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manque à celle qui nous est commune, mon cher ami, si /,e Tribun avait mérité le reproche qui lui a été adressé, d'être une pièce à thèse. Vous et moi, nous sommes, au sens originel du mot, des positivistes. L'exactitude dans l'observation est pour nous la condition sine quA non de tout bon fonctionnement intellectuel. Ce principe d'objectivité est inconciliable avec ce genre, subjectif par définition, qu'est la littérature à thèse. Cette littérature suppose inévitablement de l'observation inexacte, un coup de pouce donné à la réalité, puisqu'elle suppose un a priori, par suite, un arrangement, une mise au point, une déformation. Les exemples abondent qui permettent de saisir combien ce vice lui est essentiel et congénital. 11 se retrouve même dans des œuvres d'autre part supérieures. Car des qualités admirables de facture peuvent être mêlées à des erreurs radicales d'esthétique, et celles-ci ne sont pas annulées par celles-là.
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Les Misérables, pour ne citer que ce roman, n'associent-ils point les plus étonnantes beautés d'imagination et de style à d'énormes fautes : facticité des caractères faussés en vue de la démonstration, invraisemblance de la fable combinée en vue d'une conclusion cbimérique? Le livre fermé, est-on convaincu de la thèse défendue par Victor Iliig^o? Non. Pas plus qu'après avoir vu jouer ou avoir lu Les Idées de Madame Aubray, on n'est convaincu de la thèse défendue par Dumas. C'est pourtant aussi une belle et forte pièce. Il lui manque, comme aux Misérables, cette vertu pour laquelle notre lang^ue possède un mot très bien fait : la crédibilité. L'insuffisance de la littérature à thèse ne résulte pas de la thèse. Elle tient à l'attitude de l'esprit de l'auteur devant cette thèse. Je n'ai jamais manqué d'insister sur ce point de rhétorique, notamment dans la préface de la Barricade. II est capital. Si j'y reviens, c'est qu'à l'occa-
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sion du Tribun, j'ai pu de nouveau constater combien la confusion reste habituelle, dans l'opinion, entre l'œuvre à thèse et l'œuvre à idées. La différence est g^rande pourtant, et elle est d'importance. A y regarder de près, il ne s'agit de rien moins que de cet autre problème : la valeur sociale de l'art d'écrire.
L'œuvre à idées telle que la conçoit une intelligence dressée aux doctrines positives ne prétend pas tirer, de ces données toutes particulières, une conclusion générale. Gomme je le disais tout à l'heure, elle ne veut pas démontrer; elle veut suggérer. Je l'ai souvent comparée à ces belles leçons de clinique que nous a laissées Trousseau. Gomme ces leçons, elle a deux étapes : elle commence par montrer un cas précis; elle en analyse minutieusement tous les symptômes. G'est le premier moment. Elle émet une hypothèse sur les causes : c'est le second moment. Plus le cas sera représentatif, plus l'hypothèse aura d'intérêt. Je me
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hâte d'ajouter que c'est là une forme très spéciale, et à laquelle on a le droit de reprocher d'être une hybride. Ne tient-elle pas de l'Art et de la Science tout ensemble? Mais pourquoi n'y aurait-il pas des types d'art hybrides dans des époques où les intelligences très cultivées développent en elles des qualités très complexes? Que d'esprits ont, de nos jours, le goût de la vie et celui de l'analyse! Ce sont des artistes savants. Balzac en demeure le type le plus extraordinaire. Demandons à ces esprits d'être, dans leurs œuvres, de bons artistes et de bons savants. Voilà tout.
Être un bon artiste, ne l'est pas qui veut. On peut toujours être un artiste consciencieux. C'est la moitié du talent. Ce n'en est que la moitié. Chez le savant, la conscience joue un rôle plus important. Aussi dans les oeuvres à idées, dans ces leçons cliniques rédigées en drames et en romans, il est de toute nécessité que la documentation soit rigoureuse. On a
tant abusé, à Tcpoque lointaine du naturalisme, de cette formule : le document humain, qu'une défaveur a rejailli sur un procédé, par lui-même excellent, ou plutôt indispensable. Il consiste, pour l'écrivain, à se renseig^ner avec précision sur l'objet qu'il se propose de peindre. Le tout est que les documents ainsi recueillis soient classés, disons mieux, hiérprchisés d'après leur ordre de si^jnification, et qu'ils soient ensuite animés. J'ai lu, quelque part, il propos d'un de mes derniers livres, VEnvers du décor, le qualificatif dWiislon'sme appliqué à cette conception de l'art. — Entre parenthèses, historicisme eût été un terme moins barbare. — La pajje à laquelle je fais allusion opposait à cet historicisme un inluitivisme très à la mode aujourd'hui, et qui a ses légitimités. Il consiste, pour l'artiste, à recréer en lui, par le dedans, la vie que l'historicisme aborde par le dehors. Rien de mieux, s'il s'agit d'une œuvre de lyrisme ou de psy-
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cholojjie iiulividuellc. S a(jit-il des mœurs, ce procédé ne saurait être valable. Il est vrai que le dédain de l'étude de mœurs s'unit volontiers à ce mépris de 1 histoire (|ue professent aujourd'hui tant d'esprils en réaction contre l'intelleclualisme excessif de leurs grands aines. Les intellectualistes du milieu du dernier siècle ont pu se tromper, lorsqu'ils ont cru que la Science épuisait la Réalité, et qu'elle était le seid emploi viable de l'esprit. Ilappelons toutefois que le plus déterministe d'eux tous, Claude Bernard, avait dit cette [)aro!e d'une si sag^ace modération et qui contient toute la philosophie intuitive des Willliam James et des Berjjson : » L'homme peut plus qu'il ne sait. » Que le Scientisme ait été une erreur, s'ensuit-il cpie l'observation exacte n'ait pas sa valeur? C est le seul moyen efficace pour défjag^er des lois, c'est-à-dire les conditions suffisantes et nécessaires à la production de certains phénomènes. L'histoire est
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pour l'analyste des mœurs le champ même de cette observation, le procédé le plus sûr quand il veut dég^ager les conditions probables de santé et de maladie de ces grandes créatures collectives que sont les nations. Nous priver de cette ressource, c'est renoncer à la science des mœurs. C'est en revenir à Rousseau et à la Révolution qui construisaient la iociéié a priori. Restons donc hisioricisies, avec les maîtres de la littérature de tous les temps. Un roman, un drame, une comédie ne sont, à les considérer sous un certain angle, que de l'histoire possible (I), quand ils s'appellent Un Ménage de garçon, Richard 111 et Tartuffe. Il y a certes d'autres types de romans, de drames et de comédies. Ainsi Adolphe, Béi^énice, On ne badine pas avec l'amour. Encore serait-il loisible de situer historiquement ces chefs-d'œuvre. Mais en admettant que nous soyons là devant deux groupes différents, pourquoi sacrifier les
(1) Cette formule est d'Edmond de Concourt.
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uns aux autres ? La g^rande et largue rhétorique consiste à faire une place à toutes les variétés, en les conditionnant. Dans Tespèce, reconnaissons que le drame ou le roman à idées ont une portée sinjjulière, précisément quand ils sont historiques, c'est-à-dire quand les caractères montrés et Taventure racontée s'ajustent à quelque vaste ensemble social. Les réflexions provoquées dépassent alors le cas individuel. Il devient un signe et de causes plus profondes. Trouverez-voLis, mon cher ami, que Le Tribun réalise ce double prog^ramme d'être une chronique vivante de cette époque-ci, et de faire penser, d'avoir cette valeur historique et cette portée ? C'est l'histoire d'un professeur de philosophie devenu homme d'État. — Nous en avons connu et nous en connaissons. — Il a (jardé de sa première formation des habitudes de généralisation. Il sert une doctrine, en servant son parti. — Le type est plus rare, mais il existe encore. — Cette doc-
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trine, c'est la libération radicale de ritidividu. Un beau jour, une suile d'évcnenicnls, tous aussi dans les données de notre temps, le mettent en présence d'un devoir, catég^orique et impératif, eût dit Kant. Il ne peut pas accomplir ce devoir, parce qu'il se heurte, lui, l'apôtre intransigeant de l'individu, à la famille. Elle lui apparaît, et elle est bien cela, comme le fait naturel et irréductible, l'élément premier, l'atome simple. Mais alors, vouloir construire la société pour l'individu et hors de la famille, c'est aller à contresens de la vie. C'est commencer une addition par 2 et 2 font 5, entreprendre le dessin d'un cercle carré, — labourer la mer, comme disait, à son litde mort, un agitateur fameux, La Révolution se serait donc trompée ? Après cent vingt ans, la question qui s'est j)Osée tour à tour devant Mirabeau agonisant, devant Danton et Robespierre allant à l'échafaud, devant Napoléon vaincu et prononçant le mot que je citais tout
TREFACE XLix
à riieure, — celte (jucstion si polg^nanle pour tous les PVançais traujonrd'hul, surtout s'ils ont passionnément servi Tidée fausse, surgit devant la conscience épouvantée du philosophe-homme d'État... Mais je m'aperçois que je vous raconte tout mon drame. Or, s'il est l>on, il n'a pas hcsoin de commentaires, s'il est mauvais ou médiocre, ce ne sont pas ces commentaires qui le rendront bon. Je voulais seulement marquer avec netteté dans quel esprit il a été conçu. Je l'ai fait trop longuement. Je me suis imaginé que je causais avec vous des théories sociales qui nous sont communes, et que vous servez avec un héroïsme et un désintéressement auquel même vos adversaires rendent hommage. Puissiez-vous, plus jeune que moi, voir l'Intelligence française, enfin guérie d'erreurs, maintenant séculaires, hélas! Si jamais elle reprend le sens de ses traditions peu d'écrivains v auront contribué plus que vous, mon cherMaurras, et
je compte que ma vie d'étudiant es sciences sociales — je n'ose dire docteur comme Balzac — aura connu trois bonheurs, je veux parler des trois amitiés les plus intellectuelles que j'aie eues, parmi mes aînés avec Taine, — parmi mes cadets immédiats, presque mes contemporains, avec Barrés, — avec vous parmi les nouveaux venus. Qu'elle est belle, la phrase de Salluste : Idem velle, idem nolle, ea demum amicida est!
Croyez-moi votre dévoué,
Paul BOURGET.
15 juin 1912.