DEUXIÈME PARTIE
naturel, divin et ecclésiastique? Sont-ce les confessions, quand le monde afflue, certains jours de fête? Mais cela n'arrive pas à chaque instant ; et combien de jours où il vous est facile de prêcher? — Sont-ce des affaires temporelles? Ah! pour un intérêt mesquin vous exposeriez votre salut et celui de vos paroissiens 1 Et les Apôtres! Direz-vous qu'ils avaient dans leurs mains un intérêt de peu de valeur? Ils s'étaient chargés du soin des pauvres, et de quels pauvres! de pauvres qui avaient tout quitté pour Dieu. Quelle excellente œuvre de charité! Et cependant, parce qu'elle les empêche de prêcher, ils s'en déchargent sur d'autres. « Non est aequum nos derelinquere verbum Dei et ministrare mensis (4). »
Serait-ce par hasard le défaut de science qui vous arrête ? Mais si vous n'étiez pas suffisamment instruit, pourquoi avez-vous embrassé l'état ecclésiastique? Pourquoi, quand vous avez reconnu votre insuffisance, n'avez-vous pas renoncé à votre charge? Nous l'avons vu dans le second livre de cet ouvrage : « Si in laicis vix tolerabilis videtur inscitia; quanto magis in iis qui prsesunt, nec excusatione digna est, nec venia (2)! » Que dirait-on de celui qui, sans être médecin, voudrait guérir des malades; de celui qui, n'étant pas architecte, aurait la prétention de construire des palais ; de celui qui se chargerait de diriger les travaux de fortification d'une importante citadelle, sans être ingénieur ? Etudiez au moins ; travaillez pour acquérir les connaissances indispensables; et ne mettez pas Dieu dans le cas de vous dire par la bouche du prophète Isaïe : « Quia tu scientiam repulisti, repellam te, ne sacerdotio fungaris mihi (3). » Enfin, faut-il tant de science pour faire les discours que demandent les Conciles; pour composer un sermon édifiant bien ordonné, mais court, simple, sans grands frais d'éloquence, où les mots pompeux, et le style retentissant sont hors de saison? Qu'y a-t-il de si difficile dans une telle œuvre ?
III Les autres ne le font pas ; ce n'est pas l'habitude. Mais est-ce qu'Innocent XIII ne réprouve pas cet abus déplorable? Est-ce qu'il ne le condamne pas? Et puis, Notre Sei-
(1) Act. il, % (2) Dist. 38. (3) Os. iv, 6.
gneur ne nous demandera pas si nous avons fait ce que faisaient les autres, mais si nous avons exécuté ce qu il nous a ordonné. Jésus-Christ n'a pas dit dans l'Evangile, ainsi que le fait observer un grave auteur : « Ego sum consuetudo; sed ego sum veritas. » Et de plus : oc Nulla consuetudo vim legis obtinere potest contra legem divinam. » dit S. Thomas (1). Qu'on ait égard à certains dimanches durant la moisson, à la bonne heure ; qu'on omette de prêcher quelque jour de fête, si la prudence le conseille ; mais qu'on ne sacrifie jamais son devoir et son salut éternel, aux observations malveillantes d'un prêtre voisin qui veut censurer notre conduite ; car, pourvu qu'on soit exemplaire et qu'on obéisse aux Saints Canons, on n'a rien à craindre. Le curé ne perdra jamais de vue qu'un jour îe suprême pasteur lui demandera compte de ces nrebis, qui lui ont coûté si cher : « Ubi est grex, » vous dira-t-il alors, « qui datus est tibi, pecus inclytum tuum? Quid dices cum visitaverit te? Numquid non dolores appréhendent te, quasi muiierem parturientem 2? » Ah! que vous serez heureux, si alors vous pouvez dire avec S. Augustin : « Tu scis, Domine, quia clamavi ; scis quia non tacui, scis quo animo dixi, scis quia flevi, etc. (3). »
Comment la prédication sera fructueuse.
1° Se bien préparer. Comment se fait-il que la loi du Seigneur offre si peu de charmes à ceux qui l'entendent expliquer : cette loi qui est pourtant une source de justice, de vérité, de lumière et de vie pour i'àme; loi plus douce que le miel, plus estimable que les perles les plus fines et les plus précieuses de la terre? Non, assurément; cela ne vient pas de vous, ô loi sainte et consolante! Et on ne peut pas dire non plus que la faute en soit toujours aux mauvaises dispositions des auditeurs. Puisse ce malheur ne jamais provenir de ce que le prêtre ne médite pas assez la parole divine, de ce qu'il se rend coupable de négligence, quand il
ri) Thcm. i, 2. Quaest. 97, art. 3.
(2) Jerem. xiii, 91. (3) S. Aug. serm. 4, de ?erb. Dook
s'agit de l'annoncer aux fidèles! Le pêcheur lave bien ses filets avant de les jeter à la mer; car, s'ils étaient malpropres, le poisson ne se laisserait pas prendre aussi facilement. Quelle merveille donc que le pécheur ne morde pas à l'hameçon de la loi divine, quand on la lui présente sans appât, sans quelque chose au moins qui l'attire ; quand on prêche sans ordre, sans arrangement aucun? Celui qui veut acquérir de la facilité pour la chaire, doit écrire ses discours, au moins au commencement, sans être pour cela en prêchant, trop esclave des mots. De cette manière, on acquerra de la méthode et de la souplesse; et de plus, quand la tête ne sera pas bien disposée au travail de la composition, on trouvera une grande provision de sermons et de matériaux. Si on n'a pas le temps d'écrire entièrement le discours, on en fera au moins la charpente, notant l'ordre des idées qu'on pense développer. Faute d'avoir pris ces précautions, on se trouvera, après un grand nombre d'années, comme si l'on n'avait jamais prêché. Car, comme dit Quintilien : « Non cito scribendo nt ut bene; sed bene scribendo, fit ut cito scribatur. »
II» S'accommoder aux besoins de V auditoire. Combien est admirable en cela, le plus sublime, le plus éloquent de tous les orateurs, Jésus-Christ, la sagesse infinie ! « Sine parabolis non loquebatur eis. » La religion catholique embrasse deux ordres de vérités : les spéculatives et les pratiques. Les premières sont abstraites, très-élevées et difficiles à comprendre ; il est nécessaire de les rendre accessibles à l'intelligence du vulgaire, en employant des expressions, des comparaisons, des exemples populaires. De même qu'un 'nomme accoutumé à une atmosphère épaisse, trouve en jnontant plus haut un air tellement subtil et pur, que pour jespirer il a besoin de se mettre sous le nez une éponge imbibée de quelque liqueur; ainsi, le peuple n'entendra rien lux mystères et aux ineffables vérités de la religion, si vous ae les rendez pas sensibles par le moyen de comparaisons 3t de similitudes. Si je dis, par exemple, qu'au ciel, bien que chacun ait un dcjjré différent de gloire, personne ne porte envie à la félicité dont les autres jouissent, on me croira; maison ne me comprendra pas. Mais je m'exprime autrement et je dis : Voilà un père qui a trois fils d'une taille différente ; il fait à chacun d'eux un riche vêtement de la
même étoffe ; or, bien que le plus petit n'ait pas un vêtement aussi ample que le moyen, et celui-ci que le plus grand, ils sont pourtant contents tous les trois, car chacun a un vêtement en rapport avec sa stature. Tout le monde comprendra cette vérité, qui ne manquera pas de piaire beaucoup aux grands et aux petits, aux savants et aux ignorants.
Sans doute, les vérités pratiques ne sont pas ardues comme les vérités spéculatives; elles ne seront pas cependant comprises du peuple, ou au moins elles ne laisseront point de traces dans l'esprit des auditeurs, si on n'entre pas dans les détails. Ainsi, que quelqu'un fasse un sermon trèsbeau, mais vague et général sur la nécessité de ne pas cacher ses pèches en confession ; peu de monde comprendra. Mais qu'un autre vienn?, et que, après avoir parlé sur l'horrible crime du sacrilège, il énumère tous ceux qu'ont pu commettre les auditeurs, les uns en cachant à confesse un vol. les autres une action impure, celui-ci en péchant dans sa tendre enfance, cet autre en s'imaginant qu'une telle chose n'était pas péché, quelques autres parce qu'ils ont cru qu'étant sur le point de contracter mariage, ou étant déjà engagés dans cet état, tout leur était permis, etc; quelle multitude de confessions sacrilèges ne trouvera pas le prêtre qui saura interroger les pénitents avec prudence et leur inspirer de la confiance! Celui dont il aura ainsi deviné le péché, s'en ira après avoir entendu. son sermon, comme la Samaritaine après s'être entretenue avec Notre -Seigneur, et il dira : « Venite et videte hominem qui dixit mihi omnia qusecumque feci » (4).D n'aura plus de paix et. de repos, qu'il n'ait rejeté parie moyen d'une confession générale bien faite, tout le venin renfermé au fond de son cœur.
Ah! combien de fois, malgré tant de sermons qui se font dans les grandes villes, les Anges pleurent et s'écrient : « Parvuli petierunt panem, et non erat qui frangeret eis! » Car ces pauvres pécheurs ne demandent pas des phrases pompeuses, de belles pensées, des discours élaborés et composés avec un tel art, que Massillon et Bossuet auraient de fa peine à les comprendre ; ils demandent du pain,nonpoint des parleurs qui flattent l'ouïe avec leurs périodes sonores et compassées; ces infortunés veulent un remède, et non