PRÉFACE XXXI
Vous aimerez ces beaux textes, mon cher Maurras. Ils sont tout pleins, tout chargées de signification sociale. Combien d'autres nous rapporte M. de Ribbes ! Et à travers tous on saisit sur place le traA'ail d'enrichissement, intellectuel, sentimental et moral, que représentent les rapports d'autorité paternelle et de soumission filiale. Mirabeau, dans un discours que la mort l'empêcha de prononcer, et que Talleyrand vint lire, le 2 avril 1791, à la Constituante, déclarait : " Moins les lois accorderont au despotisme paternel, plus il restera de force au sentiment et à la nature. » Il prouvait seulement qu'il avait eu un mauvais père, et qu'il avait été un mauvais fils. Et quel répondant que le mauvais prêtre qui prêtait sa voix à ce suprême reniement de l'affreux tribun ! Tels furent les indig^nes conseillers sur l'appel desquels l'Assemblée commença une de ses pires entreprises de destruction dans l'édifice vénérable des vieilles
mœurs. Elle prenait son vandalisme idéologique pour un progrès. Pour ce qui regarde la puissance paternelle, l'œuvre est faite. Aujourd'hui, l'individu-père n'a plus sur son fils cette autorité qui prolongeait son action jusque par delà sa mort. L'individufils n'est plus obligé à cette obéissance qui faisait, de sa volonté, la continuation forcée de celle de sou père. Leur individualité en est-elle amplifiée? Elle en est rétrécie. L'un et l'autre se meuvent dans le caduc et le viager. Contrairement à l'affirmation de Mirabeau, c'est le sentiment et c'est la nature qui protestent contre celte indépendance absolue que proclame une loi conçue au rebours de la réalité. Un père qui aime son fils, un fils qui aime son père s'efforcent à rétablir en eux les relations d'autorité et d'obéissance que le Code ne reconnaît plus. Les sociétés issues de l'utopie Révolutionnaire comme la nôtre et construites à contresens de la nature, durent
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pourtant, g^ràce au travail de secrète et constante réfutation que cette invincible nature poursuit en nous, malf^ré nous. Elle ne veut pas mourir. Vous \ous rappelez, mon cher ami, l'admirable phrase de Bossuet sur cette intanterie de l'armée d'Espag^ne, avec ses gros bataillons serrés » semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches " . C'est l'image de la vie sociale dans un pavs, quand les lois promulguées par les hommes contredisent par trop les rapports nécessaires qui résultent de notre existence même et de nos facultés. Cette vie sociale ressemble à la vie phvsiologlque, sur ce point encore : elle s'acharne à continuer, à se développer. A tout processus de destruction, elle oppose un principe de restauration. La tour miraculeuse répare sa brèche, mais seulement jusqu'à un certain point. A la place où fut la lézarde, une trace demeure et la muraille est moins ferme. Ce père et ce fils
d'aujourcriiul qui pratiquent, Tun envers l'autre, par élan du cœur, les vertus, celui-ci d'autorité protectrice, celui-là de déférence soumise, ne respirent plus la vigoureuse atmosphère familiale d'autrefois. Leur relation, ils le savent, est momentanée. Elle ne leur survivra pas. Elle n'est qu'un caprice de leur sensibilité. Elle n'est pas un moment d'une maison. Elle n'a que la valeur d'une émotion. Leur individualité, à eux, peut s'améliorer par cette façon de sentir. Ils n'ont pas, ils ne peuvent pas avoir l'idée qu'ils représentent unebesog^ne de longue et durable efficacité. De là dérive ce fait, extraordinaire en apparence, et il est si logique : dans la France actuelle la sensibilité familiale n'a pas diminué. Peutêtre même s'est-elle attendrie, avec raffinement du système nerveux. Et jamais l'action familiale n'a été plus faible. Je veux dire : jamais il n'y eut moins de stabilité dans les fortunes, dans la persévérance des fils à