DEUXIEME PARTIE
Onze mille, quoique Barbastro compte à peine quatre mille six cents personnes en âge de s'asseoir au banquet divin. Au contraire, dans une autre cité qui avait grand besoin de la mission, la dernière communion générale avait été annoncée pour le vendredi. La population était si heureuse, qu'entre autre chose on vit un fabricant, non-seulement permettre à ses nombreux ouvriers d'y assister j>ans diminution de salaire, mais encore leur offrir uq bon festin à la condition qu'ils suivraient la retraite. Mais quelqu'un eut la pensée de remettre au dimanche la communion générale, sous prétexte qu'elle serait plus brillante et plus nombreuse. Plus de vingt-cinq mille personnes on effet, s'approchèrent ce jour là de la table eucharistique : mais ce fut au préjudice du fruit essentiel de la retraite. Car voici ce qui arriva. Les soixante-dix confesseurs dont nous disposions, et qui auraient tous travaillé le jeudi et le vendredi, si la communion générale avait eu lieu le jour fixé d'abord, demeurèrent la plus grande partie du temps sans occupation : tout le monde se réservait pour le dimanche, les paresseux, parce que c'était le dernier jour ; les étrangers et les journaliers, afin de ne pas perdre leur journée, et les personnes môme de la classe aisée et pieuse, afin de communier de la main de l'évêque. Ce dimanche arrivé, il y eut un 8i grand encombrement, formé précisément par ceux qui avaient le plus grand besoin de faire une bonne confession générale, que les confesseurs, accablés par une foule si nombreuse, ne purent entendre tout le monde. Et ainsi, comme On était au dernier jour, la mission ne donna pas le fruit principal qu'elle doit produire, c'est-à-dire que précisément ceux qui en avaient le plus besoin ne parvinrent pas à se confesser, ou ne firent qu'une confession ordinaire. Aussi, tandis qu'à Barbastro, en conséquence de la mission, on ferma les théâtres, on établit le mois de Marie, le Via Crucis, les conférences de S. Vincent-de-Paul, des cérémonies cfdes exercices pour le peuple ; tandis qu'on y créa et on y ouvrit un séminaire, juste au moment où ailleurs on fermait ces établissements; tandis que, en dépit de la triste époque qui S'écoula de 4854 à 1856, tout le diocèse changea d'aspect à la suite des cinq autres missions : la ville dont nous parlons, au bout de quelques mois, fut dans le même état que si la mission n'y avait pas été donnée. Tant il importe que les
vénérables curés, les ecclésiastiques et les prélats eux-mêmes, laissem toute latitude aux missionnaires pour agir selon les lumières et les inspirations^que le Seigneur a coutume de communiquer à ceux qui cherchent sincèrement le bien des âmes et le bon plaisir divin ; tant il importe de s'occuper du fruit solide et véritable de la mission, et non d'un mise* rable éclat extérieur et d'une vaine splendeur de cérémonies bruyantes et uniquement faites Dour éblouir.
Cérémonie du pardon. La cérémonie du pardon des ennemis, bien faite, est capable d'arracher des larmes aux plus endurcis. Voici comment elle se pratique ordinairement. On annonce la veille une cérémonie extraordinaire : une multitude considérable ne manque pas d'accourir. Le sujet du sermon est le pardon des ennemis, ou bien la charité, le «candale. ou encore les abus et les vices qui régnent dans ïe pavs parmi les différentes classes, les divers âges, parmi les hommes et les femmes ; et, quand l'auditoire se trouve consterné, appréhendant en quelque sorte que Dieu n'envoie le feu du ciel pour réduire en cendres ces peuples prévaricateurs, comme il le fit pour Sodome et Gomorrhe, le missionnaire s'écrie : Ne craignez pas ; une parole d'extrême consolation a été prononcée par Jésus-Christ ; un gage de paix et de salut s'est échappé de ses lèvres : « Dimitte et dimittemini (1)... » Gomment, Seigneur! et pour un si léger sacrifice, vous promettez de nous pardonner de si nombreux et de si énormes péchés ! Quelle comparaison est donc possible, entre les graves injures que nous vous avons faites et le tort que peut nous avoir fait le prochain?... On prépare ainsi petit à petit les âmes au pardon, et quand tout est disposé, on s'arrête. Le clergé se présente alors avec des cierges à la main, et le prêtre le plus digne fait les fonctions de célébrant. On tire le Saint-Sacrement du tabernacle, on le place dans l'ostensoir, et, après l'avoir encensé et avoir chanté les prières accoutumées pour l'exposition, d'un ton triste et touchant, le célébrant prend en main le Saint-Sacrement et se tourne vers le peuple. C'est alors que le missionnaire reprend les mouvements pathétiques que nous avons indiqués, et il s'écrie : Puisque je puis obtenir si facilement le pardon, je pardonne à tous ceux qui m'ont offense,
(1) Luc vi, 37.