PREFACE XIX
de ces types si fortement frappés qu'ils constituent des originalités irréductibles. Créer beaucoup de ces types, c'est, ou plutôt ce devrait être le but de tous les individualistes. Ils s'efforcent dans un sens exactement contraire. Une analyse parallèle va le démontrer.
D'où part, en effet, l'individualisme révolutionnaire, — celui dont le manifeste de la Déclaration des Droits de V Homme reste encore aujourd'hui le programme le plus défini? Il ne considère pas la formation de l'individu. Il poursuit son affranchissement. C'est là sa fin et son principe à la fois. Quand on essaie de dégager la philosophie commune aux mouvements d'idées soi-disant réformateurs qui se
sont produits en France, depuis cent vin^t ans, on trouve qu'ils ont tous pris l'homme civilisé à l'état de quid primum, comme une donnée élémentaire et non conditionnée.
Que cet homme soit un résultat, que son activité, non seulement actuelle mais virtuelle, soit déterminée par une long^ue série de phénomènes concomitants et antécédents, par un milieu contemporain et antérieur, ils ne s'en sont pas occupés. Ils ont ressemblé à des ingénieurs qui se proposeraient de distribuer l'eau d'une source, sans s'inquiéter de la manière dont naît cette source. Puis il advient que les travau.x: pour canaliser son jaillissement la tarissent! Deux idées ont dominé et dominent toutes les doctrines individualistes : assurer à l'individu le maximum de développement de ses facultés, et, pour cela, le maximum d'indépendance. Le malheur est que ces deux principes sont contradictoires. Autant vaudrait — j'emprunte au monde
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naturel une autre comparaison — couper les racines d'un arbre, afin de lui garantir une plus vigoureuse expansion. Tel est cependant l'étrange travail auquel notre législation démocratique se livre, depuis un siècle. Elle a commencé par toucher à l'héritage. L'égalité successorale lui a paru plus favorable à cette égalité des points de départ dans la vie qui rentrait dans le programme de justice idéale cher à la Révolution. Cette égalité, à première vue, semble devoir être bienfaisante au développement des individus. C'est le contraire qui s'est produit. La logique voulait, et nous assistons à ce travail de destruction continue, que la législation passât de l'égalisation des héritages à leur suppression. C'est aussi le but auquel tendent ceux qui critiquent l'idée de Capital et qui rêvent d'une organisation collectiviste de la propriété. Alors seulement, concluent ces théoriciens de l'individualisme, l'iiulividu aura sa vraie valeur, puisque la
concurrence ne -exercera plii> qu entre les énergie? indi\"iduelle>. Ils ne s'aperçoivent pas que ce recommencement à chaque génération doit aboutira une universelle médiocrité. Nous en sommes préservés uniquement par ce qui nous reste de l'ancien Code. Une société fondée sur la suppression de l'héritage ne serait plus composée que de mercenaires, à la solde de la collectivité. Vous lavez montré, mon cher Maurras. dans votre belle étude sur VAvenir de l'Intelligence : en fait nous v marchons. Dans un très petit domaine, — mais il est très représentatif. — celui de la littérature, la liberté véritable de l'écrivain a diminué, à mesure que grandissait son indépendance apparente. C est l'image, en raccourci, de toute l'erreur indnidualiste. Suivons-la dans son effort pour dénouer de plus en plus le lien familial. Nous retrouvons la loi du divorce destinée à permettre aux époux mal assortis de refaire leur ^-ie. Il est possible quelle ait
PUEFACE XXIII
réparé certaines misères. Comment nier, devant les statistiques, qu'elle ne représente un formidable facteur de dégénérescence sociale? M. Naquet a bien essayé dans un article de la Revue Médico-Sociale (1), qui témoig^ne chez lui une inquiétude toute à son honneur, d'ergoter sur les résultats funestes de cette loi dont il fut le principal initiateur. Il est obligé de convenir qu'en France, depuis cette promulgation, « le nombre des mariages brisés s'est considérablement accru » , et avec M. Jacques Bertillon, (jue » les suicides et les cas d'aliénation mentale suivent en tous lieux une progression parallèle à celle des séparations et des divorces » . M. Naquet objecte qu'il nous manque, pour interpréter le premier fait, ce qu'il appelle le coefficient jamilial des pays, c'est-à-dire le rapport réel des unions aux désunions. «Qu'un État, » conclut-il, «n'admette même pas la séparation de corps, à la
(i) Numéro du 25 février 1911.
XXIV LE TllIBUiN
rubrique indiquant les ruptures d'unions conjujjalesles statistiques porteront zéro. » Dansée cas l'augmentation du nombre des divorces prouverait simplement « le nombre de ceux qui désireux de se marier, au Heu de demeurer dans le célibat ou l'irrégularité, s'adressent à la justice pour recouvrer le droit à l'union légale... » Quant au second fait, il est d'accord avec M. Bertillon pour attribuer seulement au divorce les suicides par chagrin domestique. Il constate que ces suicides-là n'augmentent point, et il conclut que le divorce ne saurait être incriminé. Ces deux réfutations sont spécieuses mais faibles. M. Naquet, comme tous les tenants de l'erreur démocratique, décèle ici une singulière faiblesse dans le coup d'œil social. Les phénomènes sociaux sont rarement des symptômes disposés de telle manière que l'on puisse considérer celui-ci comme la cause de celui-là. Ce sont des syndromes. — Vousm'ex-