‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 26 sur 50 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

GEOHGES, MADAME CLAUDEL

GEORGKS, allant vers elle, après avoir écoulé la porte se fermer. Ah! mon amour, tu ne pars pas! Tu me restes! D'ailleurs, je ne t'aurais pas laissée partir. Jamais ! Jamais! Te quitter, c'était trop dur ! ('// iétreint dans ses bras.) Ah! je t'aime!

MADAME CLAUDEL

Oui, je te reste ! Et moi aussi je t'aime, je t'aime!... Mais prends garde, mon Georges... Ils sont là.

LE TRIBUN fi9

GEORGES

Toujours ta prudence !

MADAME CLAUDEL, lui prenant la main.

Ma prudence ? Non. Mais ce que je t'ai dit, dès le premier jour.

GEORGES

Oui, ton fils... C'est vrai. Tu as raison. Je suis le premier à comprendre que je ne dois pas te faire quitter ton enfant. Je me rends bien compte que si ton mari savait tout, il te le prendrait. Je n'ai jamais lutté là contre. Mais c'est dur quehjuefois, et ces temps-ci... Ah! ça l'était trop.

MADAME CLAUDEL

Crois-tu que ce n'était pas trop dur aussi pour moi? Mais ces dernières semaines, c'était l'agonie. Te perdre!... (Elle le serre contre elle sauvagement, et l embrasse.) Oui. J'allais te perdre, pour toujours peut-être. Nous devions rester, des années, là-bas. Quand je serais revenue, j'aurais été une vieille femme. Et toi...

70 ' LE TRIHDN

Oh ! mol, j'aurais trouvé le moyen d'aller te rejoindre.

MADAME CLAUDEL

Tu n'aurais pas pu. Et le temps aurait fait son œuvre. Aii ! te perdre! Quand cette idée me venait, je me disais : « Non, je ne partirai pas. " Pais, je regardais mon fils. Je le voyais s'en allant avec son père, là-bas, tout seul, ou bien avec une autre mère, car enfin, si je quittais mon mari en lui disant tout, comme je voudrais tant pouvoir le faire, la loi lui donnerait l'enfant. Il aurait le droit de refaire sa vie, en le gardant. Alors je trouvais de la force. Je me disais : « Mon devoir envers le petit est de partir avec le père; je partirai. » Et cette affreuse douleur que j'éprouvais à l'idée de ne plus te voir, de ne plus être à toi, je m'y roulais, je m'y abîmais. Elle me faisait sentir combien je t'aime. En même temps, il me semblait que je m'y lavais du mensonge. C'était

comme une expiation. EnKn, j'ai été folle ! Qu'est-ce que tu veux ? C'est presque monstrueux, je le sais, d'avoir un amant, de tant l'aimer et de rester tellement mère. Mais c'est mon cœur. 11 est comme ça... Oui. Ce matin, quand Claudel m'a montré cette lettre de restitution, et qu'il m'a dit : « Ma maison est sauvée, nous ne partons plus », j'ai eu untel saisissementde joie.. .

GEORGES

Ah ! Merci !

MADAME CLAUDEL

J'ai cru qu'il allait comprendre. Et puis, j'ai voulu venir, avec lui, chez vous, pour voir ton honheur. Montre-le-moi, ton honheur.

Laisse-moi le regarder dans tes yeux, m'y perdre, m'y caresser l'âme ? (Long regard.) Est-ce que je t'ai déplu en quelque chose, mon amour?

GEORGES

Toi? Gomment pourrais-tu me déplaire en

me disant des mots dont chacun est comme

un baiser sur mon cœur?

MADAME CLAUDEL

Alors, pourquoi reste-t-il un arrière-fond triste dans ton reg^ard, un point que je ne peux pas pénétrer? Je te connais si bien! fCouime effrayée.) Un as quelque chose?... Quelque chose en dehors de nous?

GEORGES

Je n'ai rien... rien, je t'assure... que l'émotion de cette surprise... La joie ne fait pas seulement peur. . . Quelquefois, elle fait mal.

MADAME CLAUDEL, le regardant profondément.

Tu ne me dis pas tout. Je suis sûre que tu as de nouveaux ennuis avec ton père.

GEORGES

Aucun autre que ceux que j'ai tous les jours. Et je t'assure qu'ils ne pèsent guère, à côté du sentiment que j'ai pour toi.

Tu dis cela. Tu le crois. Mais, là encore, je te

connais bien. Je sais comme tu souffres aisément par lui et par ta mère, sans qu'ils s'en doutent. Ça, c'est la pire tristesse Raconte-moi : que s'est-il passé tle nouveau entre ton père et toi? Nous sommes tranquilles pour nous, maintenant. Je tiendrai mon rôle de grande amie, de conseillère. Tu sais bien que c'a été le commencement, la sympathie que j'ai eue pour ta solitude.

GEORGES

c'est vrai que si je ne t'avais pas dans ma vie, je serais bien seul... Non. Je n'ai rien eu de nouveau avec mon père. Mais ce sont des heurts à propos de tout : une lettre qui n'est pas rédigée à sa convenance, un mot que je lui réponds, et qui lui déplaît, un événement sur lequel nous ne sommes pas d'accord. Tiens, à propos de Mme Saillard, la femme du ministre qui a tout quitté pour son amant, je les aientendusparler,ma mère etlui, avec une telle inintelligence de la passion et de ses droits!

A quoi bon être dans la Révolution, si c'est pour avoir toute l'étroilesse des pires adversaires de leurs idées?.. . Ah ! Si ce n'était pas pour rester à Paris auprès de toi, je lui demanderais tout de suite de ne pas me g^arder comme chef de cabinet... Tu parles de mensong^es ? C'en est un, et si pénible, de collaborer, dans une intimité quotidienne, avec quelqu'un dont on est séparé sur les points les plus profonds du cœur et de l'esprit, et qui ne le sait pas, à qui Ton ne peut pas dire ce que l'on pense. Non, je ne peux pas lui dire ce que je pense. Je ne peux pas. Sa personnalité est si forte, si impérieuse. La mienne plie devant lui, sans cesse... Et ma mère, donc!... Tiens, si j'étais à une heure trag^ique de ma vie, et s'il n'y avait, entre une catastrophe et moi, que leur pitié...

MADAME CLAUDEL

Tu les trouverais, mon ami. En tout cas, tu me trouverais, moi. Mais pourquoi t'exaltes-tu

sans cause ? Tu n'es pas, nous ne sommes pas menacés d'une catastrophe.

GEORGES

Est-ce qu'on sait jamais?

MADAMK CLAUDEL

Que veux-tu dire? Tu crois que ton père et ta mère soupçonnent?...

GEORGES

Rien. Ce sont mes nerfs qui ont été ébranlés, ces derniers jours, et qui sont plus forts que ma volonté. (Anna entre, avec une carte à la main.) Qu'est-ce qu'il y a?

ANNA

C'est pour votre père, monsieur Georg^es.

GEORGES, à mi-voix, et pendant qu'Anna passe

dans l'autre pièce.

Dis-moi quand je te verrai? mais vraiment, chez nous. J'ai tant besoin de tout oublier dans tes bras!

MA[)AME CLAUDEL

Eh bien?... Jeudi.

GEORGES

A notre heure ?

MADAME CLAUDEL

Oui. (Il va pour l'embrasser.) Laisse-moi... Quelqu'un !

Anna reparait.

GEORGES, à Anna.

Qu'est-ce que c'était?

ANNA, à la porte.

Une jeune dame, monsieur Georges. Elle a dit qu'elle est envoyée à M. le président par M. le ministre des Postes, Mme x\mélie Binet. C'est pour la lettre recommandée.

Elle sort.

MADAME CLAUDEL

Si je pouvais lui parler d'abord?

GEORGES

Lui parler? A cette employée? Pourquoi?

MADAME Cr^AUDEL

Mais pour la supplier, si c'est Massieux le voleur, de ne pas reconnaître sa photogra-

phle. Si c'était lui, mon Dieu, qu'arrivera it-il?

GEORGES

Il n'arrive jamais que ce qui doit arriver. // sort brusquement, à la minute où Portai entre avec Claudel.

PORTAL

Vous voyez, Claudel. C'est fait. Nous allons savoir à quoi nous en tenir sur votre homme. Vous avez la photoo^raphie et l'enveloppe?

CLAUDEL

Les voici.

PORTAL

Georges... Il n'est pas là? Où est-il allé? Comment, madame, il vous a laissée seule?... Et il ne pense même pas (jue je peux avoir besoin de lui? Voilà mon chef de cabinet, mon cher Claudel...

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