SCENE V
PORTAL, CLAUDEL, MADAME CLAUDEL, puis GEORGES
PORTAL
Bonjour, Claudel. Vous venez me faire des reproches. Je ne les mérite pas. Ma-
dame, je suis votre serviteur. (Georges arrive avec la lettre que son jière lui prend des mains.) Vous voyez que je ne vous avais pas oublié. Vous alliez recevoir cette lettre, ce soir.
CLAUDEL
J'étais bien sûr de vous, mon cher Portai. Demandez à ma femme ce que je lui disais encore hier.
MADAME CLAUDEL
Mais oui, mon cher Président. Il s'en voulait de vous avoir pris votre teriips pour de petits ennuis personnels, quand vous êtes occupé à des choses aussi importantes que l'affaire Delattre et vos projets de loi.
Eh bien! vous, madame, demandez à Georges quel chagrin j'ai eu de vous faire écrire cette lettre. Est-ce vrai, Georges?
GEORGES
C'est vrai. ..
56 LE TRIBUIN
CLAUDEL, rendant la lettre.
N'en ayez plus de chagrin, mon cher Président, et dites à Girard qu'il arrête ses recherches. Mon voleur s'est repenti.
PORTAL
Il a rendu le collier?
CLAUDEL
Non, mais presque. Ah! c'est une aventure inouïe! Je la lirais dans un roman que je n'y croirais pas. Imaginez-vous que, ce matin, par le premier courrier, il m'arrive une lettre recommandée, d'une taille et d'une épaisseur peu ordinaires, fil tire de sapoche ettendà Porialune grande enveloppe de toile blanche.) Jugez vousmême. L'adresse, vous voyez, était écrite à la machine. Je parafe le livre du facteur en me disant : « Ce sera quelque dessinateur qui m'envoie des projets de bijoux; il prend bien son temps. » Portai, je devais signer mon acte de vente, cet après-midi. Je ne le signe plus. Mon échéance est faite.
PORTAL
Vous nous restez? Ah! mon cher Claudel, que je suis content! Mais, allez! allez!
CLAUDEL
J'ouvre l'enveloppe. Et qu'est-ce que j'y trouve? Cent billets de mille francs! Vous entendez? Cent!
PORTAL
Gomme ça? Par la poste? Dans cette enveloppe?
CLAUDEL
Oui, avec la lettre ci-jointe.
PORTAL, prenant la lettre et lisant.
Restitution partielle d'un voleur repenti qui vous demande par charité de ne pas chercher à savoir qui il est et de lui permettre de réparer, comme il peut ... C est inouï, en effet... Puisqu'il s'est décidé à une restitution, pourquoi n'a-t-il pas rendu le collier?
CLAUDEL
Son billet le dit : Comme il peut.. . Ill'a vendu.
PORTAL
Mais VOS perles valaient plus de cent mille francs?
CLAUDEL
Il n'en a eu que cette somme. C'est même étonnant qu'il l'ait trouvée. Ça n'a pas dû être commode. Reste à savoir à quel mobile il a obéi.
Qu'est-ce que ça vous fait?... Vous êtes bien certain que personne autre que votre vo'eur n'a pu vous envoyer cet argent. Vous l'avez. Il vous tire d'affaire. Ne cherchez pas à savoir qui est ce malheureux, puisqu'il vous le demande et qu'il se repent, quoique le procédé soit bien étrange de la part d'un aventurier de cette sorte.
MADAME CLAUDEL
C'est la preuve qu'en dépit des apparences, il n'était ni un aventurier, ni un voleur professionnel. Ce sera un fils de famille, un vrai,
qui se sera trouvé acculé par des pertes de jeu, par une passion pour une femme, que sais-je? Alors, il a tenté un coup désespéré, sous un faux nom, dans une crise d'ég^arement. En y réfléchissant, c'était enfantin, son procédé. Il a réussi, par une chance extraordinaire. Qu'importe, d'ailleurs?Ceqni importe, c'est ce que te dit monsieur Portai, mon ami. Il y a un homme qui se repent et il faut respecter cola. Tu seras hicn avancé quand tu sauras son véritable nom. ('.e sera pour lui une honte affreuse, le suicide peut-être, surtout si tes soupçons se trouvaient, par impossible, justifiés.
POHTAL
Vous avez enfin une idée sur la personnalité de votre voleur?
MADAME CLAUDEL
Il en a toujours eu une, mais qui est folle.
Enfin, vous avez vu de vos yeux ce faux
marquis de Nancy, et vous ne pouvez pas avoir
de doute...
CLAUDEL
Sur sa réalité, non. Mais s'il a eu un complice?
PORTAL
Et qui?
MADAME CLAUDEL
Mon ami!.. .
CLAUDEL
Non, Pauline. Je sais devant qui je parle. Je suis sûr de la discrétion de Portai et de Georges. Je le suis aussi de leur conscience. En admettant que cet homme soit celui à qui j'ai pensé, ils ne retireront pas leur estime à quelqu'un qui a eu un moment de faiblesse et qui l'a réparé. C'est son mot. 11 est vrai.
PORTAL
Certes. Mais de qui s'agit-il?
CLAUDEL
De Massieux, mon employé.
Celui qui a porté le collier? Vous-même m'avez dit tout de suite que c'était un garçon irréprochable.
MADAME CLAUDEL
Il le croit toujours. Il l'a toujours cru. C'est un scrupule morbide qui le tourmente. Il ne se pardonne pas d'avoir, une fois, comme nous envisagions les hypothèses possibles, laissé échapper cette phrase : « Tout de même, Massieux a été bien léger. S'il en était, pourtant?. .. "
CLAUDEL
Je ne te l'ai dit qu'une fois, et je n'ai pas cessé de le penser. Il n'y a pas que cette légèreté à se défaire du collier. Il y a le fait d'avoir attendu une demi-heure, avant de prendre et de donner l'alarme. Il y a le changement de physionomie de Massieux, depuis le vol. Ce garçon se ronge. Je sais. Je sais. (Sia- un geste de Mme Claudel. J Tout cela s'explique égale-
ment par l'innocence. Il ne s'est pas défié. Moi non plus. Il se le reproche, couime je nie le reproche, et d'autant plus qu'au premier moment, devant son désespoir, je n'ai eu pour lui que des mots d'indulgence. Et puis, un jour, le soupçon m'a traversé l'esprit; j'ai regardé ce garçon; ses yeux ont croisé mes yeux, et il a compris. Coupable ou innocent, ça s'explicjue aussi également. Il y a six semaines de ce regard, et, pas un instant, ce soupçon ne m'a quitté, ni ce doute. Pas un instant non plus, quand nous avons été en présence, cet homme n'a cessé de lire ce soupçon dans mon esprit. Souvent je le vois qui a sur la bouche ces mots : "Mais accusez-moi donc ouvertement! » et qui ne les prononce pas... Parce qu'il est innocent? Parce qu'il est coupable? Je ne sais plus. S'il est coupable, en rendant l'argent, je le répète, il a réparé. S'il est innocent, j'estime que je lui dois de savoir la vérité et de lui faire des excuses, pour lui avoir infligé, pendant six
semaines, un affront quotidien. Car je le lui ai infligé, et dans ma pensée et dans mon attitude, puisqu'il m'a deviné. Ai-je raison, Portai? Suis-je dans la justice, oui ou non ?
PORTAL
Vous êtes dans la justice, Claudel, et je retire ce que j'ai dit, au premier moment. Oui, madame. Vous devez reconnaître vous-même qu'il a raison.
claui)i:l
J'étais sûr que vous sentiriez comme moi, mon cher grand ami, et je comptais bien que vous m'aideriez dans mon enquête.
PORTAL
Mais comment?
CLAUDEL
Enfaisant faire d'autresrecherches. D'abord, pour savoir si Massieux, ces temps-ci, n'a pas cil des allures singulières, vu des gens suspects. Si c'est lui qui restitue, c'est qu'il a été
chargé par l'autre de vendre le collier. Ses relations lui rendaient la négociation facile. Il Ta vendu et il s'est repenti... Et puis (montrant l'enveloppe), il y a ça.
PORTAL
Ça? Mais ces enveloppes de toile se vendent partout. Le papier de la lettre est quelconque. Des caractères de machine à écrire, (llcomvare avec la lettre de Georges.) Tenez. Ce sont les mêmes que ceux-ci. C'est la preuve qu'il a employé une machine de même type. Il y en a des centaines et des centaines de cette marque dans Paris. Une lettre recommandée et non chargée. Pas de cachets.
CLAUDEL
Il y a eu, tout de même, un employé pour recevoir cette lettre recommandée.
PORTAL
Vous voudriez l'interroger?
CLAUDEL
Oui.
PORTAL
Rien de plus facile... Georges, Saillard doit être rentré à son ministère. Veux-tu lui téléphoner que je le demande... Je vous ferai remarquer aussi, mon cher Claudel, qu'on les recommande par centaines, les lettres, dans les bureaux de poste.
On entend Georges qui parle au téléphone dans l'autre pièce
GEORGES
Le ministère des Postes, s'il vous plaît? Cabinet du ministre.
CLAUDEL, à Portai.
Les lettres, oui. Mais les paquets comme celui-là... A tout hasard, j'oi apporté la photographie de Massieux. Qu'est-ce que je risque de la montrer à cet employé?
PORTAL
Pas grand'chose. Eh bien! Georges?
GEORGES, rentrant.
On ne répond pas.
PORTAL, soldant de la pièce el allant prendre V appareil à son tour.
Le ministère des Postes. Oui, oui, oui. Dites que c'est le président du Conseil qui veut parler au ministre lui-même. (A Georges, par la porte o«zî^er/e.^ Qu'est-ceque tu disais? Tunesais même plus téléphoner, maintenant? (Téléphonant.) Ça' eâi vous, Saillard?(^/1 Claudel.) Donnezmoi l'enveloppe. (Téléphonant.) Pouvez-vous m'envoyer immédiatement, si c'est possible, l'employé du bureau de l'avenue Duqutsne, celui qui était au guichet des recommandations, à laseptièmedistribution, hier?. , . Comment?. . . Oui... Parfaitement!... Eh bien, je l'attends. (Revenant.) Voici, mon cher Claudel. Saillard me dit que ce sont des indications un peu vagues, mais qu'il croit pouvoir nous envoyer l'employé qui a reçu le paquet. Si ce n'est pas celui-là, nous verrons bien. En tout cas, cet emplové nous dira, d'après cette enveloppe, quel est celui de ses camarades qu'il
faut que nous interrog^ions. Saillard me promet que cet employé sera ici dans un quart d'heure. Voulez-vous l'attendre, ou préférezvous me laisser la photog^raphie, que je la lui montre?
CLAUDEL
J'aime mieux l'attendre.
PORTAL
Comme vous voudrez. Mais puisque je vous tiens, je ne serais pas fâché de passer en revue avec vous la liste des g^ros électeurs de votre arrondissement. Vous savez que l'affaire Delattre va probablement aboutir. Je suis sûr que Persat, votre représentant, en est. Nous pourrions bien avoir prochainement une nouvelle campagne à mener. Je suis doidjlement heureux que vous ne partiez pas. Madame Claudel vous attend?
CLAUDEL
Oui, nous avons quelques courses à faire ensemble.
PORTAL
Nous n'allons pas l'ennuyer de notre politique. Ne vous dérangiez pas, madame. Nous passons dans mon cabinet. Restez ici. Geor(jes vous tiendra compagnie. Venez, |Glaudel. (Ils sortent.)