DEUXIÈME PARTIE
// faut bien peser les circonstances. C'est pour cela, vénérable prêtre, que, selon moi, il faut bien savoir distinguer. S'agit-il d'un enfant, d une âme timorée, de quelqu'un qui commence à pécher? Ne voyant pas d'amendement, je lui refuserai plus facilement l'absolution ; car, si j'arrive à lui inspirer de l'horreur pour le péché, j'éviterai d'innombrables rechutes. — Ai-je affaire à un pécheur invétéré et livré à toutes sortes de désordres? Cet infortuné est plus digne de compassion, par cela seul que les vices sont enracinés davantage dans son cœur; et, si je le renvoie, ce n'est plus le péché que je lui ferai abandonner, mais les sacrements, et, avec eux, toute espérance de salut. Au moins cela est bien à craindre. Voici que j'ai à mes pieds une femme qui fréquente les sacrements, mais qui voudrait servir Dieu sans renoncer au monde. Je puis lui différer plus facilement l'absolution ; il arrivera peut-être quelle ne voudra plus se confesser à moi ; mais elle n'abandonnera pas pour cela les sacrements.— J'ai devant moi un homme qui se confesse une seule feis par an, ou une femme qui a laissé passer beaucoup d'années sans le faire; comment agirai-je? Je ferai mon possible pour les disposer à recevoir l'absolution, afin que les huit ou quinze jours durant lesquels je la pourrais différer ne se convertissent pas en cinq ans et plus, qu'ils passeraient peut-être sans se réconcilier avec Dieu.
Voici une jeune fille qui s'accuse d'être recherchée' d'un jeune homme. Elle a seulement quatorze ou quinze ans, et par conséquent il n'est pas probable qu'elle s'établisse à un âge si peu avancé. Bien que je ne voie pas des péchés évidemment graves, j'exigerai cependant qu'elle brise ou suspende ces relations, autrement une chaîne interminable de péchés ne tardera pas à se former. — Une autre a commis des péchés plus graves; elle a vingt ans et plus, et elle m'assure que le mariage suivra bientôt. Je me garderai bien de m'y opposer, au contraire ; si je puis, je ferai en sorte que le jeune homme vienne aussi se confesser, je l'exhorterai à terminer les affaires le plus tôt possible, et je tâcherai d'obtenir qu'ils ne se voient que rarement, et jamais seul à seul, etc, etc.
Je vais confesser dans une bonne paroisse où règne une grande pureté de mœurs ; le curé, par son zèle, a su préserver la jeunesse des jeux, des rixes, des bals scandaleux,
de l'habitude désolante des promenades de nuit. etc. Vient un jeune homme qui voudrait y introduire la polka, la schotisch, etc. ; il a déjà essayé ces danses, mais deux ou trois fois seubraent dans le cours de l'année. Dans uns cité populeuse, je prendrais moins d° précautions pour quelqu'un qui aurait dansé plusieurs fois les plus mauvaises danses; mais comme il s'agit ici d'une population simple et de mœurs excellentes, et qu'il importe d'attaquer le mal dans sa racine, j'aurai la main ferrn^ a l'égard d ■ ce jeune homme, soit parce que la charité m'ob'ige à seconder le zèle du pasteur, soit parce que mon silence et une coupable condescendance causeraient aux âmes un mal immense. S'il ne consent pas à renoncer à son entrepri-e. je lui refuserai l'absolution.
Nous ne finirions jamais si nous voulions démontrer par d'autres applications, combien il importe qu° le confjss^ur ne suive pas aveuglément et d'une manière inflexible pour tout le monde le môme système, et qu'il voie, après aw ir pesé soigneusement ies circonstances, ce qui convient le plus dans chaque cas particulier.
Des personnes qui vivent dans l'occasion du
péché.
Les moralistes divisent les occasions du péché, \° en o<%> casion prochaine et éloignée, selon que le danger d'y tomber est plus ou moins imminent, selon que la probabilité de pécher est plus ou moins grande; 2° en occasion absolue ou relative, selon la manière dont elle conduit au péché, eu égard seul -ment à la nature du danger ou à la fragilité particulière du sujet; 3° en occasion volontaire ou nécessaire, selon qu'il est facile ou moralement impossible de la quitter ; 4° en occasion in esse et non in esse, selon que le pénitent se trouve continuellement dans l'occasion de pécher, ou quelques fois seulement.
Occasion éloignée. Ceci supposé, voici la 1re Règle générale à suivre; on ne doit pas refuser l'absolution à celui qui se trouve dans l'occasion éloignée du péché, quand bien même il refuse de l'abandonner. Car. si nous voulions exercer un
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office, une profession où le danger d'offenser Dieu n'existerait pas, il nous faudrait sortir de ce inonde. Cependant, si Je confesseur prévoit que l'occasion, éloignée maintenant, pourra bientôt devenir prochaine, et s'il s'aperçoit que le pénitent s'y expose sans aucun motif raisonnable, et que, averti à plusieurs reprises, il refuse de la quitter, il pourra, comme un sage médecin le ferait, ad urgendam emendationem, lui refuser l'absolution. Et ainsi, à ce jeune homme qui s'obstine à se livrer à des divertissements funestes; à fréquenter ces maisons de jeu, mortelles pour la jeunesse; à cette mère, qui, sans avoir l'intention de placer sa fille, donne une libre entrée dans sa maison à l'amant qui la courtise; à cette jeune fille, qui, non-seulement quand des raisons graves l'y obligent, mais encore presque tous les dimanches veut assister aux bals et aux fêtes de nuit, etc. ; à ces personnes, dis-je, malgré les protestations qu'elles fonî de ne trouver en cela aucun mal, un confesseur prudent, toutes les circonstances bien pesées, pourra différer ou refuser l'absolution.
Occasion prochaine volontaire. 2e Règle générale. Jamais, pas même à l'article de la mort, on ne peut donner l'absolution à celui qui refuse de quitter une occasion prochaine et volontaire du péché, qu'elle soit absolue ou relative, continue ou interrompue, peu importe. La proposition contraire est la 61® condamnée par Innocent XI. Et remarquez-le bien : pour que l'occasion soit prochaine, il n'est pas nécessaire de l'avoir dans sa maison, ou de la maintenir uniquement pour pécher avec elle, ni de consommer toujours l'œuvre détestable du péché; il suffit qu'en entrant dans cette maison, ou en se trouvant avec cette personne, on offense souvent Dieu mortellement; il n'est pas nécessaire qu'on habite cette maison, ou qu'on soit avec cette personne (1).
Vous me demandez : Puis-je absoudre celui qui se trouve dans une occasion prochaine volontaire de pécher, avant qu'il l'abandonne, s'il promet sincèrement de le faire? Voici ce que répondent Gury et d'autres docteurs fort graves : si l'occasion n'est pas in esse ou continue, on pourra l'absoudre pour la première fois; mais jamais quand
(1) Segneri, conf. ic*t.
Trésor II. 11
le pénitent a l'occasion dans sa maison, ou quand l'occasion est véritablement in esse, comme cela arrive à ceux qui vivent unis ensemble par le mariage civil seulement. Si vere ploras, dirai-je avec S. Thomas de Villeneuve, exi foras. Et j'ajouterai ceci : si le pénitent avait manqué à sa parole donnée, à vous ou à d'autres confesseurs, vous ne pourriez pas l'absoudre, même la première fois, à moins qu'il ne montre une douleur tout à fait extraordinaire. Quelqu'un dira : mais est-ce qu'on n'absout pas le récidiviste, bien qu'il ait été infldèle à sa parole? Il y a un? grande différence entre eux deux. Celui-ci tombe uniquement par fragilité; celui-là pèche en outre par témérité; l'occasion intrinsèque et la mauvaise habitude ne tentent jamais avec la même vivacité que l'occasion extrinsèque; et elle n'est pas communément accompagnée d'un scandale public; et quand bien même il n'y aurait pas cela, celui qui pèche seul se perd seul ; mais celui qui vit dans une occasion prochaine de péché, entraîne avec lui en enfer son malheureux complice (4).
C'est ici que les difficultés et les objections abondent. Mon père, dira celui-ci, quel grand scandale ce sera, si j'envoie de chez moi telle personne ! — Et quel scandale c'est de la voir depuis tant d'années dans votre maison! à quels soupçuns, a quels murmures cela n'a-t-il pas donné lieu? — Mon père, répond un autre je ne puis-la renvoyer, car elle a en main toutes mes affaires. — Parleriez-vous ainsi, si elle avait la peste et que le médecin vous ordonnât de l'écarter?... Mais quand bien même elle serait aussi nécessaire à votre maison, que la main droite est indispensable pour travailler, et le pied pour marcher, est-ce que Jésus-Christ ne vous ordonne pas de couper ce membre, s'il est pour vous une cause de perdition? « Bonum tibi est ad vitam ingredi debilem vel claudum, quam duas rnanus, vel duos pedes habentem mitti in ignem œternum (âj. » — Mon père, objecte un autre, sans avoir besoin de la renvoyer, je ne retournerai pas à mon péché. — Est-ce que vous ne dites pas cela depuis bien des années ? Vous ne pécherez plus, je l'espère, en éloignant l'occasion ; mais, si vous la retenez, si vous vous exposez volontairement au danger, vous tomberei
(1) S. Lia. H. 450. (2) Matth. xvm, 8.