E L'APPOGIATURE
Au nombre des maladies morales qui de tout temps ont affligé les hommes, il faut compter la monomanie de certaines personnes, musiciennes ou non musiciennes, pour changer notre séméïographie musicale. Ceux qui, depuis environ un siècle , ont tour à tour imaginé de nouveaux systèmes de notation , n'ont sans doute pas su apprécier celui qui est en usage chez toutes les nations civilisées et qui certainement est un chef-d'œuvre de l'esprit humain par sa propriété de présenter aux yeux tous les sons appréciables à l'oreille et toutes les combinaisons de durée et de rhythme.
Notre système, en cela tout différent de celui des chiffres, matérialise, pour ainsi dire, les sons, les soumet aux formes d'un dessin qui nous permet d'en saisir rapidement et sans aucun calcul les diverses évolutions. En effet, les notes qui les représentent sont-elles groupées en forme de gammes , l'exécutant n'a besoin que d'embrasser du regard les deux points extrêmes et tout au plus de saisir dans une série de notes l'accident qui change quelque chose à leur marche diatonique ou chromatique. Ces mêmes notes se succèdent-elles par degrés disjoints, les lignes et les intervalles nous aident à suivre leurs différents arpèges.
Cependant, malgré l'ingénieuse perfection de nos signes graphiques, notre musique est soumise à de grandes vicissitudes, et les traditions, quant à la manière de l'exécuter, sont sujettes à s'altérer et même à se perdre.
Les difficultés qui peuvent faire errer l'exécutant sont de deux sortes : la première a pour cause les différences de style qui se rapportent aux diverses époques ; la décadence des écoles et par suite la rareté des bons maîtres. La seconde provient du défaut général de connaissance de certains signes accessoires qui ont été employés pour l'agrément ou l'ornement du chant soit vocal, soit instrumental.
.le me bornerai à parler ici avec détails de tous les agréments employés par les anciens clavecinistes, savoir : l'appogiature, les divers tremblements, le port de voix, l'accent, le pincé, le trille, le doublé, l'aspiration, la suspension, les divers modes d'arpèges, etc. Ces agréments sont en grande partie abandonnés aujourd'hui, mais leur connaissance n'est pas moins indispensable pour l'exécution des œuvres appartenant aux dix-septième et dix-huitième siècles : si on les négligeait, la musique des vieux maîtres serait dénaturée ; elle perdrait sa véritable physionomie et son effet.
2 DES SIGNES D'AGRÉNENT.
Après l'époque de Haendel et des Bach en Allemagne , de François Couperin et de Rameau en France, tous les agréments ont à peu près été réduits au groupe (gruppetlo) et au trille; mais une forme d'ornement appelé appogiature, de l'italien appoggiatura, a été employée très-fréquemment par les compositeurs des dix-septième, dix-huitième siècles et même du dix-neuvième , y compris Beethoven, Cherubini, Spontini et beaucoup d'autres. Il est impossible de bien jouer la musique de Haendel, des Bach, de Haydn, de Mozart, si l'on ne connaît pas les règles de l'appogiature, et pourtant je dois le dire, parce que c'est malheureusement la vérité, l'étude de ces règles est de nos jours tellement négligée que beaucoup de professeurs et de virtuoses n'en ont aucune connaissance.
La publication que j'entreprends ne pourrait donc être utile, et je n'atteindrais pas le but que je me suis proposé, si je n'expliquais suffisamment la manière d'exécuter tous les signes d'agréments, y compris l'appogiature.
Les signes dont je vais parler ont quelquefois varié dans leur signification et dans leur forme, et quelquesuns, à ma connaissance du moins, n'ont pas été bien expliqués ou ne l'ont pas été du tout ; leur valeur, par conséquent, est restée incertaine. J'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour que l'exécutant pût approcher le plus possible de la vraie tradition.
Les Allemands , les Italiens et les Anglais ont fait usage des agréments dans leur musique ; dans quelquesunes de ses sonates, Charles-Philippe-Emmanuel Bach les a employés avec une certaine profusion ; mais on peut dire que les auteurs français du dix-septième et du dix-huitième siècle en ont été prodigues : les œuvres de Chambonnières, de Rameau et de François Couperin en sont surchargées. On peut dans certaines pièces de ces maîtres négliger quelques-uns des nombreux agréments écrits, mais il faut que cela soit fait avec beaucoup de discernement et de tact ; on doit se garder de supprimer ceux qui caractérisent le style et ceux surtout qui donnent du mouvement aux parties.
On appelle appogiatures ces petites notes que l'on marque le plus ordinairement sous la forme de croches avec la queue en haut et qui semblent ne pas avoir de valeur dans la mesure, parce qu'elles sont comme un excédant des notes réelles qui la composent.
Exemple
On voit que la petite note semble ici superflue sous le rapport de la mesure, puisque sans elle les trois temps sont complets.
Les anciens auteurs français désignaient les appogiatures par le mot de coulés. On les divise en longues et en brèves. Les premières ont une valeur relative à la note qu'elles précèdent ; les secondes s'exécutent toujours très-rapidement , quelle que soit la note devant laquelle elles se trouvent et quel que soit le mouvement du morceau dans lequel elles sont employées.
Lichtenthal, dans son Dictionnaire de Musique (1), après avoir parlé de l'appogiature longue, ajoute : « 11 y a encore des appogiatures qui se lient très-rapidement à la note principale, de sorte que celle-ci prend l'accent. >>
(1) Dizionario delta ftîusica ; Milan, 1826.
(Vi sono ancora délie Appogiature che si legano molto presto alla nota principale, ai modo che, questa acquista l'accento.)
D'après ces faits, dont aucun musicienne peut méconnaître l'exactitude, pourquoi donner également le nom d'appogiature à la petite note qui doit être longue et accentuée, et à celle qui doit être brève et sans accent, puisque le mot appoggiare signifie appuyer ?
Lichtenthal dit avec raison que l'appogiature brève est une espèce d'acciaccatura (1); je me suis décidé, en conséquence, à lui donner ce nom toutes les fois que dans le cours de cette publication l'occasion d'en parler se présentera, et cela pour la distinguer par un seul mot de l'appogiature longue.
Les auteurs qui ont écrit le plus explicitement sur les règles de cet ornement de la mélodie vocale ou instrumentale sont Charles-Philippe-Emmanuel Bach^ dans sa Méthode de clavecin (2); Léopold Mozart, dans sa Méthode de violon (3); Henri-Christophe Koch, dans son Dictionnaire de musique (4); Jean-Adam Hiller, dans sa Méthode de chant (5). On trouve encore de fort bonnes instructions sur les appogiatures dans la Méthode de flûte de Joachim Quantz (6) ; dans une Méthode pour le même instrument par le docteur Antonio Lorenzoni (7); enfin, il est question, des appogiatures dans le Traité des agréments de la Musique de G. Tartini, traduit par Pietro Denis (8) ; dans la Méthode de piano de Clementi (9) , dans celle de Pleyel et Dussek (10), et dans la Méthode de violon de Baillot (1 1) ; mais ces derniers ouvrages n'en parlent que d'une manière fort incomplète et n'en expliquent point les règles.
De tous les ouvrages modernes publiés en France depuis une trentaine d'années, celui qui, sans traiter la matière à fond, parle le plus longuement et le plus clairement des principales appogiatures est la Méthode de piano de J.-N. Hummel que j'ai éditée à Paris en 1828. Ce sujet est traité aussi avec assez de développement dans la Méthode de chant de M. Manuel Garcia fils et dans la Grammaire musicale de M. G. Kastner.
(1) Les Italiens désignent par le mot acciaccatura ce que nous appelons accord arpégé, c'est-à-dire celui dont les notes, au lieu d'être frappées ensemble, se font entendre successivement en passant avec rapidité de l'une à l'autre. Ils donnent encore le nom d'acciaccatura à ce que nous appelons la petite note brève. Autrefois, dit Lichtenthal, Vacciaccatura consistait dans une ou plusieurs notes étrangères à un accord et qu'on faisait entendre rapidement entre les notes dont il est formé.
(2) Versuch ilber di wahre Art das Clavier zu spielen. Leipzig, 1787, in-4°, p. 45 et suiv. — J'ai sous les yeux cette édition, qui est la troisième ; la première est de 1753.
(3) Leopold Mozarts Fiolinschule. Augsbourg, 1769, in-4° , p. 194 et suiv. On peut consulter les traductions françaises de cet ouvrage publiées à Paris, bien qu'elles soient écrites d'une manière barbare et souvent peu intelligible.
(4) Musikalisches Leœicon. Francfort, 1802, in-8°, colonne 1719, au mot Vorschlag.
(5) Anweisung zum musikalisch-richtigen Gesange. Leipzig, 1774, iu-4°, p. 112, § 12. Vorschlag,
(6) Berlin, 1752, in-4°. Il a été fait une édition en allemand et une en français sous la même date,
(7) 'Saggio per ben sonare il flauto traversa con alcune notizie generali ed utili per qualunque strumento, ed altri concernenti la storia délia musica : opéra del Dr Antonio Lorenzoni. Vicence, 1779, in-4", p. 59.
(8) Paris, in-8°.
(9) Paris, Pleyel, grand in-4°, p. 10.
(10) Idem, dito, grand in-4", p. 6.
(11) Paris, grand in-4".
L'appogiature est presque toujours étrangère à l'harmonie ;
Exemple :
L'accord sur la première mesure étant ut, mi, sol, la note d'appogiature la y est par conséquent étrangère sous le rapport harmonique.
Voici un exemple pris dans une sonate de piano de Mozart qui présente les deux cas réunis : Allegro.
La première appogiature (sol) fait partie de l'harmonie, l'accord étant celui de septième de dominante sol, ré, fa; la seconde appogiature (fa) est étrangère à l'harmonie, l'accord étant ut, mi, sol.
J'ai dit que l'appogiature semble ne point faire partie de la mesure par sa 'valeur ; cependant elle emprunte à la note qui la suit une partie de la sienne, tantôt plus, tantôt moins grande, d'après les règles que je vais exposer.
L'appogiature prend ordinairement la moitié de la valeur de la note qu'elle précède, lorsque cette note peut se diviser en deux parties égales. Certains auteurs ont marqué toutes les notes d'appogiature, quelle que fût leur valeur relative, par une petite croche ; d'autres les ont souvent figurées suivant leur véritable valeur.
Exemple
Exécution
EXEMPLES DES DIVERSES APPOGIATURES ET LA MANIÈRE DE LES EXÉCUTER, DONNÉS PAR JEAN-ADAM HILLER, DANS SA