‹ Le trésor du prêtreChapitre 7 sur 311 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

d'un pouvoir sans égal, rends-moi donc compte de ces âmes perdues, et du sang que j'ai répandu pour leur salut.

2° Des raisons frivoles que nous apportons pour nous excuser. Le démon voyant les fruits considérables que peut produire dans l'Eglise un prêtre zélé, ne laisse pas une pierro à remuer, pour éteindre le zèle dans son âme, en rendant de la sorte inutiles les ministres du Seigneur. C'est ce qui faisait pousser ce cri désolant à un docteur plein de sagesse : « Multi Sacerdotes, et pauci Sacerdotes : multi nomine, pauci opère (4). » Les prétextes qu'on apporte pour s'exempter de travailler au salut des âmes sont si nombreux! Nous répondrons aux principaux.

Je crains la responsabilité : J'en ferai assez, si je sauve mon âme.

« Je crains, disent ceux-ci, la responsabilité du saint ministère : ce sera déjà beancoup si je sauve mon âme; je m veux pas, pour sauver les autres, m'exposer à me perdre et courir ce risque, sans que peut-être le prochain en retin une grande utilité pour son salut. » Est-ce que cette exciiN ne fut pas celle du serviteur paresseux condamné par l'Evar gile? « Suiïicit mihi anima mea, dit saint Augustin, noi tibi venit in mcntem servus ille qui abscondit talentum (2)? > 11 ne perdit pas le talent qui lui avait été confié; il ne le dépensa pas; il le tint enfoui dans la terre et le garda' avec soin. Je sais, dit-il à son maître, que vous êtes un homme sévère, et vous regardez les choses dans leurs plus petits détails ; vous redemandez ce que vous n'avez point donné, et vous recueillez ce que vous n'avez point semé; poui cette raison j'ai caché dans la terre votre talent ; le voilà entier, tel que vous me l'avez donné Qui donc ne trouverait pas cette conduite prudente et louable? Et cependant le maître irrité lui répond : « De ore tuo te judico, serve nequam (3). » Comment! Sachant que j'entends recueillir et amasser, là ou je n'ai ni semé, ni donné, vous n'avez pas mis mon talent à la banque, afin de me le remettre avec les

(1) Auct. oper. imperf. in Matth. (2) Aug. lib. de Fidt «f oper. 17. (3) Luc. xix, 21.

intérêts quand je serais de retour? Qu'on lui ôte son talent et qu'on le donne à celui qui, avec les cinq qu'il avait, i gagné dix; et que ce serviteur inutile soit jeté dans lus ténèbres extérieures : c'est là qu'il y aura des pleurs el dos grincements de dents. Sentence terrible! D'après saint Ambroise, et d'autres savants commentateurs, tels que Calmet, Cornélius à Lapide, Tirinus, elle s'applique à ceux qui, pouvant procurer le salut des âmes, ne le font pas, a ob desidiam, vel metum peccandi. »

Non. vénérables frères, nous n'exposons pas le salut de notre âme en nous consacrant à l'exercice du saint ministère avec toute la pureté d'int:-ntion et tout le zèle que réclament des fonctions si sublimes. Celui qui oint un infirme avec du baume, dit saint Jean Damascene, ne peut s'empêcher de recevoir et de respirer l'odeur de l'onguent qu'il met sur sa plaie. Celui qui lave une étoffe se purifie en même temps les mains ; et celui qui met le feu à un mor- :eaa de bois est nécessairement réchauffé par la flamme qu'il a entre les mains. Et le prêtre pourrait oindre tant de pauvres malades du baume de ses exhortations, laver les taches de tant de pénitents, embraser les cœurs du feu de sa parole, sans recevoir l'odeur d'un parfum si précieux, sans purifier son âme dans des eaux si pures, sans ressentir dans sa poitrine la chaleur du feu céleste qu'il communique aux autres? Non, je le répète, ne craignons point de nous perdre, en travaillant, avec un zèle véritable, au salut d es autres : personne ne devient malade avec la santé, personne ne se souille avec l'eau pure, personne ne se refroidit avec le feu. Craignons de nous perdre, si nous fuyons en lâches. Le soldat qui tient courageusement tète à l'ennemi, se défend lui-même, dit saint Jean Chrysostôme ; au contraire s'il fuit honteusement, en perdant les autres, il se perd lui-même. « In praelio ac expedita acie, qui sibi consulit miles, nec aliud respicit, quam quomodo possit fugiendo animam suam servare, is caeteros quoque milites secum ad perniciem trahit ; quemadmodum e contra g nerosus miles, cum alios tutari conatur, seipsum défendit ; \ ). »

Ajoutez à cela les grâces et les bénédictions que Dien

(1) Cbbys. hom. 60. m Matth.

répand sur ceux qui s'emploient au salut des âmes. Ah! elles lui ont tant coûté ! Est-il étonnant que cette parole du Sage se vérifie ici : « Anima quae benedicit impinguabitur, et qui inebriat, ipse quoque inebriabitur (1). » L âme de celui qui fait le bien sera engraissée, et celui qui enivre les autres de l'amour divin, sera enivré par Dieu d'inefl'ables consolations. De plus, dit admirablement saint Pierre Chrysologue, Dieu en use avec les directeurs des âmes, comme un roi à l'égard de la nourrice qui élève le prince héritier présomptif de la couronne ; il l'entretient et lui donne pour nouriture des mets exquis et royaux : tout est sacrifié, afin qu'elle ait en abondance le meilleur lait, car la santé de l'enfant en dépend. Vous aussi, curés et prêtres zélés, vous êtes des nourrices qui élevez les enfants du roi du ciel et de la terre; les âmes que vous dirigez sont les héritières de son royaume, et c'est pour ceia qu'il vous nourrira et vous sustentera avec les mets exquis de sa divine table : « Ut enim infantium régis nutrices delicatis cibispascuntur, ut purissimum lactis fontem alumnis suis propinent; sic supernus ille Rex, verbi sui ministros licet immeritos, propter filiorum suorum alimoniam cœlestis suae mensae cibis pascit et nutrit, qui delicatius illos lactare et pascere valeant. »

Et si malgré ces dons, vous tombez dans quelque faute, vous ne devez pas perdre courage, mes vénérables frères. Nous avons un bon maître, vous dirai-je avec le digne Père Louis Du Pont, et sa grande bonté le porte à se montrer propice à ceux qui le cherchent de tout leur cœur-; et s'ils viennent à manquer en quelque chose, il ne les regardera pas pour cela comme des criminels et des mécréants, parce qu'il connaît le limon dont nous sommes pétris, et il compatit à notre faiblesse. « Apud miserieordem judicem nequaquam sine venia relinquitur, cum per fervorem zeli ex ejus amore peccatur. » Dieu, ajoute saint Grégoire (2), est rempli de miséricorde, et si l'on vient à se tromper, emporté par la ferveur du zèle qui naît de l'amour, il ne laisse pas de pardonner la faute, quand on la reconnaît et qu'on lui en demande le pardon. Si celui qui s'occupe de tailler avec la hache de la correction ou du châtiment, le bois des vices du prochain, laisse échapper quelque parole

(1) Prov. xi, 25. (2) S. Greg. Mor. lib. 10, c 5.

dure, capable de blesser une âme et d'être pour elle une occasion de perdre la vi de la grâce ; il ne doit pas se décourager, quand son intention a été droite. Dieu dans le Deuteronome 1, conseillait de gagner une ville de refuge à celui qui, laissant par mégarde tomber sa cognée, en coupant du bois, venait à tuer l'ami qu'il avait à ses côtés. Que ce prêtre prenne pour lui cette recommandation; q'u'il se réfugie au saint tribunal de la pénitence, et i! y trouvera son salut. Car si le parent du défunt qui est Jé-'us-Christ, le Sauveur, -devenu notre frère par rincarnation, veut le poursuivre et venger le tort qu'il lui a cau-é, le Juge uprème ne pourra le punir dans cette cité : qu'il soit sans inquiétude ; le mal qu'il a fait lui sera pardonné.

Je n'ai pas charge d'âmes.

« Je n'ai pas charge d'âmes, disent les autres. Que les curés, les missionnaires, tenus en vertu de leur vocation et de leur ministère, de travailler au salut des âmes, se préoccupent du compte à rendre au Seigneur, a la bonne heure; n'ayant pas la même charge, les mêmes obligations, je n'ai pas non plus le même poids de responsabilité.

Admettons, je le veux bien, que le titre de bénéficier ou de simple prêtre, ne constitue pas pour vous un devoir, une obligation de stricte justice, de vous consacrer au saint ministère. Mais le juste Juge ne pourra-t-il pas vous répondre et vous dire : Serviteur paresseux, réponds-moi, est-ce que j'avais l'obligation de venir sur la terre pour te sauver '? Qui me forçait à naître dans une étable, à voyager avec tant de fatigues, à endurer pour toi tant de douleurs, d'affronts, de tourments, et à mourir sur la croix? Si donc moi qui suis ton Dieu, et qui n'ai aucunement besoin de toi, je me suis mis en peine à ce point de ton salut, comment oses-tu excuser ton indolence, en disant que tu n'es pas obligé de travailler au salut des âmes?

Est-ce qu'il n'existe pas d'ailleurs d'autres obligations en dehors de celles que l'office ou la stricte justice impose? N'est-il pas sacré aussi le devoir qui découle de la loi de

(1) Deuteron. iix, 5.

la charité ? Si Dieu condamne avec tant de rigueur celui qui refuse de faire une aumône corporelle; laisséra-t-il sans châtiment celui qui. le pouvant, n'exerce pas les œuvres de miséricorde spirituelle? Le pensez-vous? Saint Ambroise a été jusqu'à dire : « Si non pavisti, occidisti (1). » Quoi! Dieu châtierait si sévèrement celui qui laisse mourir de faim son prochain, et il verrait avec indifférence des millions d'âmes périr pour l'éternité, faute de bons catéchistes, de confesseurs et de prédicateurs !

Je n'ai pas cette charge, cette obligation. Mais vous avez l'étroite obligation d'aimer Dieu par dessus toute chose, et le prochain comme vous-même ; et vous savez que, sans un véritable zèle, il est impossible de remplir ces deux commandements. « Plaise à Dieu de ne jamais permettre, s'écriait l'une des grandes lumières de.l'épiscopat espagnol (2), qu'il y ait des prêtres assez malheureux, pour croire que le soin des âmes n'est pas une obligation étroite, propre, inséparable du sacerdoce; car pour nourrir une telle pensée, il faut avoir oublié ce qu'est le sacerdoce. Quand l'Eglise confère cet ordre sacré, elle a soin de dire que le prêtre se consacre à Dieu pour offrir, bénir, présider, prêcher, baptiser. Vous êtes, nous dit Jésus-Christ, le sel de la terre ; si le sel perd sa vertu, s'il no donne pas sa saveur, quoi salera-t-on (3)? C'est-à-dire, ainsi que l'explique saint Augustin, comment conserverons-nous les peuples dans l'état de salut où doit les maintenir l'observance de la Religion? Ne point s'occuper de cela, c'est perdre le royaume des cieux, c'est ne pas remplir la fin de notre sacerdoce. »

« Qu'on ne se fasse donc pas illusion, dirai-je avec une autre lumière brillante de l'épiscopat ; qu'on ne cherche pas à s'abriter derrière la régularité de sa vie ; qu'on ne se contente pas de pouvoir dire : je ne détruis pas, je ne scandalise pas, je ne suis pour personne une cause de ruine. Si, destiné en vertu de votre ministère, à cultiver la vigne, vous ne la cultivez pas ; si, possédant le talent de l'enseignement, de la prédication; si, ayant le pouvoir de pardonner les péchés, vous n'exercez pas ces fonctions; si, place dans le camp de l'Eglise comme une sentinelle vigilante, vous ne

|1j Amûr. l. De off. (2) Lett. past. D. M. Ferr. Y Figoeredo, (3) Matth. v, 13.

veillez pas ; comme une lumière, vous n'éclairez pas ; comme un soldat, vous ne combattez pas; comme un maître vonn'enseignez pas; si enfin, élu ministre du Seigneur, vous ne remplissez pas vos saintes fonctions, votre sentence est déjà écrite : vous serez arraché comme un arbre qui ne porte point de fruit, qui est maudit ; comme un figuier stérile; vous serez privé de vos talents et jeté au sein des ténèbres, comme un serviteur inutile i\). »

Je n'ai pas les talents nécessaires.

« Je n*ai pas ce. qu'il faut pour cette entreprise. Le talent me manque ; les connaissances et les vertus nécessaires me font défaut. »

Plût à Dieu , que ces paroles fussent dans la bouche et dans le cœui de ceux qui, sans vocation et sans disposition aucune, se sont introduits dans le sanctuaire contre la volonté du Seigneur ! Plût à Dieu, qu'ils eussent la pensée ou d'acquérir la science et la vertu nécessaires pour remplir de si redoutables fonctions, ou de se retirer tout à fait.

Mais vous, vénérables Prêtres, qui n'êtes pas entrés frauduleusement dans la vigne du céleste Père de famille, mais qui vous y êtes rendus à l'appel de Dieu, et attirés par le désir de sauver les âmes ; vous qui. vous étant appliqués à l'étude, avez mérité l'approbation de votre Evèque, ne craignez pas ; si votre incapacité vous semble grande, plus grande encore est la grâce avec laquelle Dieu assiste ceux qui travaillent à la sanctification des âmes; si l'in-uffisance humaine est immense, pour une entreprise de tout point surnaturelle, la puissance de Dieu est plus grande encore, pour suppléer à notre misère et à notre incapacité. Qui donc, que.nd bien même il serait un ange par la pureté, un séraphin par l'amour, un chérubin par la science, la pénétration, un \l\ie par le zèle, un Paul par l'esprit apostolique, un Hilarion par le recueillement, un Antoine et un Pierre d'Alcantara ; ar la pénitence, qui donc serait digne d'exercer des fonctions si élevées? Mais nous pouvons tout avec l'aide du Très-Haut qui nous envoie. C'est par Jésus-Christ

(1) Mgr Fr Man. Garcia Gil. Arch. de Saragosse.

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