LETTRE A L'AUTEUR
quoiqu'il y ait dans ces notes un parti pris de décrier, ce qui me ferait présumer qu'elles pourraient bien être du sieur Glomy, si dédaigneusement traité par le sieur Remy dans le préambule du catalogue Jullienne, il y a de piquantes révélations sur le goût des curieux, les manies des marchands, la sincérité des catalogues et l'état des tableaux, déjà en grande partie souillés par les méfaits de la restauration. Ces notes sont d'ailleurs écrites par un homme du métier, ayant beaucoup vu et beaucoup retenu ; le style et les fautes dont il abonde indiquent une origine italienne; ce qui pouvait encore se rappoi*ter au sieur Glomy qui aurait francisé Torthographe de son nom.
S'il faut en croire la préface manuscrite de cet annotateur, dès 1777 et même bien avant, voici ce qui se passait dans le domaine et dans le commerce de la curiosité.
<c Celui qui a fait ce catalogue parait si ignorant dans les descriptions, qu'il a pris pour excellent ce qui est mauvais, pour original ce qui est copie, pour Italien ce qui est Flamand et Hollandais, confondant les anciens avec les modernes, ne connaissant pas même les peintres vivants; ne pouvant juger de la condition et de la conservation des tableaux, ne sachant pas que les tid)leaux frottés, usés, effacés perdent beaucoup de leur mérite parce que les beautés de l'art sont loin , lorsqu'un tableau a perdu avec ses glacis, le fini et l'harmonie; il ne i*este plus alors que la composition : encore perd-elle beaucoup de son premier éclat, parce que l'eflet, qui est une grande partie dans la peinture, a disparu. »
c Les marchands, gens ignoi'ants, fondent leur commerce et leurs connaissances sur l'intrigue des catalogues. Us payent inconsidérément ce qui est copié, gâté, repeint, un tableau faux, raccommodé, comme un tableau vrai et bien conservé : tout leur est indifférent pourvu que le catalogue ait parlé; c'est là toute leur garantie.
c Les marchands sont intéressés à soutenir la réputation
SUR LA CURIOSITE. ci
(le leurs devanciers qui ont placé chez les amateurs, de mauvais tableaux à des prix exagérés. Ils se réunissent pour accréditer ces mêmes tableaux en les poussant dans les ventes publiques ; les catalogues faits par les complices des marchands, ne sont écrits que pour induire en erreur les acheteurs ; toutes les histoires qu'on y débite ne mettent ni composition, ni dessin, ni couleur sur les tableaux, et ne peuvent les faire devenir bons quand ils sont mauvais.
<r Les tableaux portent avec eux leur origine, leur existence, leur vrai mérite, leur nom, leur conservation, leur originalité. II ne fout croire que ce qu'ils montrent aux yeux ; il est vrai que la connaissance des tableaux demande une étude très-grande pour distinguer, soit l'originalité, soit le faire; il fout être artiste et savoir opérer, ou, au moins, avoir beaucoup vu pour reconnaître les diverses manières; les Italiens peignent autrement que les Flamands, les Français diffèrent des Espagnols, et les Hollandais ont une tout autre façon de faire que les Allemands. Pour arriver à cette apprédation, il faut de longues et de nombreuses études, il faut faire des voyages, voir l'Italie, la Hollande, la Flandre, l'Angleterre, y examiner les célèbres collections, les églises et les ouvrages qu'on y conserve des plus célèbres peintres.
« Les copies sont rarement correctes de dessin, elles
pèchent par la sécheresse, la dureté et la crudité, ou bien elles sont molles et froidement faites. Il y a une certaine peine qui résulte de l'incertitude d'un pinceau cherchant par l'imitation les formes d'un dessin ou les tons d'une couleur qui ne lui appartiennent pas. »
Quand on songe que tout cela se pratiquait il y a plus de 80 ans, que la restauration inintelligente et la fabrication frauduleuse ont perfectionné leurs méthodes, que cette manie de la plupart des curieux d'avoir des tableaux brillants, d'un éclat et d'une fraîcheur empruntés et démentis par leur Age, les condamne périodiquement à l'in-
ai LETTRE A l/AUTKUU
jure du frottement et h l'excès du vernis, on se demande s* il existe encore quelque chose des vieux tableaux qui courent le monde, et si, à vrai dire, ceux qui dépérissent dans les grandes galeries ne valent pas mieux que ceux que Ton galvanise malgré eux. Ces tableaux que Ton appelle anciens deviennent chaque jour antiques, e'est-à dire qu'ils s'éteignent et disparaîtront peu à peu, comme les peintures des Grecs et des Romains, et comme les fresques de la Renaissance.
IjC sieur Remy fait, dans la description de chacun de ces tableaux, les efforts les plus persévérants pour qu'ils trouYent acheteurs, il n'épargne 'aucune des qualifications louangeuses de la flatterie commerciale, mais en môme temps son annotateur est sans pitié, et plus l'un vante, plus l'autre déprécie. Mais il faut le dire, dans les jugements portés par le sieur Glomy sur la plupart des tableaux du cabinet Conti, on reconnaît bien le désappointement et l'amertume d'un homme qu'un rival plus heureux a, du haut de je ne sais combien de catalogues et de ventes accumulés, condamné à l'encadrement perpétuel des dessins. Il n'y a qu'un marchand qui puisse parler ainsi de ses confrères; un curieux, si trompé qu'il eût été, n'avouerait jamais à ce point sa duperie. 11 n'y a personne de plus facile à abuser, et de plus diflicile à désabuser qu'un curieux.
Cependant un petit nombre de tableaux échappe à la sévérité des sentences du sieur Glomy, à l'aide de circonstances atténuantes, et encore en est-il fort peu qu'il veuille bien louer complètement.
Il admet pour vrais trois Paunini, un Augustin Carrache et un Lnca Giordano; une Élévation de croix par Rubens et qui avait appartenu à Rigaud, peintre du roi et qui en faisait grand cas, esl, selon le sieur Glomy, une belle esquisse peinte sur papier collé sur toile. Il y a un certain mérite dans quelques parties de cet ouvrage bien conservé.
Vu Saint François distribuant l'aumùne aux pauvres par
SUR LA CURIOSITK an
Jean Miel, lui paraît original. Quoique plusieurs figures aient poussé au noir, il paraît assez bien conservé; mais le tableau n'est pas un des fins de ce maître. Ceux qu'il a peints sur cuivre sont de meilleure qualité ; mais les mieux étudiés, les plus finis et les plus rares sont ceux qu'il a faits sur des fonds d'argent.
Le sieur Glomy, en parlant d'un tableau de Cuyp, ajoute : « Ce peintre est à peine connu à Paris, où il y a très-peu de ses ouvrages. La plupart sont en Hollande et en Angleterre où ils sont très-recherchés, encore n'est-il connu en Angleterre que depuis une douzaine d'années. »
Le Samaritain, dont on connaît l'estampe gravée par Rembrandt lui-même, a bien quelque mérite, mais il est trop cher à 1,150 liv. quoiqu'il en ait coûté i ,580 à la vente Choiseul.
Un autre tableau provenant aussi de la vente Choiseul est beaucoup mieux traité, c'est un Gérard Dow représentant une vieille femme tenant de la main gauche un lièvre qu'une jeune fille parait lui marchander: celle-ci a la main droite appuyée sur un seau de fer-blanc. Derrière elle sont un homme et une femme qui entrent dans la chambre ; l'appui de la fenêtre au travers de laquelle on voit ces personnages, est chargé d'un paon , de plusieurs canards, d'un morceau d'étoffe de laine, d'un travail admirable ; audessous un bas-relief taillé dans la pierre, sur lequel se détache une cage à poulets, d'où sort la tète d'un coq qui mange dans une terrine. Ijc marchand Langlier paye le faire de ce tableau, car la composition doit être donnée par-dessus le marché, 20,000 liv. Le sieur Glomy en eût bien donné 15,000 liv.; le lièvre, le seau, la marmite, lui arrachent une admiration qu'il accorderait à peine à une belle Descente de croix. Gérard Dov^r, exalté pour sa composition, et le. Samaritain de Rembrandt trouvé Irop cher à 1,150 liv., voilà le goût du personnage !
Le Bois de La Haye, par Paul Potier, qui venait, comme
civ LETTliE A L'AUTEUR
le Gérard Doav, de la collection Choiseul, où il avait été vendu 27,400 liv., est aussi déclaré original et trèfi-conservé. La vérité de la nature , qui était le gi*and mérite de ce maître, se trouve dans toutes les parties du tableau. Le marchand Langlier, un des phis intrépides acheteurs de cette vente, le paye 19,000 liv. Le même Langlier obtient pour2,4011iv. seulement, deux J. Ruysdael, représentant, l'un la Vue de Schevening, l'autre un Rivage bordé de dunes fort élevées et une vaste étendue d'eau. Il est vrai que le sieur Glomy, tout en reconnaissant que les deux tableaux ont quelque mérite , ne leur trouve pas le beau faire et la brillante touche que Ruysdael avait, lorsqu'il peignait une Chute d'eau, une Forêt avec des arbres h écorce blanch&tre, comme le tremble, le bouleau.
Le sieur Glomy reconnaît du mérite h deux tableaux de fleurs, d'insectes et d'oiseaux de Rachel Ruysch ; il est aussi satisfait d'un Marchand d'orviétan par François-Paid Ferg , peintre allemand, mort en 1756 à Londres, où ses ouvrages sont très-estimés. Ce tableau est bien consené , la touche en est fine et spirituelle, la composition agréable. 11 y a fort peu d'ouvrages de ce maître en France. Son genre est entre Polembourg et Breemberg.
En général le sieur Glomy se montre plus indulgent pour les tableaux flamands ou hollandais de cette coUection que pour les italiens ou les français.
Cependant le Maréchal à la forge, par Lenain, lui parait un des meilleurs de la main de ce maître, par la lumière» le dessin et la vérité. Il admet pour originaux, et il loue franchement un Paysage avec des baigneuses, par La Hire, Énée qui sauve son pore Anchise, par Carie Vanloo, et quelques Marines par Vernet ; mais il ne peut pardonner h Greuze la Prière à l'Amour. « Ce tableau est original, mais d'un pinceau lourd, d'un maniéré bien éloigné des belles formes de l'antique. (On ne sait pas trop ce que l'antique vient faire ici.) L'Amour est d'un dessin boudiné
SUR LA CURIOSITÉ. cv
qui fait voir le peu de science que Tartiste possède dans
celte partie. » ^^
La controverse du sieur Glomy finit avec les tableaux, et % pour le reste de la vente, on retombe dans le catalogue non contesté. Le prince de Conti a un assez fscrand nombre de gouaches par Wilhelm Baur et d'autres peintres allemands et flamands, et de miniatures par Charlier; mais il n'a pas un seul Petitot. Les dessins proviennent en grande parlie des collections Crozat, Mariette, liCmpereur. Un Paysage, dans lequel on voit un homme prosterné devant un vieillard qu'accompagnent deux Anges, c'est-à-dire le sujet de la gravure des Anges chez Abraham , se vend 320 liv. C'est le prix le plus cher payé pour un dessin de Rembrandt, dans les ventes faites jusqu'à ce jour. Deux portraits de femme, par Cornélius Visscher, se vendent 580 liv.; un superbe dessin à la sanguine, par Bouchardon, projet de fontaine représentant Mercure qui ramène Hercule des enfers (singulière idée pour une fontaine), 501 liv.
Il y a 26 terres cuites de Duquesnoy, les autres sont de Bouchardon, Clodion^ Pajou, De la Rue. Les bronzes viennent^ pour la plupart, comme les dessins et les terres cuites; des ventes précédentes. Quant aux pierres gravées, le sieur Remy en abandonne le catalogue au sieur Milliotti, antiquaire du prince. Les 450 morceaux de cette collection ne se vendent que 43,810 hv., ce qui indique qu'elle se distingue aussi plutôt par la quantité que par la qualité.
Le grand-prieur a le goût des bijoux. La vente de cette partie commence par une botte en or à deux tabacs, de 2,120 liv., de forme ovale, ornée de trois beaux camées^ dont un Bacchus, gravure antique sur onyx brûlé; c'est la plus belle de la collection. Puis viennent des boites de toutes les formes, ciselées, émaillées.
Dans les pendules , on ne distingue qu'une pendule de 3,501 liv. , à sphère mouvante , exécutée d'après les tables de MM. Cassini et de La Lande. Parmi les douze montres,
.VI LETTRE A l/ATTErR
on en remarque une de 630 liv., composée el exécutée par le sieur d'Ivernois. Cette montre est à secondes, concentrique, disposée pour les observations et expériences de physique ; elle est à deux cadrans et à ré|>étition d'heures et de quarts, au moyen d'un degré et d'une aiguille qui marque le mouvement du soleil.
Après ces trente années de grande agitation , le mouvement de la curiosité se ralentit un peu. Cependant il se produit, mais à de plus rares intervalles, quelques belles ventes, jusqu'au moment où la Révolution vient troubler le monde des curieux et de la curiosité.
Ainsi, en 1770, Lebrun, assisté de JuUiot fils, procède à la vente des tableaux, dessins, estampes, figures de bronze et de marbre, morceaux d'histoire naturelle, vases» porcelaines, meubles de BouUe et autres effets précieux, qui for^ maient le cabinet de M. Poullain, receveur général des domaines du roi.
M. Poullain était lui-même peintre et dessinateur, et il consultait son ami le peintre Casanova. 11 cultivait aussi les sciences et la littérature. C'était un curieux complet. Les beaux tableaux de sa galerie avaient été dessinés par Moitte, et Basan en avait fait exécuter les gravures, qu'il est difficile de trouver en belles épreuves, et qui font pendant à celles du cabinet du duc de Choiseul.
Cette collection ne contenait qu'une douzaine de tableaux de l'école italienne ^ mais elle était riche en flamands, et l'on y voyait quelques beaux Claude, dont le Campo-Vaccino.
La plupart de ces tableaux venaient des cabinets Montmartel, comte de Baihl, Blondel de Gagny, prince de C<mti, Lubbeling, Randon de Boissct, comtesse de Vernie, duc de Choiseul, Braamkamp, prince de Carignan.
On remarque, dans cette vente, une Sainte Famille, do Rubens , vendue H ,000 liv. » s.
SUR LA CURIOSITE. cvii
Une Fêle de village, de Téniei-s 8,999 liv. » s.
Une Femme qui verse du lail, par Gérard Dow 10,700 »
Mais, en général , malgré la réputation et le mérite réel de ces tableaux , les prix faiblissent. LeI nobles acheteurs deviennent rares , et l'on n'y voit figurer que le prince de Rohan-Chabot, MM. de Cossé, de Merle et d'Orsay.
I^ vente des tableaux d'Italie, de Flandre et de Hollande, de M. le comte de Yaudreuil, grand fauconnier de France , faite par Lebrun, relève la curiosité de son apathie.
On y achète, pour le compte du roi et pour l'ornement du Louvre :
La Reconnaissance de Laban et de Jacob, par Piètre de Corione, de la galerie Barberiui. . . . 35,901 Uv. » s. La Vierge assise, tenant l'Enfant Jésus
sur ses genoux, par Murillo 9,001 »
(Ce tableau avait été payé 10,999 liv.
à la vente Randon de Boisset.) Le Portrait de la femme de Rubens et
de son fils 20,001 1
(Il avait été vendu 20,000 liv. à la vente LaLive, et 18,000 seulement à la vente Randon de Boisset.) Le Président Richardot, par Van Dyck. 14,820 » (Vendu 9,000 liv., vente Gaignat; 10,400 liv., vente Randon de Boisset.) Deux tableaux , sous le titre des Philosophes, par Rembrandt, gravés par
Surugue 12,999 19
(14,000 1., vente Randon de Boisset.)
Une École, par A. Van Ostade 6,601 »
La Vue d'un canal l'hiver, par Is. Ostade. 6,001 > Les Prix de l'arc , par Van der Helst. . . 10,010 » (Du cabinet Locquet d'Amsterdam.)
cviii LETTRE A I/AUTEiJR
La Marchande de poivre, par Géranl
Dow 16,601 Uv. » 8.
(15,500 1., vente Randon de Boisset.) I^ Chasse au cerf, par Wouvermans ,
gravée par Moyreau 9,001 »
(6,6201., vente de Gagny; 7,901 1., vente d'Agîncourl.)
Une Prairie , par Paul Potier 15,000 »
(4,911 1., vente Jullienne; 8,001 1., vente duc de Choiseul; 9,530 liv., vente prince de Conti; 7,311 liv., vente de Pangc. )
Une Mer agitée , par Backhuysen 4,300 »
Le Portrait de Pynacker, par Ary de
Voys 1,802 »
Un Paysage, par Adrien Van de Velde. 19,910 » ( Du cabinet Lubbeling, d'Amsterdam; 20,000 liv., vente Randon de Boisset.) Vue de Schevening, par G.Van de Velde. 6,801 »
(5,072 liv., vente prince de Conti.) Une belle Prairie, par Karel Dujardin. 8,901 »
(5,500 1., vente Randon de Boisset.) I^s 92 tableaux de la vente produisent 381,920 liv. 19 s.
Enfin le 18 février 1793, la grande curiosité française du XVI ir siècle rend son dernier soupir dans la vente des tableaux précieux des écoles d'Italie, de Flandre, de Hollande et de France , des ligures et bustes en marbre , groupes cl figures de bronze, vases, colonnes et coupes de marbre et matières rares, de granit, de serpentin, porphyre rouge et noir, riches meubles et cabinets de marqueterie de Boullo, porcelaines anciennes et rares du Japon et de la Chine, tîisses, coupes et échantillons précieux d'agate orientale, pendules, feux et bras dorés, girandoles de grands mo-
SUR LA CURIOSITE. cix
dèles, paravents de laque et autres objets, bagues de pierre gravées, miniatures de Petitot, etc., etc., le tout provenant du cabinet de feu M. Choiseul4^raslin.
Cette collection avait été commencée en 1750 par le père du dernier possesseur; il avait débuté par deux magnifiques Gérard Dow, le fameux Colombier de Wouwermans et TEmbarquement des vivres, par Berghem ; il y avait ajouté le Fauconnier et plusieurs beaux portraits par Rubens, deux grands paysages de Claude, une Sainte Famille par Rembrandt, une Prairie par Paul Potter, un précieux Intérieur d*Ostade, des paysages de Karel Dujardin, d'Adrien Van de Velde, des fleurs de Van Huysum.
Les grands acheteurs manquaient, la possession de ces richesses de Fart pouvait paraître dangereuse ; l'argent était rare et cependant les belles choses de cette collection atteignent de hauts prix; il est vrai qu'elles sont presque toutes rachetées par M. de Choiseul-Praslln ou par M. Paillet qui dirigeait la vente et qui, probablement, achetait pour le même compte, à savoir :
Un Joueur de musette, par Van Dyck 8,800 fr.
Deux Téniers 29,280
Un Adrien Van Ostade 7,950
Un Gabriel Metsu 6,051
L'Embarquement des vivres, par Berghem. . . 17,601
Un Paysage, du même 9,200
Le Départ pour la chasse , d'Adrien Van de
Velde 7,021
Un Paysage, par le même 6,700
Des enfants et des jeunes filles prenant des oiseaux, par Van der Werf 33,500
Les deux Gérard Dow } „ .' ^^
Une Flotte, par Guillaume Van de Velde 6,980
Un Intérieur, de Terburg 15,501
Ces tableaux, rachetés par la famille, ne sont adjugés
<:x LETTRE A L'AUTEUU
([u'après enchère, et quelques autres acquéreurs paient de hauts prix.
Ainsi, le Roi de la fève, par Jordaens, est vendu 6,090 fr. à M. Vautier.
Le Portrait de M"** de Boouen, par Rubens, 7,750 fr. à M. Lebrun.
Li Sainte Famille, ditci le Ménage du menuisier, par Rembrandt, 17,130 fr., au même.
Un Intérieur, d'Adrien Van Ostade, 10,001 fr., à M. Maurice.
U Prairie, par Paul Potter, 28,200 fr., h M. Lebrun.
La Ferme au colombier, par Wouwennans, 37,800, fr., à M. Dauchet.
Fleurs, par Van Huysum, 9,201 fr., à M. Chardin.
Ces prix sont-ils payés en argent ou en assignats, c'est ce que le catalogue ne dit pas; il annonce seulement que la vente sera faite publiquement, en détail, au plus offrant et dernier enchérisseur , en la manière accoutumée et au comptant.
Du reste, Factivité du commerce de la curiosité ne date réellement en France que du commencement du xvni* siècle, ainsi qu'on peut en juger par le document ci-aprè8 :
ARRRST DE LA COUR OU PARLFHKNT PORTANT DÉFRHSE AUX PARTICULIBU DE FAIRE AUCUNE VENTE PUBLIQUE DE TABLEAUX^ DU 31 MARS 1685.
Entre Nicolas Droiiail, l)Ourgi'ois do Paris, appellant de la sentenop rendiio par le liimtonant-générdl de police le 14 janvier 1084, jiar laquelle, ponr Teutreprise par Ini faite sur l'art do jieintnre et sculpture, il est condamné en cinquante livres de dommages-inU^rôts envers les intimés <'i-apr^8 noinmôs^ et en trente livres d'amende et aux dépens, avec défense de plus entreprendre sur ledit art, et à Jean Rolland, sergent à verge, de faire à l'avenir pareille vente de tableaux sur plus grandes peines, d'une part;
Et les jurés et communauté des peintres et sculpteurs de cette ville de Paris, intimés, d'autre part;
Après que Baudouin, avocat pour Tappellant, et Veronneau pour les intimés ont été ouïs; ensemble Talon pour le procureur-général du Roi : L'i Ck)ur a mis et met l'appellation et ce dont a été appelé au néant; émendant décharge b partie de Baudouin des condamnations (vortécs par ladite
SUR LA CURIOSITE. czi
sentence et néanmoins lui fait défenses de faire aucune vente et commerce de tablpaui ; et ayant égard aux conclusions du procureur-général du Roi^ ordonne que les statuts et règlements de la conmiunauté des peintres seront exécutés; et en conséquence fait défenses à toutes personnes ^ de quelque qualité et condition qu'elles soient, de faire faire aucune vente publique de tableaux^ excepté dans les inventaires et saisies^ qu'au préalable ils n'en ayent obtenu permission du prévôt de Paris ou de son lieutenant civil, signifiée au syndic de la communiante des peintres, à peine de mille livres d'amende et de confiscation. Fait en Parlement, le trente-unième mars mil six cent quatre-vingt cinq.
(Hèyleinents, statuts et arrêts relatifs à la Communauté de Saint'Luc.)
11 ne faut pas attribuer uniquement au perfectionnement du goût, au raffinement des manières et à Tamour de Fart, Fardeur des curieux et le grand nombre de collections qui servent comme d* illustrations au xviir siècle. Le système de Law et les fortunes qu'il fit et défit si rapidement, y ont ime bonne part. Pour quelques rares curieux tenaces, heureux de la possession, la plupaii sont très-mobiles dans leurs goûts, leur vie se passe à échanger et à brocanter;, les héritiers n*ont nullement l'esprit de conservation hollandais, et ils battent monnaie sur les cendres à peine refroidies de leurs auteurs. Les œuvres les plus sérieuses passent du cabinet des graves magistrats dans les boudoirs des demoiselles de rOpéra ; c'est une espèce de partie de volant dans laquelle la bourgeoisie et la noblesse se renvoient si vite ces chefs-d'œuvre de l'art, qu'on ne sait vraiment à qui ils appartiennent.
Ce mouvement de ventes trompe sur l'inventaire réel de la curiosité pendant cette période. Il est beaucoup moins riche qu'on ne se l'imagine : quand on y regarde de près, on voit que les mêmes objets, surtout en fait de tableaux, reviennent souvent sous le marteau du commissaire-priseur.
L'école italienne en particulier est très-pauvre et se compose d'œuvres très-contestables : c'est un tableau de Pierre de Cortone, une manière de décoration, qui se vend le plus cher! L'école espagnole se produit timidement par quelques •
cxii LETTRE A L'AUTEUR
insignifiants Murillo, dans les derniers rangs de ¥é&àe napolitaine. Velasquez est à peu près inconna.
Dans Técole française on ne rencontre que trèMraranait les œuvres de ses plus grands maîtres, le C3aud|e et Ponaria. Leurs tableaux n'obtiennent que des prix médïocreSj et toute la faveur se porte sur des contemporains doai on cherche aujourd'hui les noms dans les souvenirs de Ténùtr dition. L'école allemande ne figure que pour mémoire.
Ce sont les écoles fliamande et hollandaise qui jettent le plus grand éclat. Le réalisme , s'il m'est permis pour des choses d'autrefois, de me servir d'un mot dliier, est partout : il règne dans les mœurs, dans la littérature, dani la philosophie elle^n^me , et il chasse l'imagination du sanctuaire de l'art, son dernier asile. Dans cet empressement (rappréciations et de jugements sommaires on n'étôfie pas la composition, on va droit à l'exécution, l'esprit se récase et les yeux seuls décident. Ce n'est pas un égarement complet du goût, mais c'est souvent une partialité qui conduit à de regrettables injustices. Ainsi le chevalier Van der Werf et sa porcelaine sont souvent préférés à Melsik; Schalken et son étemelle chandelle jettent un plus grand éclat que l'immortelle lumière de Rembrandt; Rubens et Van Dyck obtiennent quelque justice pour leurs portraits, mais Subleyras, Lemoine et Gérard de Lairesse disputent la préséance aux saints tableaux de ces héros de l'art flamand. Van Huysum qui ne voit qu'un coin de la nature, quelques fleurs, un nid d'oiseau et d'innocents reptiles, marche avant Berghem, Karel Di^yardin, Both et Van dci Velde, ces |)ein tares de tous les charmes du ciel , de la terre et de l'eau. Rtrysdael est caché derrière ses buissons, comme s'il lui fallait arracher, Tescopette à la main, le vrai prix de ses tableaux ; Hobbema est encore endormi dans les marais de la Frise ; Wouwermans méconnu de son époque, mais qui a pris faveur dans le siècle dernier comme aujourd'hui, court en avant . de ses rivaux au galop de ses chevaux de chasse et de guerre.
SUIl LA GUHIOSITE. cxiii
Le vrai goût de Tari ne se retrouve que dans les collections de dessins et d*estiimpcs : là^ renaissent tous les maitrès, dans la richesse si variée de la composition et du style. C'est en quelque façon le panorama de toutes les écoles et de toutes les époques. Ce sont les peintres qui vulgarisent et étendent leurs tableaux par le burin ou par Teau-forte. Ce sont les maîtres graveiu's qui dépensent, pour la reproduction des œuvres d*autrui, presque autant de talent que pour des compositions originales; ce sont ces inventeurs de la pointe et du burin qui créent à leur tour, comme si la toile et le pinceau n'existaient pas ; et cela , dans tous les temps où Fart a fleuri, dans tous les pays où a été compris le sentiment de ses perfection^ et de ses jouissances.
Que si Ton songe au temps qui s*est écoulé depuis Tépoque qui me suggère ces réflexions, et aux événements de lu fin (lu siècle dernier et de la moitié de celui-ci, on sera moins étonné du triste état dans lequel se trouve aujourd'hui la curiosité. 11 n'y a plus d'étude possible de l'art que dans les grandes collections publiques, et les curieux en sont réduits à se disputer à grands coups d'enchère quelques débris dont l'originalité est incertaine; mais c'est une raison de plus pour reprendre et continuer celte revue rétrospective dans d'autres pays.
Vous «ayez remarqué comme moi que la curipsité a souvent été en France une atTaire de vanité et de mode. Il en est de même en Angleterre, et encore à un plus haut degré; la curiosité y est un passe-temps de l'aristocratie et de la grande richesse.
Quand l'Italie eut renoncé à tous les arts, excepté la musique, ce fut la Hollande qui devint la terre classique de la curiosité. Tout y conduisait : l'isolement de ce pays, ses villes nombreuses, le caractère et les habitudes de ses habitants, leur esprit d'ordre et d'économie, l'accroissement de fortune qui en résultait, l'absence de ce mouvement du bel esprit, de la conversation et de la société, vraie cause de
oxiv LETTRE A L'AUTEUR
rinstabililc de nos goûts, la vie recluse et sédentaire dans (les (lemciires dont il faut orner les murs, parce qu'une gi-ande partie de la vie se passe à les regarder. Aujourd'hui encore, à Amsterdam, quand on quitte les bords de l'Amstel ou la ville des juifs, pour entrer dans ces rues silencieuses dont le milieu est occupé par un canal, rues yénitiennes, au ciel et au soleil près, quand on examine ces maisons qui conservent un air de gravité espagnole, leurs façades si propres, leurs perrons aux marches et aux balustrades si luisantes, quand on aperçoit, par Tindiscrétion d'une porte entr'ouverle, les vestibules de marbre, on se laisse facilement aller à Tidée que ces demeures sont tout autant de sanctuaires ornés par la curiosité. On cherche à toutes les fenôtres rimage du bourguemestre Six, telle que nous l'a donnée Keinbrandi ; on éprouve à plus forte raison la même impression dans les villes de Tintérieur où il n*y a pas de mouvement commercial, à Harlem, à Lcyde, h Utrecht, à La Haye.
Ce n'est malheureusement aujourd'hui qu'une illusion ; la Hollande, tardivement, à regret peut-être, a courbé son originiilité sous le niveau de civilisation commune qui donne à tous les peuples le même costume , la même pfl* lurc, les mêmes plaisirs, et conti'e laquelle il n'y a d'autre protestation que celle de Vcntêtemenl du langage. Les Tilles de Hollande ont des bourgueniestres qui ressemblent à nos maires, des médecins, des avocats, des négociants, des banquiers, des spéculateurs qui n'ont nulle idée de l'art pour Fail, la gravité des matrones a fait place aux airs évaporés, et l'ampleur de leurs foi-mes naturelles n'a inï^me pas préservé les femmes du mensonge de la crinoline.
Lîi curiosité a eu son âge d*or en Hollande, il y a environ deux siècles. C'était l'époque des succès de ce pays en tous genres : après avoir arrîiché son sol Ji la mer et sa foi à l'Inquisition, il avait, sans autre force que sa persévérance, triomphé de tous les despotismes, donné un libérateur &
SUR LA CURIOSITÉ. cxv
l'Angleterre et humilié l'orgueil le plus insensé qui ait jamais enflé le cœur d*un roi. La Hollande ouvrait aloi*s un asile à toutes les hardiesses de Tesprit, un cabinet d*étude à toutes les investigations de la science, et elle fendait une école de peinture nationale ; mérite rare qui n'appartiçnt qu'à ce petit pays et à Vltalie, de glorieuse mémoire.
En quelques années, ces villes où la curiosité n'avait d'autre aliment que les tulipes et les va§es du Japon, furent peuplées de peintres, de graveurs et de curieux ; et comme, à cette époque, les tableaux peints en Hollande n'en sortaient pas, car ce fiit de Piles qui le premier en apporta en France, on peut se faire une idée de la richesse de ces collections dans lesquelles s'accumulaient les peintures des Rembrandt, des Bergfaem, des Both, des Miéris, des Gérard Dow, des Karel Dujardin, des Paul Potter, des Ostade, des Van de Yelde, des Backhuysen, des Metsu, des Terburg et de leurs nombreux élèves; tous ces maîtres étaient aussi habiles dessinateurs que grands peintres. Les portefeuilles se remplissaient de leurs esquises, de leurs dessins finis, et de leui*s eaux-fortes, ces brillantes improvisations, si variées, de la gravure. Cet art lui-même était poussé à sa dernière perfection : non -seulement il reproduisait les œuvres des peintres hollandais^ mais sous le burin des Pontius, des Bolswert, des Vorsterman, une espèce de fraternité s'établissait entre la peinture hollandaise et la peinture flamande. L'art du peuple libre tendait la main à l'art du peuple encore asservi, et pendant que les grands maîtres de la Hollande, tout entiers à la reproduction de la nature et des mœurs de leur pays, se contentaient de l'admiration et de l'amitié de quelques échevins et de quelques marchands intelligents, Rubens, Van Dyck, Jordaens, Ténicrs, un peu coureurs comme tous les artistes que r<imour d'un pays libre ne rattache pas au sol , travaillaient pour les empereurs, les rois, les archiducs, les princes, les grands seigneurs et les riches confréries.
cxvi LETTRE A L'A UT EU B
Iji toucliaiitc histoire de la pauvreté de Reiiibmndl, de cette détresse qui le force à se séparer de ses chères reliques, histoire qui, grâce h vos patientes recherches» est aujourd'hui, pour Thonneur du peintre et de l'art, substituée à une réputation mensongère d'avarice et d'avidité, donne une idée du pénible labeur des grands maîtres de la Hollande.
Et même dans le siècle suivant, à une époque où la France commençait à connaître et à apprécier le mérite des peintres et des graveurs hollandais, les prix de leurs œuvres ne s'étaient pas sensiblement élevés. Les meilleurs tableaux se vendaient encore pour quelques florins; en 1735, la vente de la collection du célèbre amateur Van Hubs, bourguemestre de La Haye, à laquelle on disting^it, parmi les acheteurs, les prcmiei*s curieux du pays, MM. Van Leyde, de Buren, de Rover, Tonneman et plusieura étrangers, ne produisit que 9,73:2 florins, 20,i37 francs. Voici à quels prix y furent vendus les trésors de la gravure :
3âo pièces de Lucas de Leyde 3 louis »
217 d'Albert Durer, sur cuivre. . )
296 — - bois... i ^ •
24« de H. S. Beham )
lOii de H* S. P.. •• ;
1,696 deHollar 40 d
157 d'Israël de Mccken » 1/2
147 de George Penz 1 1/î
36t) d'Aldegrever 27 florins »
864 des plus anciens maîtres hollandais et flamands 17 »
212 deBergliem 41 »
141 de Waterloo 12 »
130 deSwaneveldt 12 »
438 d'Adrien Van de Vclde 40 >
Enfin l'œuvre immortel d(* Uembrandt^ iumlenant, enlre autres, le rare portrait de
SUR LA CURIOSITE. cxvii
l'avocat ToUing, deux belles épreuves de la
Pièce aux cent florins, la Médée au bonnet,
Asselyn au chevalet, le grand Coppenol au
fond blanc, 39 paysages, en tout 380 pièces. 380 florins »
Un florin la pièce !
Le même œuvre, à la vente de M. Verstolk de Soelen, ministre du roi de Hollande, fuite à Amsterdam en 1487, s*est élevé au prix de deux cent mille francs, environ.
Ce n'était donc ni Tappdt de l'argent, ni lés faveurs d'une cour, ni les cajoleries de quelques Mécènes, c'était l'amour de l'art, et plus encore peut-être l'amour de leur pays qui soutenait ces grands artistes, et c'est ce qui a valu à la Hollande une école nationale si riche et si variée. C'est toujours la Hollande sous ses diflérents aspects que nous retrouvons dans les intérieurs de Terburg, de Metsu, de Miéris, d'Ostade, dans les prairies et les chasses de Paul Potter, dans les marines et les grèves de Cuil. Van de Velde et de Backhuysen, dans les paysages de Van de Velde, de Ruysdael et d'Hobbema ; et chez ceux-là raômes, tels que Berghem, Both, Dujardin, qui sont allés demander au crel el à la campagne d'Italie de plus chaudes inspirations, il y a toujoure, dans la peinture la plus brillante, un petit coin où l'on retrouve le souvenir de la Hollande.
Rembrandt fût plus Hollandais que Maurice de Nassau. En retour du hasard de sa naissance, il a donné à son pays l'éclat de sa gloire, il a traîné à la suite de son immortalité ceux que l'amitié, la confraternité de l'art et les misères de la vie ont mis en relation avec lui. Rembrandt, dans ses saintes images de la vie du Christ, a emprunté tous ses types à la Hollande , et cet évangile hollandais a patu plus vrai, plus naturel, malgré l'innovation des formes et l'anachronisme des costumes, que le Christ et les apôtres empruntés par les maîtres italiens aux traditions de l'ai't antique. Le Christ de Rembrandt, pauvre, souffreteux, est le Christ des humbles misères, ses rabbins sont les docteurs
cxviii LETTRE K I/AUTEL'R
(le la persécution, son Pilate est ic Iftehe inslrument d*une populace en délire, et cette vérité profonde vaut bien les magnificences de l'art italien.
Ce que je viens de dire du caractère de nationalité de la peinture hollandaise, est confinné par un homme qui est presque contemporain de ces grands maîtres, M. Wassenaer, d*Opdam, qui, du temps de Gersaint, passait pour le plus grand et le plus difficile curieux de la Hollande. Son cabinet se composait de ce qu'il y avait de plus rare et de plus beau en cliaque genre : dessins, estampes, tableaux, pierres précieuses, bronzes; mais, en fait de tableaux, il n'en avait que des m<iltres du pays. Il montrait un jour à Gei*saint un des plus beaux tableaux d'Ostade, il en faisait ressortir la naïveté et les effets, et il ajoutait : « Quand on voit chez vous de ces tableaux supérieurs de nos maîtres, où la nature est rendue avec autant de finesse, de vérité et d'art, que dans celui-ci, peut-on nous reprocher encore d'être trop attachés à leurs ouvrages, et de ne point nous sentir frappés du mérite de ceux des autres nations? Nous avons peut-être tort; mais nous aimons ces sortes de pièces qui nous représentent, au > rai, ce que nous sommes dans l'habitude de voir tous les jours. Nous y reconnais* sons les usages, les plaisirs et le tracas de nos paysans, leur simplicité, leur amusement, leur joie, leurs peines, leurs caractères, leurs passions, Icui's vêtements; tout y est exprimé avec la plus exacte vérité; rien n'y est fardé. Ils y sont peints selon leur nature; nous croyons les voir et les entendre , tout y parle : voilà ce qui nous séduit. »
Il est impossible de retrouver la trace des curieux hol«* landais du xvu* siècle ; c'est à peine si les noms de quelques-uns nous viennent par les peintres. Ces curieux n'appartenaient pas, comme en France, à la classe privilégiée du grand monde et du bel air : c'étaient deux mots inconnus dans la vie hollandaise. La Hollande n'avait pas de beaux esprits, Plutarques faciles des grands seigneurs
SUR LA CURIOS^ITÉ. cxii
et des fermiers généraux du xviii* siècle ; elle n*a¥ait pas de Mariette ni de Gei*saint pour écrire de fins catalogues, et le seul inventaire de la curiosité hollandaise est dans les trois gros volumes publiés, en 1772, par Gérard Hoet, sous le titre de : Caialogus ofnaamlyst van Schilderyen niet deizelver pryzen.
C'est Tétat de toutes les ventes, mais de tableaux seulement, faites dans les différentes villes de Hollande, depuis 1684 jusqu'en 1767. Ces ventes sont, pour la plupart, anonymes, et quand le nom du possesseur est indiqué, Hoet ne nous apprend rien sur sa personne.
La série des ventes consignées dans lesirois gros volumes de G. Hoet, avec indication des noms, comm^ice par celle d*un illustre étranger, lord Arundel, &ite en 1684. Il ne s'agissait probablement que des débris de sa collection. On y remarque un Giorgion de 400 florins et un Claude de 155 florins.
Sans refoire, sur les catalogues de Hoet, le travail que vous avez fait sur ceux de la Bibliothèque, il est intéressant de reproduire ici les noms des principaux amateurs et les prix de quelqnesmns de leurs tableaux.
On y voit figurer Pierre Six, sans doute un papent du bourguemestre ; Jean-François d*Orvielle; Comelis Uitenbogaerdt ; Adrien Paets , chez lequel des tableaux de Van der Werff se vendent 3 et 4,000 florins, alors qu'un saint Antoine de Padoue, d'Annibal Carrache, ne monte qu'à 1,000 florins, et la fameuse Stratonice, de Lairesse, à 1,550 florins; Van der Hulk, bourguemestre de Dordrecht; Van de Amory, dont le tableau le plus remarquable était un Samson trahi par Dalila, de Van Dyck, qui fut payé 4,300 florins; Jacques Meyers; Comelis Hasselaar; Lambert Witzen, qui possédait un Marché aux chevaux de Wouwermans, vendu plus de 2,000 florins; Théodore Wilkins ; Jacob Van der Dussen , et la douairière de Renier, dont la collection, où se trouvaient huit Rembrandt , trois
oxx LETTRK A I/AUTEUR
Paul Poller et quatre Miéris , fut vendue 80,000 florins au prince de Hesse; Lormier; le prince de Rubempré; De la Court. La yente de ces deux derniers curieux est relatée dans votre ouvrage.
Van dcr Werff et Gérard de Lairesse obtiennent longtemps, dans ces ventes, les plus grands succès de prix. Un Ruysdael apparaît pour la première fois, en 1739, el ne se vend que 59 florins ; sept ans après, il monte à 141 florins, puis h iùO florins, et, en i7()5, à 3:20 florins. Hobbema n'est pas mieux traité d*abord : son premier tableau se vend, en 1752, 13 florins; mais il atteint ensuite des prix plus élevés que Ruysdael; il monte, en 1787, à 604 florins.
Il y eut aussi , dans la môme période , plusieurs ventes de dessins, les peintres et les graveurs hollandais ayant beaucoup dessiné, tant pour l'étude de leur art, que pour la satisfaction d'amateurs assez nombreux.
J^ collection de Rover, achetée en bloc par Goll de Frankenstein, contenait les plus beaux dessins de Rembrandt. Celle de Tonnemîin, vendue en 1754, a servi à former plusieurs cabinets; elle contenait, entre autres, 80 Bcrghem, dont 2 en couleurs ; 35 Adrien Van de Velde, dont 3 en couleurs; 44 Everdingen, dont 12 en couleurs; 68 Backhuysen; 9 Ph.Wouwermans; 5 (i. de Velde; 3 Karel Dujîirdin; 2 Paul Poller; 1 Gérard Dow.
Un grand nombre des tableaux vendus en Hollande, dans le dernier siècle, ont été importés en France, et pliisieui*s œuvres capitales qui ornent le Lou\re nous viennent dos ventes Lubbeling, Braamcamp et autres, après avoir fait l'ornement des collections de nos curieux les plus élégants. Plus tard, cette exportation s'est étendue à l'Angleterre el n'a plus laissé h Amsterdîim que trois collections de tableaux , qui remontent aux plus beaux temps de la |)ein!nre hollandaise, et sur lesquelles j'aurai occasion de revenir.
J'ai sous les yeux la relation inédite d'un voyage fait par
SUR LA CURIOSITÉ. cxxi
le comte de Caylus en Belgique , en Hollande et en Anf?lelerre, dans Tannée 1722, précieux manuscrit qui .contient k^ renseignements suivants sur quelques curieux de cette époque :
«r A Bruxelles, le cabinet de M. Fraula, placé à la tôte des finances du pays, mérite d*êtr« vu. Jamais je n*ai rencontré ensemble tant de Rembrandt. 11 a de beaux portraits de Van Dyck, plusieurs Breughel et quelques Rubens.
« M. Vemouert a un grand tableau d'autel d'une Vierge de Rubens, qui était autrefois à Sainte-Gudule; un beau Van Dyck : une Femme vêtue de noir ; un saint Sébastien de Rul)ens, demi-nature : il semble que le peintre ait eu en vue une ordonnance du Carrache; un superbe Rubens sur hois; une Partie de cartes, figures demi-nature; une Nativité de Rubens, de vigoureuse manière.
€ Le marquis de Prié, commandant pour l'empereur, a de beaux Guide, le Mariage de l'Amour par Rubens, deux Snayders bien fins, et beaucoup de paysages de peintres italiens.
c A Anvers, le cabinet de la veuve de M. de With, marchand de vins, contient de très-belles choses : des Van Dyck de premier ordre, plus de trente Wouwermans, des Breughel , parmi lesquels il y a une Apparition du Christ aux pèlerins d'Emmaûs, dont les figures sont peintes par Rubens. Deux morceaux de ce grand maître m'ont frappé d'admiration : un Christ en croix, tiers de nature, où la force, l'expression et la facilité brillent au dernier point; une petite esquisse en grisaille de la Cène.
c M. Peeter possède le magnifique Héro et Léandre de Rubens. »
Le comte de Ccivlus énumère aussi toutes les richesses que contenaient, h cette époque, les églises et les couvents de Bnixelles, de Gand et d'Anvers.
A Rotterdam , le comte de Caylus paie aussi son tribut d'admiration au chevalier Van der WerfT, ce Raphaël du
oxxii LETTRE A L'AUTEUR
Vatican de Dussddorf. Il trouve ses ouvrages d'un flni parfait, d*un accord et d'une fonte admirables.
<M. de Walcombour^ a un assez joli cabinet, entre autres une belle esquisse , par Carletto Véronèse, de mon tableau favori de la Famille de Darius par son père ; une grande Sainte -Famille et une Danse d'amours par Van Dyck.
« M. Flink m'a fait voir im cabinet assez honnête ; ses tableaux sont en petit nombre , mais ses dessins sont sur perbes; il en a 500. » C'est M. Flink qui vendit au duc de Devonshire ce précieux Livre de vérité contenant SOC dessins de Claude, qu'il avait faits pour que ses tableaux ne fussent pas confondus avec les contrefaçons de ses imit^iteurs.
« A Amsterdam, j'ai vu le cabinet de M. Tencate» anabaptiste ; un grand et très-beau dessin de Raphaël en lait le plus bel ornement. H. Willienbroek a aussi de magnifiques dessins, entre autres quatre tôtes de Raphaël.
(c A Harlem, le baron Van der Burk me montra son cabinet de pierres gravées et de camées. J'y vis de superbes choses; c'est aussi un très-grand curieux de médailles. »
J'ai laisse en AngletciTc les Stuarls rétablissant la collection de leur père, comme un monument de la restauration de la monarchie ; mais ce n'étaient pas des curieux : leur goût suivait une autre direction . Les amours et la littérar ture faciles, les conspirations du pouvoir absolu, les intrigues catholiques étaient alors les passe-temps de la cour d'Angleterre; et quand Guillaume vint rendre à ce pays les htibitudes sérieuses de son parlement, il ne fut pas suivi dans son invasion pacifique par les peintres ou par les curieux de son pays. Sous la reine Anne et les rois hanovriens, l'Angleterre devint encore plus étrangère à la curiosité.
Cependant le comte de Caylus, dans le voyage que j'ai déji\ cité, mentionne quelques amateurs.
SUB LA CURIOSITE. czxui
a Milord Devonshire, grand curieux, savant, bon homine, possède une magnifique maison, une belle bibliothèque, et, entre autres tableaux , un Christ préchant dans le désert, par André Schiavone, charmant, d* une ^ grande finesse et d'une belle couleur; un vieux Palme très-frais; de beaux portraits de Van Dyck ; un grand portrait en pied, par le Titien, dont Varmure est magnifique ; une Adoration, de Paul Véronèse ; un mauvais Parmesan ; un charmant Farinati sur marbre ; Énée qui porte son père Anchise et conduit son fils Ascagne. H. Crozat en a le dessin original. Le duc de Devonshire a aussi de très-beaux dessins, dont la marque est un D couronné; une Assomption, au crayon rouge, et une sainte Famille, au bistre, du Corrège ; deux superbes Paul Véronèse : le Martyre de saint Xavier, et les Pèlerins d*Emmaùs.
« A Windsor, il y a une salle où Ton a peint sur la muraille le triomphe du prince de Galles. Le roi Jean y est représenté enchaîné, et les Anglais poliment demand^^it toujours : Avez-vous va le roi de France ? Ce qu'il y a de nieilleur, ce sont les tableaux suivants : Loth et ses Filles, du Valentin ; le portrait de Baccio Bandinelli, par le Corrège; un as^z beau porlrait d*Henri VIII, par Holbein; deux Hommes, par Quentin Hatzis; un Martyre de saint Etienne, de Sodoma; un Christ devant Caïphe, par Schiavone; des Femmes et des Satyres, par Rubens; les figures sont de la grandelir de celles du Poussin ; un grand et beau portrait, du Titien ; deux Eofants magnifiques, du Parmesan; une grande Madeleine, du Guide; un Déluge, du Bassan; de beaux portraits, de Van Dyck.
« Lord Chandos a, dans sa maison de campagne, une Vierge, le Christ et le petit saint Jean, d'André del Sarte; une grande tête de femme, du Corrège, l'Étude de sa coupole, un Satyre et une Abondance, de Rubens, grands comme nature ; le paysage et les fruits sont du Breughel ; un Christ et les Apôtres à la pêche, par Jordaens ; une Vierge,
(xxvi LKTTRE A I/AUTEUR
glaise, il en parie conimc il parlerait du brouillard. « Personne, » dit-il, c ne doit être sévèrement traité pour ne s*ùtre pas montré au-dessus de son siècle, en fait de vertu. Acheter les suffrages des électeurs est aussi immoral que d'acheter les votes des élus. Le candidat qui donne cinq livres à Vélecteur est aussi coupable que celui qui offre trois cents gainées à Félu; et cependant dans notre temps pei*sonne n*est tenu pour déshonoré, personne n'est exclu de la société ou d*un club parce que, sous Tancien système d'élection, il s'est fait nommer à Stafford ou à Liverpool, par le seul moyen qui pût y réussir. Walpole gouverna par la corruption parce que de son temps c'était le seul moyen de gouverner, w
Voilà donc Walpole redevenu un ministre anglais comme tous les autres, et notre historien ajoute, pour la justification de notre curieux : c c'était un bon homme qui , pendant trente ans, ne vit dans les autres que les plus tristes c(Més de l'humaine nature. II connaissait la malice des meilleures gens et la perfidie des hommes les plus honorables. Les patriciens les plus fiers baisèrent la poussière de ses souliers, et des patriotes le prièrent de mettre un prix à leur intégrité. Après sa chute il disait qu'il était dangenuix d'otre ministre, que peu de cœurs pouvaient l'ésister à ce spectacle constant de la bassesse et de la dépravation ; et, il faut le dire à son lionneur, le sien soriit de cette épreuve moins endommagé que tout autre. II se retii'a après vingt ans passés au pouvoir, avec une humeur qui n'était pas aigre , avec un cœur sans dureté, avec des goûts simples, des mcinières franches, et une sincère disposition à l'amitié, i
Sa retraite de Houghton-Hall était l'imitation peu heureuse d'un palais italien ou grand corps de logis à deux étages, surmonté de deux dômes aux extrémités , et auxquels se rattachaient deux pavillons, par des galeries ouvertes, à colonnes. C'était Ui encore une de ces aberrations de l'ar-
SUR LA CURIOSITE. cxxvii
chi lecture anglaise qui se promène, dans la construction de ses châteaux, du style antique au style féodal, lorsqu'elle devrait se contenter de reproduire le style du temps d'Elisabeth, si bien approprié au climat et aux conditions de la grande propriété en Angleterre.
Houghton-Hall resplendissait de tableaux de toutes les écoles. On y remarquait, dans la salle des Chasses, Suzanne et les vieillards, par Rubens ; dans le parloir ordinaire, une Cuisine, parTeniers, une Bacchanale, par Rubens, dont le dessin est à la tribune de Florence, l'admirable portrait de sir Thomas Challones, gouverneur du prince de Galles, par Van Dyck, Érasme, par Holbein, une tète de moine, par Rubens, une copie de l'École d'Athènes, par Lebrun, la femme de Rembrandt, par Rembrandt, la femme de Rubens, par Rubens.
On voyait dans le salon, le Jugement de Paris, par Luca Jordano, Charles !•', sa femme Marie-Henriette de France, l'archevêque Laud, lord Wharton, lady Wharton, lord Wandorsford, Jeanne, fille de lord Weumann, par Van Dyck. Tous ces Van Dyck venaient de la collection de lord Wharton.
Dans un second salon , deux superbes groupes de Jean de Boulogne, le Baptême du Christ par l'Albane (ce tableau avait appartenu à Lawr), le Martyre de saint Etienne, par Lesueur, une Sainte Famille, célèbre tableau de Van Dyck; la partie principale est une danse d'anges, la Vierge parait un porti*ait, et n'est pas très-belle; le tout est trop chargé de fleurs, de fruits et d'oiseaux ; il y a dans l'air deux perdrix (ce tableau avait été vendu deux fois 1,400 liv. st. Robert Walpole Tarait acheté de la mère du prince d'Orange) ; la Madeleine lavant les pieds du Christ, quatorze figures par Rubens, une Sainte Famille, par le Titien,- une Sainte Famille, par André del Sarte, l'Assomption de la Vierge, par Murillo, Dédale et Icare, par Lebrun.
Dans la chambre de Carie Maratte, douze tableaux de ce maître, une Fuite en Egypte, par Murillo.
cxxviii LETTRE A LAUTEIR
Dans le cabinet, le laineux {lorlrait de la fenime de Kubens, par Van Dyck ; elle est de grandeur naturelle et habillée de satin noir. coifTée d*un chapeau (ce tableau avait figuré dans la chambre de la feinme de Rubeas), le portrait d'Innocent X, peint à Rome par Velasquez, qui en avait reçu la mission du roi d'Espagne ( Lorsque le pape envoya son chambellan chez le peintre pour le payer, il refusa l'argent en disant qu'il avait l'habitude d'être payé par son maître, de sa propre mtiin.); la Viei'ge, et l'Eiifant Jésus dans ses bras, par Murillo, deux tableaux de fleurs, par Van Huysum, une Sciinte Famille, par Bellini (ce tableau avait appartenu à Law); saint Christophe, par Elzheimcr.
Dans le parloir de marbre, la comtesse de Danby, m Tbomas Wharton, par Van Dyck ; une Ascension, pur Paul Véronése.
Enfin une grande galerie qui d'abord devait être une seiTe, fut, fiprès la chute de Robert Walpole, remplie des tableaux qui ornaient sa demeure officielle de Dovvning Street. On y voyait les docteurs de l'ËgUse discutant sur l'immaculée conception, représentée sous les traits de la Vierge^ dans des nuages (sir Robert avait fait acheter ce Ud)leau à Rome, <lans la collection du marquis AngeU : au moment où on allait l'embarquer à Civita-Vecchia, le pape Innocent XUl en défendit la sortie, mais il leva l'interdiction ({uand il connut le nom de l'acheteur); l'Enfant prodigue, par Salvator Rosii, Méléagre et Âtalante, un carton, par Rubens, ime Lionne et deux lions, par le môme, un Usurier et sa femmes par Quentin Maizis; Lazare et le mauvais riche, par Paul Véronése; un Clair de lune, paysage par Kubens; le Sacrifice d'Abraham, par Rembrandt, d'après son eau-forte ; l'Adoration des bergers, par le Guide ; la Continence de Scipion, Moïse frappant le rocher, par Poussin; le Christ au tombeau, i>ar Louis Carrache; la Cène, par Raphaël (ce tiibleau provenait de la collection de lord
SUR LA CURIOSITÉ. cuix
Arundel); un Port de mer et la Sil)yllè de Gunies, par Claude (ces deux tableaux avaient fifçuré dans le cabinet du marquis de Mari ) ; la Jocondé, par Léonard de Vinci, l'Aigle et Ganymède, par Michel' Ange.
Cette magnifique collection est perdue pour TAngleterre. Elle fut, en 1779, rendue h Timpératrice Calherine de Russie par lord George Orford, petit-fils de Robert Walpole, pour la somme de 40,000 liv. st., un million de francs^ On n'en excepta qu'un portrait de Robert Walpole, qui fut conservé à Strawberry Hill, demeure de son fils Horace, qui fut lui-même un curieux, mais d'un goût moins relevé que son père.
Le contact d'Horace Walpole avec notre société lui avait inoculé la peste de nos idées, de notre langage, de nos façons et de nos goûts, la maladie la plus dangereuse qui puisse frapper un cerveau anglais. L'imitation de l'An^eterre est moins dangereuse pour nous. Nous la copions par le côté matériel , par les vêtements, la cuisine,* les chevaux, les voitures : cela peut tout au plus nous conduire au ridicule; mais une tête anglaise qui se francise, court un Y rai danger de folie. C'est ce qui est arrivé à Horace Yal- I)olc. S'il fût resté de son pays, il eût été le fils convenable d'un premier ministre, un membre ordinaire du Parlement et des club» de l'aristocratie, tenant une place distinguée dans cette société compassée qui partage sa vie entre les dîners, les bals, les concerts de la saison de Londres; la chasse et les exercices de la campagne. Mais Horace fut un excentrique prétentieux , un faux original , non pas h la façon anglaise, mais h la mode française. Sa correspondance avec M"''' du Defland l'entretint dans toutes ses erreurs. 11 devint Thomme le plus artificiel, le plus diflieile et le plus capricieux que puisse créer la satisfaction sans limites de tous les goûts qui traversent l'esprit. Son imagination se promenait des tripotages de la comédie parlementaire, et des futiles cancans des boudoirs de la coiu*,
cxxx LETTRE A L'AUTEUR
aux salles de ventes où il poursuivait avec adiarneinent les plus pauvres reliques de la curiosité, le peigne de la reine Marie, le chapeau rouge du cardinal Wolsey, la pipe que Tamiral Tromp avait fumée dans son dernier combat^Il avait l'enthousiasme du futile, du mesquin et dé l'inutile. Imba de tous les préjugés de Taristocratie et enchaîné par toute son existence au respect de la royauté, il faisait Tesprit rebelle en fait de politique. Il avait exposé cbei lui rarrèl de mort de Charles I*^, avec cette inscription : Jfi^or Chmrta; mais au fond il n'aimait les révolutions qu'à la distanee d'un siëcle. Il imprimait à Strav?berry Hill les Mémoires du chevalier de Grammont, comme un reflet de sa propre élégance. Engagé plus que personne dans la fabrication du bel esprit, il craignait surtout de passer pour un iioniine de lettres. Dans son amour de la curiosité, sa préférence était pour le bizarre. Sa demeure de Stra^rberry étalait an dehors une ridicule imitation du gothique; il avait dessiné plusieurs milles d'allées dans un parc de quelques arpents. On a joint au catalogue préparé pour sa vente, qui ftat fiiite en 1842 par lord Waldegrave^ une parodie qui se confond avec la description sérieuse. Ce n'est pas que dans cet amas de tableaux, d'estampes, d'armures, de vieux meubles» de livres, de marbres, de bronzes, de porcelaines, il n'y eût d*heureux spécimen de Tari, maià il fallait tes détenrer sous d'insignifiantes curiosités d'une origine suspecte et d'un goût frelaté. Il faudrait un volume pour décrire Strawbcrry Hill dans ses détails. J'essaierai de reproduire ici les souvenirs d'une course rapide.
Le premier passage après la porte d'entrée, contenait un oratoire avec le portrait de Léonore d'Est, cette cruelle ennemie de la raison du Tasse.
De là on arrivait au réfectoire, orné de nombreux portraits de famille, et d'une table de jaspe sicilien, couverte de vases étrusques et de vieilles porcelaines; au-dessus de cette table, était suspendu un cor de cuivre émaillé, avec
SDR LA CURtOSITK. cuii
rhistoire de saint Hubert et des figares allégoriques. En montant VescaUer, on rencontrait, au premier palier, la salle du déjeuner, avec deux cadres de miniatures par Isaac et Peter Oliver, Hilliard et Petitot. Le reste des murs était couvert de nombreux portraits, parmi lesquels on distinguait ceux du duc de Vendôme, de la princesse Palatine, de la duchesse de Monlbazon, du comte de Grammont, de Pope , de la Margravine d* Anspach , de la duchesse de Choiseul, et enfin de M"* du Defiand.
Un vestibule contenait des niches remplies de trophées de cottes de mailles, de boucliers indiens, de sabres, d'arcs et de flèches que l'on supposait avoir été rapportés de la Terre-Sainte par un des ancêtres de notre curieux. Sur l'escalier, resplendissait une de ces armures de François P' que l'on montre partout.
De là on passait dans une bibliothèque dont la boiserie reproduisait les sculptures du chœur de Saint-Paul , et qui contenait quinze mille volumes. On remarquait dans le nombre un recueil de dessins de Janet ayant apparienu à Mariette, au npmbre desquels figuraient François P% Louise de Savoie, Marguerite de Navarre, Diane de Poitiers, Lautrec, l'amiral Bonnivel, Claude de France, et une trentaine de personnages moins connus. Ce volume fut vendu à la vente de Mariette 142 livres, et à celle de Stravrberry Hill il a atteint le prix de *
n y avait en outre, dans la bibliothèque, une petite pendule d'argent donnée par Henri YIII à Anne de Boleyn , le matin de son itiariage, avec cette inscription : Le plus heureux.
A la suite de la bibliothèque , la chambre étoilée était ornée de vitraux, de médaillons et de vieux coffres.
Dans la diambre dite d'Holbein, on voyait la chaise du dernier abbé de Glastonbury, et une certaine quantité de