trésors de la curiosité. Ainsi l'ancienne porcelaine du Japon, dont la composition est entièrement perdue, a toujours eu l'avantage d'inspirer la plus grande tentation aux connaisseurs par le grenu fin du beau blanc de sa pftte, le flou séduisant de son rouge mat, le velouté de ses douces et vives couleurs en vert et bleu céleste foncé; tel est le véritable mérite reconnu dans cette porcelaîne ; aussi tous les cabinets supérieurs en ont été et en sont composés, ce qui seul fait l'éloge du Japon et de ses porcelaines.

Le sieur JuUiot indique aussi les origines, les cabinets de M. de Fonpertnis, du duc d'Âncezane, de H. de JuUienne, de M. le baron de Thiers, de M. Boucher, de M. le duc de Tallard, de M. Lalive de JuUy, et enfin le l>oudoir de H"* la marquise de Pompadour. Parmi les merveilles qui en proviennent, on distingue une précieuse cassette fond noir dont le dessus et les battes forment autant de tableaux

xcvi LETTRE A L'AUTEUR

ravissants par la variété et le fini des différents sujets, encadrés de bordure à mosaïque, le tout en or de relief; sur le haut du côté droit du dessus, on voit un riche portique à colonnes et à fronton orné de chimères et grifGDiis; près du perron , deux dromadaires, des galères à chaque côté du portique ; au-dessous un bufOe traînant un chariot entouré de trois pagodes; quatre autres pagodes dans le milieu paraissant marcher. Plus bas, est une longue galère en face de laquelle sont six pagodes; sur le côté gauche, on Toil aussi plusieurs degrés qui conduisent à un tribunal élevé où siège un bonze, et à peu de distance sont quatre pagodes assises dans une altitude attentive et une autre au bas des degrés ; la face, les côtés et le derrière présentent encore 35 autres pagodes distribuées les unes dans des châteaux, les autres dans des nacelles ; sur le dedans du couvercle, est un cartouche fond noir avec inscription en gros caractères d*or, portant ces mots : Maria van Diemen, et encadrés d'un très^ne broderie en or demi-relief. L'intérieur contient un plateau à grand cartouche fond or à paysages, châteaux tracés à l'encre du pays, entouré d*un (ilet à lame d'or, et de quatre équerres en broderie et à rosettes en or demi-relief. Le tout renfermé par un dessin courant en mosaïque, et le bord extérieur à dessins de griffons.

Ce meuble précieux est comme de raison un ancien laque du Japon ; ses emblèmes et ses figures n'ont rien d'amoureux, il n'est galant et royal que par la rareté; aussi un sieur Lange le paye-t-il 6,900 liv. pour le céder bientôt à H. le duc de Bouillon.

Toutes les descriptions ne sont pas de cette étendue, mais il en est dont les termes sont beaucoup plus difficiles à comprendre, quoiqu'on ait de la peine à se retrouver dans ce labyrinthe de pagodes.

Cette langue, ou plutôt, cet argot de la curiosité s'est maintenu jusqu'à nos jours, le vocabulaire s'en est même

SUR LA CURIOSITÉ. xoii

enrichi ; j'entendais dernièrement «n curieux dire d'une pendule, pour la vanter, qu'elle était tranquille : quelqu'un qui n'y ajoutait pas malice, ajouta : Oh! oui, car elle ne marche pas.

Il ne faut pas s'étonner que les curieux et ceux qui vivent de la curiosité aient la prétention d'avoir une langue à eux. La chancellerie, la justice, la basoche, la bourse, le juif, n'ont-ils pas leur argot? il n'est pas jusqu'à la littérature qui ne veuille avoir le sien ; et cependant Pascal, Corneille, La Bruyère, Racine, Molière, La Fontaine, Voltaire ont écrit la langue de tout le monde.

Le sieur Remy est h peine reposé des fatigues et du succès de la vente Randon de Boisset, qu'il préside, un mois après, à celle des tableaux, dessins, terres cuites, marbres, bronzes, pien*es gravées, médailles et autres objets précieux qui composent le cabinet du prince de Conti, prince du sang et grand prieur de France. Cette vente doit commencer le 8 avril 1777, au palais du Temple.

Six mois de temps, de cette année, réunissent donc les ventes des cabinets Blondel de Gagny, Randon de Boisset et prince de Conti. Le public avait été mis à même de juger les deux premiers. M. de Gagny, d'un caractère doux, honnête, aflable, ne voulait pas jouir seul des richesses qu'il avait amassées; il se faisait encore un plaisir de partager cette jouissance avec tous ceux qui paraissaient le désirer. Français, étrangers, tout le monde était sûr d'y être bien accueilli. M. de Boisset, aussi doux, aussi honnête, mais moins communicatif, regardait, pour ainsi dire, son cabinet comme un sanctuaire où tout le monde ne pouvait pas être admis. Pour y arriver, il fallait être lié avec M. de Boisset, le prier, le solliciter : aussi son cabinet, avec de la célébrité, était, malgré cela, connu de peu de personnes. Ses héritiers, pour remédier à cet inconvénient, l'avaient ouvert : on en sortait rempli d'admiration, et pariout on se répandait en éloges sur les beautés qu'il renfermait.

xcviii LETTRE A L'AUTEUR

I^ sieiii' Reuiy ne nous dit rien de la personne du prince de Conli, il laisse son oraison funèbre aux Bossuet et aux Fléchicr du temps. Mais il parait que le grand prieur tenait ses tableaux cachés et qu*on en concluait qu'ils ne yalaient pas grand'chose. Le sieur Remy, lui-même, avoue que bien des gens ne regardent celte collection que comme un anuis immense de tableaux. En un mot, le prince de Conli était le cardinal Fesch de son lemps, achetant de toutes mains et tenant plutôt à la quantité qu*à la qualité.

Cependant, le sieur Remy entreprend de détromper le public et de le ramener à la vérité sur le mérite de ce car binet que Ton n*a jamais vu et duquel on n*a pu concevoir que des idées fausses d'après des propos vagues, tenus par des gens peu instruits et peut-être mal intentionnés. Tout fier de la réussite de ses deux dernières ventes, le sieur Remy annonce que celle-ci est d'une plus grande importance encore, que la simple vue des objets détruira le ridicule préjugé où Ton a été jusqu'à ce jour, et il ajoute : « Depuis le prince de Carignan, aucune vente n'a présenté autant de tableaux de l'école italienne ; l'originalité de ces tableaux ne doit pas être suspecte, on en connaît la filiation; nous avons cité, autant que nous l'avons pu, les divers cabinels par où ils ont passé, eniin nous n'afBrmerons rien dont nous ne soyons moralement sur.

« L'école italienne ne sera pas la seule qui fournira des chefs-d'œuvre : on verra dans les écoles des Pays-Bas et dans l'école française un grand nombre de morceaux des plus grands maîtres et d'un choix exquis. On sera étonné qu'on ait pu ramasser tant de richesses; mais il faut faire attention que depuis dix ans on a eu des occasions fré- (fuentes par la vente de plusieurs cabinets célèbres, tels que ceux de MM. de JuUienne, Gaignat, de Choiseul, Lempereur et autres.

t Toutes ces richesses ne sont pas les seules qui compojH^nl ce cabinet : on y trouve des dessins précieux , des

SUR LA CURIOSITÉ. xcix

bronzes égyptiens et étrusques, des bas-reliefs antiques de marbre, des terres cuites de Duquesnoy, grand nombre de pierres gravées antiques et modernes, des médailles grecques et romaines, de très^belles pendules, des montres, des tabatières d*or, des bijoux, des clavecins. »

Grâce à la pompe et à Tautorité de cet avertissement, grâce à l'enthousiasme du catalogue, malgré la recommandation des origines les plus honorables, malgré le succès des dernières ventes, le total de celle-ci s*élève à la somme de 1,086,233 liv. 6 s. Mais ce n'en est pas moins une vente à peu près manquée. Les 871 tableaux ne produisent que 880^000 liv., tandis qu'à la vente Randon de Boisset, 238 tableaux seulement, produisent presque autant. Un autre symptôme indique que, sans avoir vu le cabinet du grand prieur, le public l'avait convenablement apprécié, et que ce cabinet était bien connu des gens de la cour, car cette réunion brillante de curieux de tout rang et de tout état qui se pressait à la vente de Boisset, déserte celle du prince de Conti. On dirait aux noms roturiers des acheteurs que la révolution et l'émigration ont commencé. On ne voit dans la liste des curieux renommés que le comte de Merle et le vicomte de Choiseul; puis apparaissent, de loin en loin, les noms de M. de Jumilhac, d'un comte Baudoin , d'un chevalier de Launay et de quelques abbés très-i)eu connus, dont un revend 399 liv. 19 s. un prétendu Gérard Dow qu'il avait payé 1,050 liv. Mais, en revanche, les marchands abondent, et presque tout le bon, le médiocre et le mauvais revient dans les mains des Remy, des Paillet, des Miliotti, des Langlier, des Lebrun, qui probablement avaient été les pourvoyeurs du prince de Conti.

Ces conjectures ne sont pas prises au hasard dans le catalogue que j'ai sous les yeux et qui me vient de la dernière vente de M. Woodbum, marchand anglais d'un grand renom. Il y a de précieuses annotations faites par celui qui a marqué les prix et les noms des acheteurs,

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