DEUXIÈME PARTIE
un monde trompeur, ils s'y précipitent hélas ! en si grand nombre que les prophètes les comparent aux feuilles qui se détachent des arbres dès les premiers froids de l'automne, aux flocons de neige qui tombent dans une nuit d'hiver! Et ceux qui se sauvent sont si peu nombreux que les Saintes Ecritures nous les présentent sous des symboles tels que celui de l'Arche de Noé(1), où huit personnes seulement échappèrent au déluge, celui de la maison de Raf \b (2), l'unique qui échappa à la ruine de Jéricho; celui d( a famille de Lotn (3), la seule qui se déroba aux flammes dévorantes I Ah ! combien d'infidèles ne connaissent pas le vrai Dieul Combien d'hérétiques qui, tout en le connaissant lui refusent obstinément l'adoration dont il est digne ! Combien de schismatiques coutumaces ! Hélas! Les infortunés qui sont en dehors du chemin du salut forment au moins les trois quarts des habitants de la terre. Et parmi les catholiques eux-mêmes, au milieu de ceux qui font partie du troupeau de Jésus-Christ, combien déshonorent malheureusement le nom de chrétiens qu'ils portent, et se perdent misérablement! Et un prêtre pourrait contempler cette multitude d'âmes qui périssent, ces flammes àévorantes de l'enfer où elles tombent, sans que ses entrailles s'émeuvent, sans éprouver le besoin de voler au secours de tant de malheureux et de tout faire pour les sauver ! « Et peribit infirmus in tua scientia fratrer, propter quem Christus mortuus est (4). » Comment donc, demande l'Apôtre aux simples chrétiens de Corinthe, est-ce que vous consentirez à laisser périr sous vos yeux votre frère pour lequel Jésus-Christ a répandu son sang? Et moi aussi, je le demanderai au prêtre chargé d'appliquer aux pauvres pécheurs les mérites du Fils de Dieu et de continuer sa haute mission de sauver le monde, et je lui dirai : Curé, prêtre du Seigneur, est-ce que tant d'âmes rachetées par le sang d'un Dieu périront sous vos yeux ? Le peuple ignore ses devoirs ; il meurt spirituellement de faim, parce que personne ne lui distribue le pain de la parole divine : « Parvuli petierunt panem, et non erat qui frangeret eis (5). » Et vous passez des heures, des jours,
fi) î Pétri, m, 20. (2) Jos. m, 17, 23. (3) Gen. xix. 29. (4J 1 Cor. vin, 5.1. (5) Jbr. Tliren. iv. 4.
des mois entiers dan? l'oisiveté, sans prendre la peine de l'instruire! Ah! vénérables piètres, le spectacle qn: offrait Néron, alors que. insensible aux cris de tant d'infortunés, il se tenait sur la plus haute tour de Rome, contemplant, un instrument de musique à la main, l'éternelle cité dévorée par les flammes : oui. c j spectacle, aux yeux de Dieu et des anges, était moins répugnant, moins aflreux que celui que présente un prêtre sans zèle qui voit comment des millions d"âmes se perdent, et reste insensible à leur éternel malheur, ne p nsant qu'aux divertissements et à la manière d'employer son temps le plus agréablement possible^* 0 honte, s écrie S. Bernard, si une bète de somme vient à tomber, tout ic monde accourt pour la relever ; des âmes innombrables sont précipitées dans l'enfer, et pouvant les préserver du péché et les délivrer de l'abîme, vous les laisseriez, mon vénérable frère, périr éternell ment ! « Cadit asina. et est qui sublevet eam; périt anima, et non est qui ivet eam î ... »
Q fa tremble donc le prêtre ; qu'il tremble surtout le curé qui manque de zèle ;,sa mission n'est ni moins importante ni moins authentique que celle dont le prophète Ezéchiel fut chargé par Dieu même : « Fils de l'homme, je vous ai donné pour sentinelle à la maison d'Israël; vous écouterez la parole de ma bouche, et vous leur annoncerez ce que vous aurez appris de moi. Si lorsque je dirai à l'impie : Vous serez puni de mort, vous ne lui. annoncez pas ce que je vous dis, et si vous ne lui parlez pas, afin qu'il se détourne de la voie de son impiété, et qu'il vive ; l'impie mourra dans son impiété; mais je vous redemanderai son sang. — Ipse impius in iniquitate sua morietur, sanguinem autem ejus de manu tua requiram 2 . s Ah! quel motif de juste frayeur, si un jour, au tribunal de Dieu, le Juge suprême montrant au prêtre ou au curé indolent tant d'âmes perdues par sa faute, lui adresse ces paroles trop méritées : Vois-tu? Si tu les avais mieux instruites; si tu avais été plus assidu au confessional ; si tu avais prêché ; si tu avais préparé avec plus de soin tes sermons, ces âmes auraient été sauvées; mais elles se sont perdues : « Sanguinem ejus de manu tua requiram. » Je te les ai confiées ; et pour cela je t'ai revêtu
(1) Bern. lib. 4. De Consid. 6. (2) Ezech. ni, 17 et 18,